EDITO
par André Ruwet,
rédacteur
en chef
Wallonie
Pour un
«Marshall» culturel! |

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La Wallonie a besoin d’un projet de société.
Un projet qui lui permette de raccommoder son tissu social et qui
réconcilie l’homme avec la nature. Un vrai
«Marshall» culturel!
Région
prospère et industrieuse, à la population modeste et
ingénieuse, la Wallonie –pays frontière– s’est
«racrapotée» au milieu du 20e siècle. Comme
si un cycle de grande prospérité s’achevait. Dans une
Belgique malmenée par de fortes tensions communautaires, la
Wallonie, politiquement dominée par la Flandre, a vu la plupart
de ses grosses entreprises disparaître (le charbon, le textile),
dépassées par l’évolution du monde ou d’autres
pays producteurs, ou carrément abandonnées par leur
actionnariat historique (la sidérurgie).
Profondément marquée dans ses paysages, dans ses mœurs et
dans ses savoir-faire par un siècle d’industries lourdes, la
Wallonie se voyait brutalement contrainte d’affronter la
mondialisation et la mutation d’une société industrielle
vers une société de services. Cinquante ans après
les «gare aux
désinvestissements en Wallonie!» lancés par
des acteurs sociaux visionnaires, comme le syndicaliste André
Renard, où en sommes-nous aujourd’hui?
Comme
s’il y avait
eu
une guerre
Au printemps
2005, le petit livre de l’ovni MR Alain Destexhe sur le
non-redressement
économique wallon semble avoir mis le feu aux poudres (1). Parmi les
économistes qui prirent la parole, Henri Capron (ULB),
avança que les flux financiers venant de Flandre (et qui
permettent à la Wallonie de disposer d’un revenu correspondant
à 102% de la moyenne de l’Europe des Quinze, alors que son
produit intérieur brut par habitant, c’est-à-dire sa
création de richesses, atteint seulement 77% de cette moyenne)
contribueraient à endormir les Wallons. Pour Capron, en Wallonie
«on s’investit
surtout dans la recherche de toujours plus d’argent plutôt que
dans la mise au point de mesures visant à encourager la
création d’entreprises». L’économiste
estimait aussi que «le
redressement wallon passera par le redéploiement de ses grands
pôles urbains, comme Liège et Charleroi, où le PIB
par habitant est respectivement de 85 et de 79 (toujours par rapport
à la moyenne européenne de 100), alors qu’il est de 115
pour Lille, ou de 127 pour Aix-la-Chapelle!»
Coup d’accélérateur,
l’été dernier: le
gouvernement wallon adopte, en quelques semaines, un plan
d’«actions prioritaires pour l’avenir wallon»,
appelé «Plan Marshall». Comme s’il y avait eu une
guerre en Wallonie! Une guerre… contre l’intégration sociale (25
à 30% de chômage dans certains coins) et le cadre de vie
(friches industrielles polluées, quartiers à l’abandon).
On sait,
depuis le début de l’automne, que la mise sur orbite de
ce plan sera pilotée par le «patron des Wallons»
lui-même, Elio Di Rupo. Fameux défi! En termes de pouvoir,
le «double président» a théoriquement de
nombreux atouts: un large consensus patronal, syndical et politique en
faveur d’une redynamisation de la Wallonie, une présence directe
du PS dans la plupart des provinces et communes wallonnes (dont 50
majorités communales absolues!), tous les relais utiles dans
l’administration wallonne, les organismes pararégionaux, les
intercommunales et les «invests» (Meusinvest,
Sambrinvest…).
Di Rupo
«dispose» enfin d’un milliard
d’euros à mettre sur la table, notamment pour alléger la
fiscalité (92 millions), doper la recherche (150 millions),
assainir les sites industriels désaffectés (343
millions), et contribuer à développer cinq secteurs
clés (280 millions): la pharmacie-santé,
l’agroalimentaire, l’ingénierie mécanique, les
transports-logistique et l’aéronautique-aérospatial.Tout
cela fait-il un vrai projet de société, permettant
d’envisager l’avenir avec optimisme?
De
vrais leviers:
l’énergie, l’habitat, les transports
Dans un monde aujourd’hui livré à la sauvagerie du libre
marché, dans quel sens peut naviguer une petite région
comme la Wallonie (3,2 millions d’habitants) si elle a pour ambition de
construire un projet de société réaliste,
c’est-à-dire avec une vision à 25-30 ans, et qui permette
à la plus large partie de la population d’y adhérer?
Ce qu’il faut
dessiner rapidement –en tout cas si l’intention des
dirigeants wallons est de continuer à offrir à la
population des services publics, une sécurité sociale et
un cadre de vie dignes de ce nom– c’est une vision de l’avenir qui
soit authentique et fidèle à l’esprit de la culture
wallonne. Et surtout qui puisse servir d’inspiration à un
nouveau mode de vie. Alors l’argent circulera dans la bonne direction.
Les secteurs de l’énergie, de l’habitat et des transports sont,
à nos yeux, des leviers sur lesquels le pouvoir politique
régional et local dispose d’une réelle capacité
d’action.
