ÉDITO
Europe
Le grand
chantier est ouvert
En France, fin mai, la tête (90% des
élus) appelait à dire «oui» à la
Constitution européenne… et le corps (55% des
électeurs) a dit «non». Aux Pays-Bas, le
«non» a même atteint 61,6%! Sachant que, parmi les
tenants du
«non», beaucoup veulent «plus d’Europe»,
cherchez l’erreur… Le grand chantier
de la construction démocratique de l’Union européenne
doit forcément s’ouvrir.
Quelle
est la meilleure idée politique
qui se soit concrétisée depuis un demi-siècle?
L’Union européenne, pardi! Bâti
sur les décombres de siècles de guerres, l’édifice
européen nous permet de
jouir de la paix, dans une région prospère, pétrie
d’histoire, de culture et
d’un art de vivre que la plupart des peuples nous envient.
Dans
un monde incertain, marqué par
l’affrontement brutal entre «super-grands», la construction
de l’Union
européenne nous offre aussi la perspective d’avoir notre mot
à dire sur la
scène internationale, et de faire évoluer le cours de
l’histoire vers des voies
plus solidaire, plus humaniste et plus en harmonie avec notre
environnement.
L’Europe ne fait
plus rêver
«Il
y a 15 ans, l’appartenance à
l’Europe paraissait plus valorisante que l’appartenance à la
Wallonie ou à la
Belgique»,
constate Marc Jacquemain, chef de travaux
à l’Institut des sciences humaines et sociales de
l’université de Liège. «Aujourd’hui
le rapport s’est inversé: 45% des Wallons se sentent très
fiers d’être wallons
(et 42% se sentent très fiers d’être belges), tandis que
15% seulement se
disent très fiers d’être européens. Et c’est parmi
les jeunes et les actifs que
ce sentiment est le plus en retrait (1).»
Ce
constat, on le fait d’élection en
élection, en voyant le taux de participation aux scrutins.
L’Europe ne semble
donc plus faire rêver. Entre la formidable poussée des
pères fondateurs et la
relative indifférence actuelle, qu’est-ce qui a bien pu se
passer?
Depuis
longtemps, lorsqu’ils veulent
faire avaler des décisions impopulaires, de nombreux
gouvernements ont trouvé
commode de faire porter le chapeau à «Bruxelles»
qui, en impotente politique
qu’elle est, se contente souvent d’encaisser les coups. Plus
fondamentalement
sans doute, l’Europe apparaît de plus en plus, aux yeux d’une
importante partie
de la population, comme un lieu de pouvoir lointain, travaillé
en profondeur
par d’obscurs lobbies. La capitale européenne
abrite en effet quelque 15000 «professionnels de
l’influence».
Travaillant sans aucune transparence, la plupart d’entre eux hantent
les
couloirs du Parlement, de la Commission et du Conseil pour
défendre les
intérêts de leurs principaux clients: l’industrie et les
grands groupes
financiers (2).
Il est donc compréhensible qu’au moment où on leur
demande leur
opinion, de nombreux électeurs éprouvent le sentiment que
ce monde qu’on leur concocte,
très marqué par la défense des grands
intérêts privés, n’est pas vraiment le
leur. Dans
le scrutin français, certains chiffres
sont en effet parlants. Ainsi, 80% des ouvriers ont été
conquis par le «non».
Le stress qui
démolit
Il
est clair que le tandem contre
nature, dans le clan du «non», entre une gauche
éclatée d’un part et une
extrême droite poujado-xénophobe d’autre part,
dégage un parfum qui ne sent pas
la rose. Mais si l’on veut que «le rêve
européen» habite à nouveau l’esprit des
citoyens, il ne suffit pas de s’affubler d’un pince-nez en
dénonçant
l’irresponsabilité du peuple qui n’a rien compris. Au
contraire, il faut
entendre le malaise, la souffrance et la peur qu’exprime la fraction la
plus
fragilisée de la population. Celle qui tous les jours prend la mondialisation dans les gencives, qui se sent
directement visée par les «ailleurs les salaires
coûtent moins cher» et «on
travaille plus longtemps», et «c’est donc normal
que l’on délocalise des
entreprises…». Le stress de cette constante mise en
concurrence, qui
traverse aujourd’hui la société, démolit des gens
par millions… Il peut aussi
mettre à mal un projet de Constitution.
S’il
manifeste clairement la profondeur
de la crise de la représentation politique, puisque les grandes
familles ont
été déchirées ou désavouées
par leur électorat traditionnel, le référendum
français a surtout fait débarquer l’Europe dans la rue et
sur Internet. En
effet, à la télé, dans les cafés, dans les
journaux, dans les associations, en
ce printemps 2005, pour la première fois peut-être, on a
vraiment parlé de
l’Union.
