EDITO
La
«sixième extinction»
Et nous, les humains?
Il
n’y a plus de doute à présent: avec une
rapidité inouïe, nous saccageons les
écosystèmes.
Comme si nous avions décidé de lancer une guerre
planétaire. Quasi silencieuse et contre nous-mêmes.
Chiffres
et graphiques à l’appui, un tout récent rapport de
l’ONU l’explique (lire notre dossier de couverture). A
une vitesse estimée de 1000 à 10000 fois
supérieure au rythme d’extinction «naturel»
des espèces, nous sommes en train de détruire la vie
sur terre.
Sans
réactions volontaristes et efficaces de notre part, une sorte
de «faillite de l’humanité» pourrait
être déclarée. Désolé d’être
sinistre, mais des informations comme celle-là ne peuvent
être
ignorées.
Une question de
décennies
«C’est
l’étude la plus complète réalisée à
ce jour sur l’état de notre planète. 1360
spécialistes de 95 pays y ont collaboré», explique Abdul
Hamid Zakri, directeur de l’Institute of
Advanced Studies de l’université de l’ONU et coprésident
du comité directeur du projet lancé en juin 2001 par le
Secrétaire général des Nations unies, Kofi
Annan.
Publié
le 30 mars dernier, simultanément à Tokyo, Pékin,
New Delhi, Le Caire, Nairobi, Paris, Washington et Brasilia, cet
important rapport intitulé L’évaluation des
écosystèmes
pour le Millénaire est tombé un peu à plat,
en raison notamment de la focalisation des médias sur la mort
du pape. Mais aussi et surtout – et là réside
sans doute une bonne partie du problème – parce que les
écosystèmes, n’est-ce pas, «n’appartiennent
à personne».
Les
millions d’espèces qui peuplent la planète paraissent
tellement éloignées de notre vie affairée que
nous faisons de moins en moins le lien entre leur existence et
l’accès à la nourriture, à l’eau, ou à
la possibilité de vivre en bonne santé physique et
mentale. Contrairement aux sources d’énergie, les
écosystèmes ne sont généralement pas au
centre de conflits directs, avec des enjeux stratégiques
immédiats (sauf en ce qui concerne l’eau). Ils sont donc
comme acquis à l’homme, qui en dispose à loisir,
selon son bon plaisir. Et pourtant…
«L’activité
humaine exerce une telle pression sur les fonctions naturelles de la
planète que la capacité des écosystèmes
à
répondre aux demandes des générations futures ne
peut plus être considérée comme acquise,
constate le comité directeur du rapport de l’ONU. Les
comptabilités nationales traditionnelles ne mesurent pas la
diminution ni la dégradation des ressources naturelles, alors
que celles-ci représentent la perte d’un patrimoine
essentiel.» Les risques d’épuisement que
nous faisons courir aux écosystèmes sont aussi
évalués dans le temps. L’accélération
du processus de «pillage de la planète»
depuis 1950 est telle que nous ne disposons plus à
présent
que de quelques décennies pour revoir fondamentalement notre
modèle de développement.

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| Comme
le montre le premier graphique, les moyens mis en œuvre pour
capturer un maximum de poissons ont été augmentés
depuis les années 70. En effet, la puissance des bateaux
de pêche s’est fortement accrue et les filets sont descendus
d’une centaine de mètres vers les fonds des mers et
océans.
Et pourtant, comme en témoigne le second graphique, en une
quinzaine d’années, les prises ont diminué de près
de 10%. |
Le
risque d’emballement
«Quand
la Chine s’éveillera, le monde tremblera»,
avertissait, dans un ouvrage fameux publié en 1973, l’homme
politique français Alain Peyrefitte. La Chine –et bien
d’autres géants endormis– s’éveillent
aujourd’hui d’une manière inattendue: à la
production et à la consommation de masse. En calquant,
jusqu’à
la caricature parfois, le modèle de développement
néolibéral, de compétition économique et
de saccage de l’environnement que nous leur avons imposé.
Si
l’on écarte d’entrée de jeu l’hypothèse
d’une évolution du monde «selon la doctrine
Bush» (à nos yeux le pire des scénarios
pour le futur, car il signifie le repli sur soi et la guerre comme
modèle de relations internationales), l’autre scénario
d’avenir dangereux, tel qu’élaboré par le rapport L’évaluation
des écosystèmes pour le
Millénaire, est celui d’un monde simplement
livré aux
marchands.
