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EDITO
par André Ruwet,
rédacteur
en chef
Effet de serre
2005,
l’année de l’éveil? |

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L’année 2005 a-t-elle été celle de
l’éveil pour
éviter un Titanic climatique? Il semble réaliste de le
penser. La fin du «tout au
pétrole» pourrait être une chance et non une
catastrophe.
Les
sociétés sont comme des paquebots. Elles ont ce
côté à la fois lourd et puissant, comme si rien ne
pouvait leur arriver… Elles se manœuvrent cependant avec beaucoup
d’anticipation et de doigté. Le moindre changement de cap doit
avoir été prévu, organisé.
Si la météo se fait vraiment mauvaise, ce n’est pas
réellement un problème, car le bateau est solide et
capable de faire face au gros temps… pourvu que l’équipage
connaisse à fond la machine et la mer. L’itinéraire et
l’allure seront éventuellement modifiés, en tenant compte
des éléments. Dirigé avec sagesse –tous les
paquebots ne s’appellent pas Titanic!– le bateau tiendra bon. Qu’en
est-il de la Terre et de ses six milliards de passagers
embarqués?
La
fin du règne du pétrole
Cela fait une
bonne vingtaine d’années, soit le temps d’une
génération, que l’on en parle de la montée de
l’effet de serre et de la grande menace qu’il représente pour
l’équilibre de la vie sur la planète. Comme des vigies,
scientifiques et écologistes se sont mobilisés les
premiers, criant «Gare aux
icebergs!». Mais dans la cabine
de pilotage, aveuglée par une culture anti-nature, la
chaîne de commandement a répondu «Droit
devant!». Et le bateau a forcé l’allure,
obnubilé
par l’appât du gain et le désir de croissance. Les
intérêts des puissants lobbies du pétrole, du
charbon, du nucléaire et du secteur automobile ont joué
pleinement dans cette obstination à foncer tête
baissée. Il y a bien eu des crises du pétrole et de
grands épisodes de pollution, en guise de premiers
avertissements.
La montée en flèche des cours du pétrole pendant
cette année 2005 n’a plus rien à voir avec les
alertes du précédent millénaire. Cette fois, le
constat est évident: l’ère du «tout au
pétrole» est bel et bien dépassée. Il
suffit, pour s’en convaincre, de regarder les chiffres du
développement chinois. «Pour
que sa population parvienne
au même niveau que celle des pays occidentaux, la Chine à
elle seule aurait besoin de l’intégralité des ressources
planétaires en matière d’énergie et de minerais,
constate Alain Liébard, président de la Fondation
Energies pour le Monde. Et que dire
alors des autres pays
émergents, comme l’Inde ou le Brésil? Il n’est plus
question de tergiverser: nous sommes tous dans l’obligation d’imaginer
des solutions alternatives à grande échelle.»
L’Europe,
carte maîtresse
En raison de sa position politique et économique clé,
entre l’empire américain, bouffi par une surconsommation
d’énergie, et de nombreux pays du Sud souvent encore dans le
noir (dépourvus d’électricité), l’Europe constitue
la carte maîtresse dans le grand chambardement
énergétique. Le Vieux Continent a en effet tout à
gagner à prendre résolument le chemin des énergies
propres et renouvelables, tout d’abord parce qu’il est totalement
dépendant dans ce domaine pourtant stratégique. Les
chiffres sont particulièrement parlants: seulement 0,6% du
pétrole, 2% du gaz, 7,3% du charbon et une quantité
infime d’uranium se trouvent sur le sol des vingt-cinq pays
européens (1). Or il
est
évident que, dans la bataille pour les ressources qui
se prépare, les sociétés qui demain vogueront
libres et prospères seront celles qui auront le plus
anticipé le changement. Parce qu’elles auront
développé une véritable culture des
énergies propres et renouvelables, c’est-à-dire un
savoir-faire, une expertise et une filière industrielle capables
d’affronter la flambée des cours des énergies fossiles.
L’Europe dispose de nombreux atouts –scientifiques, technologiques et
financiers– pour le faire. Elle est aussi confrontée à
une opportunité industrielle: aujourd’hui, plus de la
moitié des centrales électriques européennes,
fonctionnant essentiellement aux énergies fossiles et au
combustible nucléaire, ont plus de vingt ans d’âge et,
dans la décennie qui vient, le secteur va devoir décider
comment les remplacer. L’occasion est belle de prendre une battue et
d’accomplir ce saut technologique. Tant qu’il y a des énergies
fossiles exploitables et que l’on peut évoluer facilement vers
une société plus sobre, les choses sont temporairement
plus faciles.
Comme on l’a vu lors de la conférence des Parties à la
Convention sur le changement climatique à Montréal, en
décembre dernier, les Américains ne pourront rester
éternellement à la traîne. Certes, rien de
réellement concret n’a été signé à
Montréal. Mais, grâce à une sorte «d’instinct
de survie planétaire (2)», le
Protocole de Kyoto (dont
l’objectif est d’organiser, à l’échelle de la
planète, la lutte contre le changement climatique), que l’on
pensait moribond, est toujours bien en vie. L’accord conclu vise
à étudier les nouveaux engagements des pays
industrialisés afin de réduire leurs émissions de
gaz à effet de serre pour la période 2013-2017. Il sera
discuté à partir de 2006 et un marché mondial du
carbone sera organisé. C’est ce dernier élément,
le marché du carbone, qui a finalement fait fléchir les
Américains, jusque-là obstinément opposés
à toute participation active au processus de Kyoto.
