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[imagine 48] mars & avril 2005


CINEMA

Le cauchemar de Darwin

Filmer au cœur des ténèbres

Documentaire hors norme par son format et le souffle de son propos, Le cauchemar de Darwin filme la double agonie du lac Victoria et d’une population piégée par une catastrophe annoncée. Au cœur de l’Afrique, le cinéaste Hubert Sauper montre comment la férocité du négoce étouffe un lac, tandis qu’elle a déjà enterré l’humanité de ses riverains.

Ils volent majestueux, laissant flotter leur ombre sur les eaux du lac, atterrissent à la chaîne sur l’aéroport poussiéreux de Mwanza, s’écrasent parfois lamentablement autour de la piste. Hubert Sauper aime s’attarder sur ces avions, témoins privilégiés de l’agonie d’un univers. Son documentaire, Le cauchemar de Darwin, démonte l’intimité du suicide d’un lac et de ses trente millions de riverains.

Côté carte postale, le lac Victoria, vaste comme l’Irlande, représente la seconde étendue d’eau douce de la planète, plantée à la croisée du Kenya, de la Tanzanie et de l’Ouganda. Jeune de ses 12 000 ans, le lac fut longtemps considéré comme un laboratoire naturel par les biologistes qui y vérifiaient la théorie de Darwin au travers de l’évolution de ses 300 espèces de cichlidés (1).


Des filets frais de perche du Nil, importés de Tanzanie ou d’Ouganda, sont vendus dans la plupart de nos supermarchés...


Côté oblitéré, le lac n’a d’intérêt que scientifique, car en matière de pêcherie, la chair des cichlidés se révèle très pauvre. En 1954, une main anonyme introduit quelques perches du Nil pour augmenter la productivité du lac. Petit geste, grands effets. La perche du Nil, le «capitaine» comme on dit en Afrique, se sent très à l’aise dans ces eaux poissonneuses. En quelques années, ce redoutable carnassier taille en pièce 220 espèces de cichlidés, occupe toute la place et assure, par sa capture, une certaine prospérité industrielle. Inconnu en Tanzanie, il y a 50 ans, le filet de perche représente désormais le premier produit d’exportation vers l’Union européenne.

Mais voilà, l’écosystème du Victoria s’en trouve profondément perturbé. La disparition des poissons herbivores a entraîné la prolifération des algues et une raréfaction de l’oxygène. La carpe explose, mais le lac suffoque. Sur les rives, le fumage des poissons accélère la déforestation, entraînant le lessivage des terres. Les eaux se troublent, le couvert des jacinthes d’eau achève l’asphyxie du Victoria. A ce rythme, la mort du lac est programmée d’ici 2050.

La mécanique du maldéveloppement

Alors que le rêve de Darwin tourne au cauchemar, Hubert Sauper dévoile le double sens de son propos : transformé en nasse à poisson, le lac piège aussi les populations riveraines. En ce sens Cauchemar est une métaphore de l’ensemble des pays en développement, des femmes, des hommes broyés par une mondialisation aveugle qui détruit milieu et population au motif d’impératifs commerciaux.

La mécanique est simple. Comme naguère le Klondike (2) attira une nuée de miséreux, la carpe a provoqué une véritable ruée sur le lac. Les villes-champignons explosent. A Nyanza, en Tanzanie, les usines, sorties de terre, conditionnent les prises. Du ciel, les avions, tombés en norias, embarquent les filets… et les précieuses devises de son commerce. Car du festin de la mondialisation, il ne reste que les reliquats. Sur les étals locaux, le poisson a disparu. Les pêcheurs bravent les crocodiles en rabattant les perches dans leurs filets, mais ils peinent à nourrir leur famille.

L’autre cauchemar est dès lors celui d’une vie reléguée à la marge des usines. Sur des décharges insalubres, un peuple en guenilles sèche les montagnes de têtes de poissons rejetées du conditionnement. Et tant pis si l’ammoniaque dégagé par les carcasses pourrissantes leur brûle les yeux, les entraînant vers une implacable cécité.

Dans le lac, le poisson amorce son agonie tandis que, sur les berges, la population a déjà enterré son humanité. Pour s’en convaincre Hubert Sauper pousse sa caméra jusqu’au fond des poubelles du village global, là où les gamins des rues grappillent le plastique des emballages pour le fondre en une pâte hallucinogène.

Et les avions? Acteurs et témoins désabusés de cette dérive, ils annoncent les catastrophes à venir. A l’aller, ils embarquent les filets, mais au retour leurs soutes regorgent de caisses de matériel estampillé «agricole». Or l’agriculture de ce coin d’Afrique rayonne nettement moins que ses guerres... Le Rwanda et le Congo ne sont pas si loin.

Ainsi va le monde. Dans un sens, les poissons nourrissent l’Europe, dans l’autre, les armes préparent les dominations à venir. Puisque les jours du lac sont comptés, il faut ouvrir d’autres lieux au pillage. Au cynisme du négoce, Sauper oppose l’intelligence d’un pessimisme bien dosé.

Jean-François Pollet




Le cauchemar de Darwin
, Hubert Sauper, Belgique/France/Autriche, 2005, 107 min.
Le film, distribué par Imagine Film Distribution, sortira en Belgique fin mars.
Bande d’annonce: www.darwins-nightmare.at


(1) Famille de poissons d’eau douce notamment très prisée par les aquariophiles pour ses mœurs particulières : les parents s’occupent souvent de leurs progénitures (surveillance, incubation buccale, sécrétion de mucus nourricier, etc.). On distingue les cichlidés africains et les Cichlidés sud-américains.

(2) Région ouest de la province du Yukon (Canada), théâtre de la plus grande ruée vers l’or de tous les temps en 1898.


Contrat Creative Commons
Cet article est publié sous licence Creative Commons.


Retrouvez l’interview du réalisateur Hubert Sauper ainsi que le storyboard photographique du film
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