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[imagine 51] septembre & octobre 2005


EDITO

Energie
Se libérer du pétrole avant d’en être privés


Le pétrole flambe… et cela ne fait probablement que commencer! En effet, avec la hausse constante de la demande et la raréfaction progressive des réserves, il ne fait plus aucun doute qu’à terme les prix devraient sérieusement augmenter. Au risque de mettre la planète cul par-dessus tête. En effet, si l’on s’en réfère au fameux «pic» de production du pétrole, c’est-à-dire au moment où la production pétrolière commencera à décroître, parce que nous aurons «dépassé la moitié du réservoir», il devrait nous rester trois petites décennies –au mieux– pour réussir notre cure de désintoxication planétaire! Et donc vivre libérés du pétrole…


«Les principaux acteurs de la scène pétrolière, soit les pays importateurs et les pays exportateurs, entretiennent les mêmes relations que les toxicomanes et les dealers: l’un peut difficilement se passer de l’autre», constate L’Etat de la planète 2005 (1). Dans les études sur la chimio-dépendance, trois caractéristiques sont mises en exergue: la tolérance, qui est la tendance à utiliser une substance toujours davantage pour atteindre l’effet recherché; le sevrage, qui fait subir des effets désagréables lorsque l’utilisation du produit est interrompue; et la poursuite de la consommation d’une substance, en dépit des conséquences négatives. «On retrouve ces trois éléments dans les relations qu’entretient le monde moderne avec le pétrole.»

Etats-Unis: on ne rigole pas avec son addiction!

Dans le discours médiatique, aujourd’hui, la montée constante et progressive des prix pétroliers est tantôt qualifiée de «choc», de «frein à la croissance» ou encore de «menace à l’encontre de notre mode de vie»… Paradoxalement, ce refrain régulièrement répété n’entraîne, de la part des autorités, presque aucune tentative sérieuse de modération volontaire de la consommation. Le simple constat du laisser-faire fiscal notamment devant la croissance ahurissante du parc de véhicules 4x4 et autres «Hummer» (sortes de jeeps de combat pesant près de 3 tonnes et permettant de regarder le trafic d’un air de beauf) constitue une sorte mépris vulgairement affiché pour la planète que nous allons laisser à nos enfants.

Depuis une cinquantaine d’années, notre civilisation trouve une grande partie de sa dynamique dans le pétrole bon marché… en occultant soigneusement une question essentielle: pendant combien de temps cet invraisemblable gaspillage pourra-t-il encore durer? Les grandes firmes pétrolières et l’industrie automobile entretiennent l’illusion que les réserves sont abondantes et que la sécurité d’approvisionnement est donc garantie.

Depuis le tournant du siècle, il devient évident que la vérité est tout autre! Et que la «crise du pétrole» est probablement là, devant nous. «Avec une demande mondiale qui ne fléchit pas, des capacités de production et de raffinage tournant presque au maximum, mais aussi de fortes tensions dans de nombreux pays producteurs (Irak, Iran, Venezuela, Nigeria, Arabie saoudite…), jamais le monde n’a été aussi près d’une rupture d’approvisionnement, analysent de nombreux experts du secteur», comme l’écrit Le Monde du 12 août dernier (2).

«La production de pétrole plafonne ou a décliné dans 33 des 48 grands pays producteurs, y compris dans 6 des 11 pays membres de l’Opep. Et les découvertes de nouveaux gisements ne sont pas suffisantes pour soutenir la croissance de la production», constate pour sa part le Worldwatch Institute. Les plus grands pays de la planète, l’Inde et la Chine (2,5 milliards d’habitants), ont enfin commencé à prendre une vraie place d’acheteurs sur le marché pétrolier et revendiquent à présent des droits sur les réserves mondiales.

Le pétrole est le produit stratégique le plus important de l’histoire. Actuellement, il représente 37% de la consommation énergétique mondiale. Mais la répartition de cette consommation est totalement déséquilibrée, puisqu’à eux seuls les Etats-Unis engloutissent le quart de toute la production. Et les Américains tiennent coûte que coûte à conserver cet énorme privilège. Selon la «doctrine Carter», définie en janvier 1980 par le président américain dans son dernier discours sur l’état de l’Union, toute tentative visant à contrôler le Golfe persique serait considérée comme «une atteinte aux intérêts vitaux des Etats-Unis et serait repoussée par tous les moyens nécessaires, y compris la force militaire». Il est évident que les récentes guerres menées pour prendre le contrôle de l’Irak (10% des réserves mondiales) découlent de cette doctrine. La première puissance militaire de la planète ne rigole pas –mais alors là pas du tout!– avec son addiction.

Sibérie: la débâcle du permafrost

«Une très grande partie de la Sibérie occidentale connaît actuellement un dégel sans précédent qui pourrait accélérer le réchauffement climatique», rapportait, à la mi-août, l’hebdomadaire britannique New Scientist. Des scientifiques de retour de cette région russe ont déclaré que, pour la première fois depuis sa formation il y a 11.000 ans, la plus vaste zone gelée de la planète était en train de fondre. Et en fondant, le permafrost –un million de kilomètres carrés, soit la superficie de la France et de l’Allemagne réunies– pourrait libérer dans l’atmosphère des milliards de tonnes de méthane, un gaz à effet de serre vingt fois plus «réchauffant» que le CO2.