Avec
ses quelque 25.000 visites
quotidiennes, le site Internet d’un certain Etienne Chouard constitue
une belle
illustration du phénomène. Et qu’a fait de si
extraordinaire ce professeur de
lycée «plutôt de centre gauche»?
Eplucher le projet de Traité
établissant une Constitution pour l’Europe, du premier au
dernier article et à
la lumière d’une série de livres critiques et forts
documentés parus récemment
sur le sujet. Un travail de «décodeur», solidement
épaulé par les milliers
d’internautes qui ont fréquenté son site.
Résultat: une vingtaine de pages
serrées et référencées en diable, qui se
concluent par des phrases radicales
contre une Europe jugée trop libérale: «La
dérégulation menée en Europe (par
ses institutions, par sa politique et par le verrou de la Constitution
non
révisable), est un recul de civilisation, un retour vers la
barbarie de la loi
du plus fort (3).»
Cette
soudaine passion des Français
pour l’Europe s’est traduite par une participation exceptionnelle des
citoyens
à un scrutin européen. En effet, lors du scrutin du
29 mai, 30% seulement des
électeurs se sont abstenus, contre 57% un an auparavant, lors de
l’élection du
Parlement européen.
«Oui»
à plus d’Europe
Dans
l’esprit de nombreux votants,
cette opportunité de s’exprimer (enfin!) sur un projet aussi
important que
l’avenir de l’Union européenne constitue une occasion de
reconsidérer les
choses, bien plus fondamentalement que ne le fait l’actuel projet de
Traité.
En
effet, nous vivons une période
marquée par un chômage endémique jamais
endigué en trente ans de politiques
(qu’elles soient libérales ou sociales-démocrates), une
répartition très
inégale des richesses, une mutation technologique sans
précédent, ainsi que par
une surexploitation non-durable des écosystèmes. S’il
veut fédérer les citoyens
dans un projet pacifique commun –l’Europe s’agrandit sans mener de
guerre,
c’est une exception rare dans l’histoire– le texte fondateur de
l’Union
européenne se doit de prendre ces grandes mutations en
considération. Et de
brosser en un style simple et clair, tenant compte des
réalités de la
mondialisation, les grands traits du projet de société
équilibrée que nous
voulons construire.
Des
propos récents de l’essayiste
américain Jeremy Rifkin (4)
balisent le chemin à parcourir concernant la crise
du travail par exemple: «Nous sommes à un tournant de
l’histoire économique.
Nous vivons la fin du travail de masse. Le travail le moins cher au
monde, ce
n’est pas la main-d’œuvre indienne ou chinoise, mais simplement le
recours aux
technologies intelligentes. La Chine elle-même a
éliminé 15% des ses emplois
salariés au cours de ces dernières années.»
Pour Rifkin, si nous n’avons
pas cette discussion aujourd’hui, c’est sans doute «parce que
nous
n’imaginons pas ce que nous ferons au lieu de travailler, et que nous
n’imaginons pas non plus quels seront nos revenus si nous ne
travaillons pas!»
L’Europe
n’est pas la Chine, ni la
Russie, ni les Etats-Unis. Notre situation de privilégiés
–osons le reconnaître–
nous permet de nous «payer le luxe» de rêver. Et de
tenter de concrétiser une
partie de ce rêve en construisant un modèle de
société qui s’appuie sur ses
nombreux atouts pour devenir un subtil mélange de
liberté, de créativité et de
solidarité.
Avec
la «décision orale », prise le 16
juin à Bruxelles, de reporter à 2007 la date butoir
d’approbation du Traité, le
grand chantier de la construction démocratique de l’Union s’est
forcément
ouvert (5).
En effet, comme il n’y a pas de corps sans esprit ni
d’esprit sans
corps, les leaders politiques européens ne construiront pas
l’Europe forte sans
forte adhésion des populations de l’Union.
André Ruwet
(1)
Enquêtes du Cleo-ULg sur les
affiliations identitaires des Wallons. Le 15e jour du
mois, mensuel
de l’université de Liège, juin 2005.
(2)
Lire notre dossier de couverture à
ce propos, pp. 8 à 14.
(3)
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Sommaire.htm
(4)
Auteur de La fin du
travail
et Le rêve européen, interview donnée au
journal Le Soir, 16 juin
2005.
(5)
La «Convention des Attac Europe»
vient de décider, le 16 juin, de lancer un «Plan pour la
refondation
démocratique de l’Europe». Ce plan prévoit
plusieurs temps forts qui
culmineront lors du dernier Conseil sous présidence britannique,
en décembre
prochain, et lors du Forum social européen d’avril 2006.
Lisez notre dossier sur le lobbying européen (7 pages)
dans le magazine papier que vous
pouvez commander (nous vous
l’enverrons par la poste) ou acheter au format PDF.
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