EDITO
Energie
Se
libérer du pétrole avant d’en être privés
Le pétrole flambe… et cela ne fait probablement
que commencer! En effet, avec la hausse constante de la demande et la
raréfaction progressive des réserves, il ne fait plus
aucun doute qu’à terme
les prix devraient sérieusement augmenter. Au risque de mettre
la planète cul
par-dessus tête. En effet, si l’on s’en réfère au
fameux «pic» de production du
pétrole, c’est-à-dire au moment où la production
pétrolière commencera à
décroître, parce que nous aurons
«dépassé la moitié du
réservoir», il devrait
nous rester trois petites décennies –au mieux– pour
réussir notre cure de
désintoxication planétaire! Et donc vivre
libérés du pétrole…
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«Les
principaux acteurs de la scène pétrolière,
soit les pays importateurs et les pays exportateurs, entretiennent les
mêmes
relations que les toxicomanes et les dealers: l’un peut
difficilement se passer
de l’autre»,
constate L’Etat
de la planète 2005 (1).
Dans les études sur la chimio-dépendance, trois
caractéristiques sont mises en
exergue: la tolérance, qui est la tendance à utiliser une
substance toujours
davantage pour atteindre l’effet recherché; le sevrage, qui fait
subir des
effets désagréables lorsque l’utilisation du produit est
interrompue; et la
poursuite de la consommation d’une substance, en dépit des
conséquences
négatives. «On retrouve ces trois
éléments dans les relations qu’entretient
le monde moderne avec le pétrole.»
Etats-Unis: on ne rigole pas avec son addiction!
Dans le
discours médiatique, aujourd’hui, la montée
constante et progressive des prix pétroliers est tantôt
qualifiée de «choc»,
de «frein à la croissance» ou encore de
«menace à l’encontre de notre
mode de vie»… Paradoxalement, ce refrain
régulièrement répété
n’entraîne,
de la part des autorités, presque aucune tentative
sérieuse de modération
volontaire de la consommation. Le simple constat du laisser-faire
fiscal
notamment devant la croissance ahurissante du parc de véhicules
4x4 et autres
«Hummer» (sortes de jeeps de combat pesant près de 3
tonnes et permettant de
regarder le trafic d’un air de beauf) constitue une sorte mépris
vulgairement
affiché pour la planète que nous allons laisser à
nos enfants.
Depuis une
cinquantaine d’années, notre
civilisation trouve une grande partie de sa dynamique dans le
pétrole bon
marché… en occultant soigneusement une question essentielle:
pendant combien de
temps cet invraisemblable gaspillage pourra-t-il encore durer? Les
grandes
firmes pétrolières et l’industrie automobile
entretiennent l’illusion que les
réserves sont abondantes et que la sécurité
d’approvisionnement est donc
garantie.
Depuis le
tournant du siècle, il devient évident
que la vérité est tout autre! Et que la «crise du
pétrole» est probablement là,
devant nous. «Avec une demande mondiale qui ne fléchit
pas, des capacités de
production et de raffinage tournant presque au maximum, mais aussi de
fortes
tensions dans de nombreux pays producteurs (Irak, Iran, Venezuela,
Nigeria,
Arabie saoudite…), jamais le monde n’a été aussi
près d’une rupture d’approvisionnement,
analysent de nombreux experts du secteur», comme
l’écrit Le Monde du
12 août dernier (2).
«La
production de pétrole plafonne ou a décliné
dans 33 des 48 grands pays producteurs, y compris dans 6 des 11 pays
membres de
l’Opep. Et les découvertes de nouveaux gisements ne sont pas
suffisantes pour
soutenir la croissance de la production», constate
pour sa part le Worldwatch Institute. Les plus grands pays de la
planète,
l’Inde et la Chine (2,5 milliards d’habitants), ont enfin
commencé à prendre une
vraie place d’acheteurs sur le marché pétrolier et
revendiquent à présent des
droits sur les réserves mondiales.