Il y a une vingtaine d’années,lorsque les climatologues ont commencé à analyser la montée de l’effet de serre, la fonte du permafrost fut considérée comme un événement susceptible d’engendrer une accélération rapide du réchauffement. En serions-nous déjà là aujourd’hui? Après la fonte progressive des glaciers de montagne et de la banquise arctique, après la multiplication des incendies de forêt et des épisodes climatiques extrêmes (tempêtes, canicules, sécheresses), après le dépérissement des récifs coralliens… le phénomène du réchauffement serait-il en train de présenter ses premiers signes d’emballement?

La cause est-elle donc à ce point désespérée? Pas vraiment. Il aura fallu deux décennies pour y arriver, mais les observateurs de la vie politique internationale commencent à avoir le sentiment que, parmi les dirigeants de la planète, un consensus est enfin en train de naître sur la gravité de la montée de l’effet de serre. Pour de nombreux leaders politiques, bien plus que le terrorisme, le problème le plus sérieux auquel nous sommes confrontés aujourd’hui est celui des changements climatiques. Il reste à l’affronter comme tel. C’est-à-dire en prenant toutes les mesures susceptibles de mettre la planète le plus possible à l’abri de bouleversements pouvant entraîner des catastrophes en série: sécheresses régionales, inondations à répétition, épisodes de famine, migrations par millions de réfugiés de l’environnement, tensions internationales et finalement guerres pour s’approprier les ressources encore disponibles.

Trente ans pour passer le témoin

Lors de la 4e conférence des géologues pétroliers de l’ASPO (Association for the study of peak oil), qui s’est tenue les 19 et 20 mai derniers à Lisbonne et qui rassemble des spécialistes indépendants de l’évaluation des réserves pétrolières, un consensus s’est dégagé sur le fait que la production pétrolière allait bientôt atteindre son fameux «pic» de production. Les avis divergent seulement sur la date du début du déclin, qui pourrait, selon ces experts, se produire d’ici 2 à 15 ans.

Il est à peine imaginable de se préparer à l’arrivée imminente de cette ère de «l’après-pétrole», tant cette matière première est présente dans tous les produits et tous les secteurs de la vie économique. De l’ordinateur sur lequel est rédigé ce texte à une partie des vêtements que nous portons, en passant par nos lentilles de contact ou nos lunettes, notre brosse à dents, nos chaussures, notre téléphone portable, la quantité énorme d’énergie fossile absorbée par l’agriculture qui nous nourrit (engrais, engins agricoles, transports…), nos déplacements, le chauffage de notre logement… les produits pétroliers sont omniprésents. Facile à extraire, souple à utiliser et riche en énergie, le pétrole est une ressource précieuse qui doit, autant que possible, être laissée en héritage aux générations futures. Faire de l’or noir un usage intelligent et responsable, c’est d’abord et avant tout économiser le pétrole là où il est facilement substituable, en réalisant des économies d’énergie et en se lançant à grande échelle dans la production d’énergies renouvelables. Nous disposons de toute la technologie nécessaire pour pouvoir relever ce défi massivement. Il ne s’agit plus à présent que d’une question d’éveil et de volonté politique.

Un exemple à la fois simple et concret: en Espagne, le gouvernement Zapatero vient de décider que les capteurs solaires sont désormais obligatoires lors de la construction ou de la rénovation d’immeubles. Une avancée impossible à réaliser chez nous, parce que nous n’aurions pas assez de soleil? Erreur: l’énergie solaire est intéressante dans toutes les régions! S’il est vrai que le rayonnement solaire est plus abondant au Sud, à l’inverse se chauffer ou chauffer l’eau mobilise plus d’énergie primaire au Nord. Le solaire permet donc d’économiser plus de combustible au Nord, et donc d’alléger davantage la facture. Autre argument souvent avancé: le solaire ne serait pas rentable! Un article de Test-Achats, publié en juin dernier, et analysant trois systèmes de chauffe-eau solaires, expliquait qu’en tenant compte des primes, l’un de ces chauffe-eau pouvait devenir rentable après cinq ans déjà (3). Vous connaissez d’autres investissements où rendement et éthique font à ce point bon ménage?

Nous sommes à la croisée des chemins: d’un côté un monde sans doute à l’image de l’Irak d’aujourd’hui, théâtre de guerres et de violences menées par les grandes puissances pour le contrôle des ressources. De l’autre –moyennant une restructuration progressive de toute l’économie de l’énergie – un monde apaisé, délivré de cette quête frénétique d’énergie pour survivre, puisqu’elle est là, disponible et abondante partout sur la planète. «Le potentiel de l’énergie de sources renouvelables dépasse en effet la consommation totale d’énergie de la planète de 18 fois, et cela même en utilisant les technologies éoliennes, solaires, de biomasse et géothermiques actuelles», constate le Worldwatch Institute.

Il faudrait, estime-t-on, une trentaine d’années pour remplacer l’infrastructure énergétique mondiale actuelle. Soit le temps de prendre le relais du pétrole… pourvu que la reconversion énergétique commence maintenant.

André Ruwet

 

(1) Worldwatch Institute, 265 p., un livre auquel cet article doit beaucoup. L’ouvrage est notamment en vente sur le site www.delaplanete.org.

(2) Dans un article titré «Le prix de l’or noir devrait continuer à augmenter».

(3) Dans le cas où il faut changer son boiler «sur chaudière» en y ajoutant un chauffe-eau solaire (prime de 3.000 €).


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