Les
renouvelables: «le» secteur à investir
Lors de la conférence de Montréal, «l’autre
Amérique» a heureusement fait entendre sa voix. Pas celle
de George Bush, indécrottable souteneur des
intérêts pétroliers, mais celle d’une centaine de
villes et d’une douzaine d’Etats, dont New York et la Californie, qui
ont expliqué qu’ils prenaient des mesures concrètes afin
de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre.
Autre évolution significative: il y a quatre ans, la
moitié des Américains pensait que Bush réalisait
du bon boulot dans le domaine de l’environnement et un tiers seulement
pensait le contraire. Aujourd’hui, les pourcentages se sont
inversés et plus de la moitié des Américains
estiment que le changement climatique est un réel problème (3). Les ouragans
qui ont frappé le golfe du Mexique et le bourbier irakien dans
lequel Bush a enfoncé ses compatriotes pour faire main basse sur
le pétrole ne sont évidemment pas étrangers
à cette rapide évolution de l’opinion. Dans le domaine
des changements climatiques, les populations auraient-elle besoin de
catastrophes pour bien comprendre les enjeux? Il semble malheureusement
que oui.
Autre mouvement inattendu: l’annonce par General Electric (GE), l’un
des plus gros pollueurs de la planète, d’une nouvelle
stratégie de développement basée sur le concept
d’«écomagination». Il faut savoir que, pendant des
décennies, la prospérité de cette
société a notamment reposé sur les centrales
électriques fonctionnant à l’énergie fossile et au
combustible nucléaire. Aujourd’hui, M. Immelt, le grand patron
de GE, veut persuader les investisseurs que l’énergie propre
peut être un business lucratif. Il est venu lui-même faire
campagne à Bruxelles (après Washington et avant Tokyo),
expliquant que sa compagnie comptait doubler ses revenus en basant son
développement sur 17 secteurs des technologies propres: des
énergies renouvelables à l’hydrogène, en passant
par le traitement des eaux ainsi que la construction de moteurs
d’avions et de locomotives plus économes.
Simple stratégie de «greenwashing», comme disent les
anglo-saxons (teinter sa communication de vert), ou réelle
volonté de changer de cap parce que les énergies
renouvelables vont devenir «le» secteur à investir?
La seconde hypothèse semble être la plus crédible.
En effet, avec la mise en application du Protocole de Kyoto et
l’instauration d’un marché mondial du carbone, les pays
industrialisés vont pouvoir investir dans des «projets de
développement propre» partout sur la planète.
Quelque 1.500 projets de ce type sont d’ores et déjà
recensés par les Nations unies. Cela va de la gestion durable
des forêts à la construction de centrales
électriques propres, en passant par la gestion de l’eau, par
exemple. Ce sera là une manière, pour les pays
industrialisés, de remplir leurs obligations en matière
de réduction des gaz à effet de serre, tout en
transférant des technologies propres vers les pays du Sud, et
donc en faisant des affaires.
Négocier
un tournant à 180°
D’une
position défensive en matière d’environnement, de grandes
entreprises pourraient ainsi rapidement passer à une position
offensive, tout simplement parce qu’il y a un paquet d’argent à
rafler, en demandant l’appui des gouvernements qui, sous peine de
sanctions, se trouvent dans l’obligation de réduire leurs
productions de gaz à effet de serre. Ainsi BP et Shell, deux
géants du pétrole, ont développé
d’importantes divisions «renouvelables». Et certains fonds
de placement, toujours prudents, commencent eux aussi à exiger
que les entreprises dans lesquelles ils investissent naviguent dans
cette direction. A leurs yeux, il sera en effet impossible, à
l’avenir, d’affronter la concurrence en proposant des technologies
polluantes.
Si les pays du Sud peuvent être concrètement aidés
à accomplir un bond technologique leur permettant de disposer
rapidement d’énergie propre, la fin du «tout au
pétrole» pourrait être une chance et non une
catastrophe. Il faut en effet réduire de 80% notre production de
gaz à effet de serre d’ici 2050, en passant par un cap de moins
30% d’ici 2020 (1). Cela veut
dire non seulement réduire la demande d’énergie primaire
et augmenter l’efficacité énergétique, mais aussi
faire prendre un tournant à 180° au secteur de
l’énergie, pour mettre radicalement le cap vers les
«renouvelables».
Les sociétés sont comme des paquebots, elles ont besoin
de temps et d’espace pour négocier un tournant à
180°. En deux générations, nous devrions pouvoir y
arriver. Si nous voulons éviter un raz de marée humain du
Sud vers le Nord, ainsi qu’un Titanic climatique. Et, bien sûr,
si 2005 a vraiment été l’année de l’éveil.
Bon vent pour 2006!
André Ruwet
(1)
Energy revolution: a sustainable pathway
to a clean energy future for Europe, Institut de
thermodynamique technique du centre allemand
d’aérospatiale/Greenpeace international, septembre 2005.
(2) Titre du Soir au lendemain des
négociations de Montréal.
(3)
The Economist, 10
décembre 2005.
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