Le
pétrole est le produit stratégique le plus important de
l’histoire.
Actuellement, il représente 37% de la consommation
énergétique mondiale. Mais
la répartition de cette consommation est totalement
déséquilibrée, puisqu’à eux
seuls les Etats-Unis
engloutissent le quart de toute la production.
Et les Américains tiennent coûte que coûte à
conserver cet énorme privilège.
Selon la «doctrine Carter», définie en janvier 1980
par le président américain
dans son dernier discours sur l’état de l’Union, toute tentative
visant à
contrôler le Golfe persique serait considérée comme
«une atteinte aux
intérêts vitaux des Etats-Unis et serait repoussée
par tous les moyens
nécessaires, y compris la force militaire». Il est
évident que les récentes
guerres menées pour prendre le contrôle de l’Irak (10% des
réserves mondiales)
découlent de cette doctrine. La première puissance
militaire de la planète ne
rigole pas –mais alors là pas du tout!– avec son addiction.
Sibérie: la débâcle du permafrost
«Une
très grande partie de la Sibérie occidentale
connaît actuellement un dégel sans précédent
qui pourrait accélérer le
réchauffement climatique», rapportait,
à la mi-août,
l’hebdomadaire britannique New Scientist. Des scientifiques de
retour de
cette région russe ont déclaré que, pour la
première fois depuis sa formation
il y a 11.000 ans, la plus vaste zone gelée de la planète
était en train de
fondre. Et en fondant, le permafrost –un million de kilomètres
carrés, soit la
superficie de la France et de l’Allemagne réunies– pourrait
libérer dans
l’atmosphère des milliards de tonnes de méthane, un gaz
à effet de serre vingt
fois plus «réchauffant» que le CO2.
Il y a une
vingtaine d’années,lorsque les
climatologues ont commencé à analyser la montée de
l’effet de serre, la fonte
du permafrost fut considérée comme un
événement susceptible d’engendrer une
accélération rapide du réchauffement. En
serions-nous déjà là aujourd’hui?
Après la fonte progressive des glaciers de montagne et de la
banquise arctique,
après la multiplication des incendies de forêt et des
épisodes climatiques
extrêmes (tempêtes, canicules, sécheresses),
après le dépérissement des récifs
coralliens… le phénomène du réchauffement
serait-il en train de présenter ses
premiers signes d’emballement?
La cause
est-elle donc à ce point désespérée? Pas
vraiment. Il aura fallu deux décennies pour y arriver, mais les
observateurs de
la vie politique internationale commencent à avoir le sentiment
que, parmi les
dirigeants de la planète, un consensus est enfin en train de
naître sur la
gravité de la montée de l’effet de serre. Pour de
nombreux leaders politiques,
bien plus que le terrorisme, le problème le plus sérieux
auquel nous sommes
confrontés aujourd’hui est celui des changements climatiques. Il
reste à
l’affronter comme tel. C’est-à-dire en prenant toutes les
mesures susceptibles
de mettre la planète le plus possible à l’abri de
bouleversements pouvant
entraîner des catastrophes en série: sécheresses
régionales, inondations à
répétition, épisodes de famine, migrations par
millions de réfugiés de
l’environnement, tensions internationales et finalement guerres pour
s’approprier les ressources encore disponibles.
Trente ans pour passer le témoin
Lors de la 4e
conférence
des géologues
pétroliers de l’ASPO (Association for the study of peak oil),
qui s’est tenue
les 19 et 20 mai derniers à Lisbonne et qui rassemble des
spécialistes
indépendants de l’évaluation des réserves
pétrolières, un consensus s’est
dégagé sur le fait que la production
pétrolière allait bientôt atteindre son
fameux «pic» de production. Les avis divergent seulement
sur la date du début
du déclin, qui pourrait, selon ces experts, se produire d’ici 2
à 15 ans.