A
l’échelle planétaire, il faut s’attendre à une
aggravation rapide de la crise de l’énergie. Voilà
à l’évidence un secteur prioritaire dans lequel investir.
Aujourd’hui, les PME actives dans le secteur (éolien, solaire,
énergie-bois, isolation de l’habitat…) ont tout pour
croître et se développer: une main-d’œuvre
qualifiée rapidement disponible, des technologies
arrivées à maturité et un immense marché.
Résolument investi, ce créneau peut contribuer à
faire baisser de manière significative la facture du
chômage en Wallonie.
Comme
«énergie rare» rime avec «nouvelle
politique d’aménagement du territoire», il se
dégage, là aussi, des perspectives radicalement
nouvelles: développement de transports en commun rapides,
souples et fréquents, création de milliers de
kilomètres de pistes cyclables pour les déplacements
quotidiens, assainissement des chancres industriels et
rénovation à grande échelle des
agglomérations urbaines.
Le plus grand
défi du siècle qui s’ouvre étant
l’environnement, l’eau, le bois, les déchets, la
biodiversité, l’agriculture, la qualité de la vie en
ville (sécurité-santé, pureté de l’air,
lutte contre le bruit…) figurent, c’est évident, parmi les
grands secteurs industriels de demain. Leur gestion peut
dépendre en grande partie des pouvoirs régionaux et
locaux. Avec l’éducation et la formation, ils constituent le
«socle» des futures sociétés de la
connaissance et des services, la base du développement humain.
La
«qualité»: le vrai bond en avant
Pris dans une course effrénée à la croissance,
aujourd’hui, nous sommes un peu (beaucoup?) déboussolés.
Notamment parce que nous n’avons pas de modèles positifs – sinon
certains pays nordiques qui ont trois coudées d’avance, dans les
domaines de la formation, de la gestion sociale et de l’environnement.
D’un point de
vue planétaire, on peut s’attendre, à moyen
terme, à une diminution de l’exploitation éhontée
de la nature et des populations du tiers monde. Cette double rupture
devrait entraîner un recul quantitatif de la consommation pour
faire place au qualitatif, plus fortement basé sur les
productions régionales. Ce basculement constituera un bond en
avant, notamment parce qu’il permettra de retisser des liens sociaux,
aujourd’hui effilochés, et de relâcher la pression sur
l’environnement.
Dans ce
contexte, est-il sage, par exemple, de mettre le paquet sur les
aéroports régionaux quand on sait que le transport de
fret sera au mieux une flambée de quelques décennies? Ou
de poursuivre la construction de grandes infrastructures
autoroutières quand
il devient clair que, dans 20 ans, ce seront le
train, le tram et les transports fluviaux qui tiendront à
nouveau la corde… faute de carburant bon marché pour les
camions? Ou encore de pousser à l’intensification de
l’agriculture, quand on sait que ce qui fait la santé et la
valeur ajoutée de notre secteur agroalimentaire, c’est justement
la qualité de ses produits?
L’attitude
adoptée par le ministre de l’Agriculture,
Benoît Lutgen, est à ce point de vue courageuse: fin
septembre, il a nettement pris position pour une Wallonie sans OGM. La
majorité des citoyens étant largement contre les OGM,
cette prise de position est évidemment populaire. Il n’en sera
sans doute pas de même demain si, par exemple, les taxes sur les
carburants devaient augmenter, pour favoriser la transition vers les
énergies propres.
En Wallonie,
le passage vers une société
écologique, de la connaissance et de services ne se fera pas
sans provoquer un choc culturel important (lire
notre dossier).
Le PS qui détient, dans cette région, l’essentiel de ce
qu’il reste de pouvoir entre les mains du politique (les
multinationales ayant beaucoup confisqué), va devoir s’ouvrir
largement à cette nouvelle culture. En tout cas si son ambition
est de raccommoder le tissu social et de réconcilier l’homme
avec la nature, conditions sine qua non au bien-être de demain.
Voilà
en tout cas une perspective autrement enthousiasmante que
la périlleuse course à la production imposée par
le modèle «Wall Mart» dominant (2).
Un Marshall culturel, c’est ce qu’on peut souhaiter de mieux aux
Wallons!
Post
scriptum. Une enquête sur l’assise sociétale du
développement durable, publiée en octobre dernier par le
CFDD, explique que «les
leaders d’opinion sont d’avis que les politiques peuvent/doivent
prendre des mesures impopulaires pour tendre vers le
développement durable» (3). Bon courage
M. Di Rupo!
André Ruwet
(1)
Wallonie, la
vérité des chiffres, rapport d’un groupe
d’économistes coordonné par le sénateur MR, mars
2005.
(2) Du nom de la
plus grande chaîne mondiale (étasunienne) de
supermarchés, dont la politique consiste surtout à
«tout casser»: les prix, l’environnement… et les conditions
sociales de ses centaines de milliers d’employés.
(3)
CFDD : Conseil fédéral du développement
durable, enquête auprès de 70 leaders d’opinion,
disponible sur www.cfdd.be
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