CINEMA
Le
cauchemar de Darwin
Filmer au
cœur des ténèbres
Documentaire
hors norme par son format et le souffle de son propos, Le
cauchemar de Darwin filme la
double agonie du lac Victoria et
d’une population piégée par une catastrophe
annoncée.
Au cœur de l’Afrique, le cinéaste Hubert Sauper montre
comment la férocité du négoce étouffe un
lac, tandis qu’elle a déjà enterré
l’humanité
de ses riverains.
Ils
volent majestueux, laissant flotter leur ombre sur les eaux du lac,
atterrissent à la chaîne sur l’aéroport
poussiéreux de Mwanza, s’écrasent parfois
lamentablement autour de la piste. Hubert Sauper aime s’attarder
sur ces avions, témoins privilégiés de l’agonie
d’un univers. Son documentaire, Le cauchemar de Darwin,
démonte l’intimité du suicide d’un lac et de ses
trente millions de riverains.
Côté
carte postale, le lac Victoria, vaste comme l’Irlande,
représente
la seconde étendue d’eau douce de la planète,
plantée
à la croisée du Kenya, de la Tanzanie et de l’Ouganda.
Jeune de ses 12 000 ans, le lac fut longtemps
considéré
comme un laboratoire naturel par les biologistes qui y
vérifiaient
la théorie de Darwin au travers de l’évolution de ses
300 espèces de cichlidés (1).

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Des filets frais de perche du Nil,
importés de Tanzanie ou d’Ouganda, sont vendus dans la plupart
de nos supermarchés...
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Côté oblitéré, le lac n’a
d’intérêt que scientifique, car en matière de
pêcherie, la chair des cichlidés se révèle
très pauvre. En 1954, une main anonyme introduit quelques
perches du Nil pour augmenter la productivité du lac. Petit
geste, grands effets. La perche du Nil, le «capitaine»
comme on dit en Afrique, se sent très à l’aise dans
ces eaux poissonneuses. En quelques années, ce redoutable
carnassier taille en pièce 220 espèces de
cichlidés,
occupe toute la place et assure, par sa capture, une certaine
prospérité industrielle. Inconnu en Tanzanie, il y a 50
ans, le filet de perche représente désormais le premier
produit d’exportation vers l’Union européenne.
Mais
voilà, l’écosystème du Victoria s’en trouve
profondément perturbé. La disparition des poissons
herbivores a entraîné la prolifération des algues
et une raréfaction de l’oxygène. La carpe explose,
mais le lac suffoque. Sur les rives, le fumage des poissons
accélère
la déforestation, entraînant le lessivage des terres.
Les eaux se troublent, le couvert des jacinthes d’eau achève
l’asphyxie du Victoria. A ce rythme, la mort du lac est
programmée
d’ici 2050.
La
mécanique du maldéveloppement
Alors
que le rêve de Darwin tourne au cauchemar, Hubert Sauper
dévoile le double sens de son propos : transformé
en nasse à poisson, le lac piège aussi les populations
riveraines. En ce sens Cauchemar est une métaphore de
l’ensemble des pays en développement, des femmes, des hommes
broyés par une mondialisation aveugle qui détruit
milieu et population au motif d’impératifs commerciaux.
La
mécanique est simple. Comme naguère le Klondike (2)
attira une nuée de miséreux, la carpe a provoqué
une véritable ruée sur le lac. Les villes-champignons
explosent. A Nyanza, en Tanzanie, les usines, sorties de terre,
conditionnent les prises. Du ciel, les avions, tombés en
norias, embarquent les filets… et les précieuses devises de
son commerce. Car du festin de la mondialisation, il ne reste que les
reliquats. Sur les étals locaux, le poisson a disparu. Les
pêcheurs bravent les crocodiles en rabattant les perches dans
leurs filets, mais ils peinent à nourrir leur famille.
L’autre
cauchemar est dès lors
celui d’une vie reléguée à la marge des
usines. Sur des décharges insalubres, un peuple en guenilles
sèche les montagnes de têtes de poissons rejetées
du conditionnement. Et tant pis si l’ammoniaque dégagé
par les carcasses pourrissantes leur brûle les yeux, les
entraînant vers une implacable cécité.
Dans
le lac, le poisson amorce son agonie tandis que, sur les berges, la
population a déjà enterré son humanité.
Pour s’en convaincre Hubert Sauper pousse sa caméra jusqu’au
fond des poubelles du village global, là où les gamins
des rues grappillent le plastique des emballages pour le fondre en
une pâte hallucinogène.
Et
les avions? Acteurs et témoins désabusés
de cette dérive, ils annoncent les catastrophes à
venir. A l’aller, ils embarquent les filets, mais au retour leurs
soutes regorgent de caisses de matériel estampillé
«agricole». Or l’agriculture de ce coin
d’Afrique rayonne nettement moins que ses guerres... Le Rwanda et
le Congo ne sont pas si loin.
Ainsi
va le monde. Dans un sens, les poissons nourrissent l’Europe, dans
l’autre, les armes préparent les dominations à venir.
Puisque les jours du lac sont comptés, il faut ouvrir d’autres
lieux au pillage. Au cynisme du négoce, Sauper oppose
l’intelligence d’un pessimisme bien dosé.
Jean-François
Pollet
Le
cauchemar de Darwin, Hubert Sauper, Belgique/France/Autriche,
2005, 107 min.
Le
film, distribué par Imagine Film Distribution, sortira en
Belgique fin mars.
Bande d’annonce: www.darwins-nightmare.at
(1) Famille
de poissons d’eau douce notamment très prisée par les
aquariophiles pour ses mœurs particulières : les parents
s’occupent souvent de leurs progénitures (surveillance,
incubation buccale, sécrétion de mucus nourricier,
etc.). On distingue les cichlidés africains et les
Cichlidés
sud-américains.
(2) Région
ouest de la province du Yukon (Canada), théâtre de la
plus grande ruée vers l’or de tous les temps en 1898.
Retrouvez l’interview du réalisateur Hubert Sauper ainsi que le
storyboard
photographique du film dans le magazine papier que vous
pouvez commander (nous vous
l’enverrons par la poste) ou acheter au format PDF. |