Quand
on tient compte, d’une part, des besoins matériels réels
des populations du Sud et, d’autre part, du manque d’éveil
d’un trop grand nombre de personnes à l’état de
délabrement des écosystèmes, la
concrétisation
de ce scénario privilégiant le développement du
commerce mondial dans un cadre de totale libéralisation est
évidemment «le» danger à
éviter
pour les années à venir. Car, si cette hypothèse
se transforme en réalité, les écosystèmes
connaîtront une pression insupportable qui se soldera par une
déconfiture progressive. Si, malgré tout, ce
scénario
se concrétise, la question est évidemment de
savoir à
partir de quand le phénomène risque de s’emballer.
Car, passé un certain seuil, les destructions d’habitats et
l’effet d’entraînement jouant, les écosystèmes
se dégraderont de manière irréversible.
Depuis
longtemps déjà, les climatologues attirent l’attention
sur ce qu’ils appellent «l’inertie thermique des
océans», c’est-à-dire le fait que les
eaux se réchauffent et se refroidissent à retardement
par rapport à l’atmosphère. Une étude
publiée
en mars dernier dans la revue Science (1) et qui
porte sur la hausse moyenne des températures, prévient
que, passé un certain seuil, il est trop tard: les
glaces se mettent à fondre de manière
irréversible,
avec la hausse du niveau des eaux qui s’ensuit.
Le
défi: faire la paix avec nous-mêmes
Les
deux scénarios plus optimistes élaborés par le
rapport sur L’évaluation des écosystèmes
pour le millénaire mettent tous deux l’accent sur
l’attention à porter aux écosystèmes. L’un,
baptisé «techno jardin», mise sur un
fort investissement technologique pour préserver le long terme
et «parfaitement gérer»
l’environnement. L’autre, dit «mosaïque
d’adaptation», fait le pari de l’éducation, du
renforcement des pouvoirs locaux et de l’activité
économique
centrée sur les écosystèmes à
l’échelle
régionale.
Ceux-là
même qui nous ont mené au bord du gouffre commencent
aujourd’hui à le reconnaître: si nous ne voulons
pas voir le fonctionnement des écosystèmes s’enrayer,
nous devons opérer un changement de direction radical.
«Le
socialisme s’est effondré parce qu’il ne laissait pas les
prix dire la vérité économique, disait
Oysten Dahle, ancien vice-président d’Esso. Le
capitalisme pourrait s’effondrer parce qu’il ne laisse pas les
prix dire la vérité écologique.»
Les
outils pour nous aider à opérer les
changements prioritaires sont connus : la reconversion
de l’agriculture, pour préserver à la fois les sols,
la biodiversité et les réserves d’eau potable ;
l’éducation des petites filles, pour freiner la croissance
démographique ; la fiscalité verte, pour
refléter
la vérité écologique des produits.
Mais
quels leviers mettre en œuvre pour impulser rapidement ces
changements? «Les valeurs qui dominent
aujourd’hui nos vies ne sont pas démocratiques mais viennent
du monde des entreprises. Notre système se définit
d’abord et avant tout par les règles et les consignes que
nous vivons en tant qu’employés, clients et
consommateurs»,
constatent John Stauber et Sheldon Rampton, dans leur ouvrage
intitulé L’industrie du mensonge (2). Pour initier
des changements ambitieux, il s’agit aussi de mettre en œuvre des
indicateurs autres que le produit intérieur brut, qui passe
à
côté de ce qui fait «la richesse des
nations»:
le développement humain, la santé et la cohésion
sociale, la convivialité des villes, la beauté de la
nature, la spiritualité… (3).
Par
rapport aux animaux, le privilège de l’homme, c’est d’être
capable d’imaginer l’avenir. Aujourd’hui, en acceptant le
constat que nous sommes en guerre, imaginer l’avenir, c’est nous
montrer capables de trouver les chemins de la paix. Avec
nous-mêmes.
Sinon, après les dinosaures, la nature risque bien de nous
perdre. Nous, les êtres humains.
André Ruwet
(1) Science, 18 mars 2005. Infos : www.ucar.edu/news/releases/2005/change.shtml
(2) L’industrie du mensonge : lobbying, communication,
publicité et médias, John Stauber et Sheldon
Rampton, Agone, 2004.
(3) Lire à ce propos Les
nouveaux indicateurs de richesse,
Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice, La Découverte, 2005.
Lisez notre dossier sur la «sixième extinction» dans
le magazine papier, en kiosque jusque fin
juin. Vous
pouvez aussi le commander (nous vous
l’enverrons par la poste) ou l’acheter au format PDF.
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