Il est
à peine imaginable de se préparer à
l’arrivée imminente de cette ère de
«l’après-pétrole», tant cette matière
première est présente dans tous les produits et tous les
secteurs de la vie
économique. De l’ordinateur sur lequel est rédigé
ce texte à une partie des
vêtements que nous portons, en passant par nos lentilles de
contact ou nos
lunettes, notre brosse à dents, nos chaussures, notre
téléphone portable, la
quantité énorme d’énergie fossile absorbée
par l’agriculture qui nous nourrit (engrais,
engins agricoles, transports…), nos déplacements, le chauffage
de notre
logement… les produits pétroliers sont omniprésents.
Facile à extraire, souple
à utiliser et riche en énergie, le pétrole est une
ressource précieuse qui
doit, autant que possible, être laissée en héritage
aux générations futures.
Faire de l’or noir un usage intelligent et responsable, c’est d’abord
et avant
tout économiser le pétrole là où il est
facilement substituable, en réalisant
des économies d’énergie et en se lançant à
grande échelle dans la production
d’énergies renouvelables. Nous disposons de toute la technologie
nécessaire
pour pouvoir relever ce défi massivement. Il ne s’agit plus
à présent que d’une
question d’éveil et de volonté politique.
Un exemple
à la fois simple et concret: en Espagne,
le gouvernement Zapatero vient de décider que les capteurs
solaires sont
désormais obligatoires lors de la construction ou de la
rénovation d’immeubles.
Une avancée impossible à réaliser chez nous, parce
que nous n’aurions pas assez
de soleil? Erreur: l’énergie solaire est intéressante
dans toutes les régions!
S’il est vrai que le rayonnement solaire est plus abondant au Sud,
à l’inverse
se chauffer ou chauffer l’eau mobilise plus d’énergie primaire
au Nord. Le
solaire permet donc d’économiser plus de combustible au Nord, et
donc d’alléger
davantage la facture. Autre argument souvent avancé: le solaire
ne serait pas
rentable! Un article de Test-Achats, publié en juin
dernier, et
analysant trois systèmes de chauffe-eau solaires, expliquait
qu’en tenant
compte des primes, l’un de ces chauffe-eau pouvait devenir rentable
après cinq
ans déjà (3). Vous
connaissez
d’autres investissements où rendement et éthique
font à ce point bon ménage?
Nous sommes
à la croisée des chemins: d’un côté un monde
sans doute à l’image de l’Irak d’aujourd’hui,
théâtre de guerres et de
violences menées par les grandes puissances pour le
contrôle des ressources. De
l’autre –moyennant une restructuration progressive de toute
l’économie de
l’énergie – un monde apaisé, délivré de
cette quête frénétique d’énergie pour
survivre, puisqu’elle est là, disponible et abondante partout
sur la planète. «Le
potentiel de l’énergie de sources renouvelables dépasse
en effet la
consommation totale d’énergie de la planète de 18 fois,
et cela même en
utilisant les technologies éoliennes, solaires, de biomasse et
géothermiques
actuelles», constate le Worldwatch Institute.
Il
faudrait, estime-t-on, une trentaine d’années pour remplacer
l’infrastructure
énergétique mondiale actuelle. Soit le temps de prendre
le relais du pétrole…
pourvu que la reconversion énergétique commence
maintenant.
André Ruwet
(1)
Worldwatch Institute, 265 p., un livre auquel cet
article doit beaucoup. L’ouvrage est notamment en vente sur le site www.delaplanete.org.
(2) Dans un
article titré «Le prix de l’or noir
devrait continuer à augmenter».
(3)
Dans le cas où il faut changer son boiler «sur
chaudière» en y ajoutant un chauffe-eau solaire (prime de
3.000 €).
Courez chez votre libraire chercher le magazine papier! Vous pouvez
aussi le commander par courriel
(nous vous
l’enverrons par la poste) ou l’acheter au format PDF.
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