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EDITO
par André Ruwet,
rédacteur
en chef
15
ans pour rompre avec le pétrole!
Le «Marshall»
suédois
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En
voilà une idée qu’elle est bonne! La Suède se
donne 15 ans pour lâcher
définitivement le pétrole. C’est là une
percée exemplaire en faveur du
développement durable. Un exemple pour nos pays qui pourraient y
trouver un
modèle de reconversion énergétique. Et une mine
d’emplois en perspective pour
le secteur de l’économie sociale!
L’objectif de Stockholm est de remplacer, en
15 ans à peine, les énergies fossiles par des
sources renouvelables
(biocarburants, éoliennes et énergie marémotrice),
avant que la fin annoncée du
pétrole n’entraîne une explosion des prix de
l’énergie, paralysant à coup sûr
les économies traditionnelles
(1).»
En
voilà une idée qu’elle est bonne! Simple, claire,
mobilisatrice et totalement
en phase avec l’époque où nous vivons. Car, même si
nous refusons de le voir,
la déplétion du pétrole est aujourd’hui
chiffrée: -3,6% par an, à partir
de 2015 (2). L’Agence
internationale de l’énergie estime en effet que l’augmentation
des besoins en produits pétroliers sera, dans les années
à venir, de 1,6% par
an. Ajouté aux 2% de baisse de production à partir de
2015, le «manque» sera
donc annuellement de 3,6%. La logique du «toujours plus»,
que nous avons connue
jusqu’ici, deviendra alors une logique du «toujours moins».
Notre
indépendance future
«Le
gouvernement vient de charger un groupe
composé
d’industriels, de chercheurs, d’agriculteurs, de constructeurs
automobiles et
autres spécialistes de mettre au point cette stratégie
ambitieuse, qui sera
proposée au parlement dans quelques mois. Notre
indépendance future vis-à-vis
des énergies fossiles nous procurera des avantages
considérables, et pas
seulement face aux fluctuations du prix du pétrole qui a
triplé depuis 1996», explique Mona Sahlin, ministre
suédoise
du Développement durable. Un ministère qui veut
manifestement dire quelque
chose dans ce pays qui a inventé le concept de «symbiose
industrielle» (les
déchets d’une entreprise servant de matière
première à l’entreprise voisine).
Peuplée
de neuf
millions d’habitants, la Suède a développé un
important réseau de distribution
d’eau chaude, au départ de l’énergie géothermique
et de la récupération de
chaleur des industries. En 2003, 26% de l’énergie
consommée en Suède étaient
déjà d’origine renouvelable… contre un peu plus de 1% en
Belgique
–courage!
Pour
produire son
électricité, le pays dispose essentiellement de centrales
hydroélectriques et
de centrales nucléaires. En 1980, par référendum,
les Suédois ont décidé de
fermer progressivement leurs centrales atomiques. Une décision
actuellement en
cours de réalisation. D’ici 2010, la Suède prévoit
de produire 60%
d’électricité à partir de sources renouvelables.
Ce qui, en Europe, place ce
pays en tête de la course à l’électricité
verte, juste derrière l’Autriche,
dont l’ambition est d’atteindre 80% à la même date (lire «Electricité verte? Je veux!», pages
16 à 18 dans le magazine papier).
Depuis 1994,
la consommation de pétrole des
ménages et du secteur des
services a diminué de manière significative en
Suède (-15,2 TWh),
tandis que la production industrielle grimpait de 70% sans augmentation
de la
consommation pétrolière. Pour se libérer des
combustibles fossiles d’ici 2020,
la ministre suédoise a annoncé que son pays
accroîtrait les investissements
visant au développement d’une «société
renouvelable» (promotion du chauffage
urbain par géothermie ou à partir de la biomasse) et
qu’il mettrait en place
des dégrèvements fiscaux pour la reconversion vers des
combustibles autres que
le pétrole.
Pour un vrai plan
«Marshall»
Le principal défi
des Suédois sera finalement de produire suffisamment de
biocarburant pour faire
rouler leur parc automobile, de bus et de camions. Pour y arriver, le
pays
dispose d’immenses forêts… et de la coopération des
constructeurs nationaux de
renom que sont Saab et Volvo, invités à favoriser le
marché des biocarburants.
Il faut savoir
qu’avec ses immenses étendues boisées, la Suède
dispose annuellement d’un
potentiel de production de biomasse de 16,5 milliards de tonnes
équivalent
pétrole (Md tep). En tenant compte des données
énergétiques actuelles, le
pays est potentiellement exportateur de 12 Md tep (2). La
Finlande se trouve dans une situation semblable (potentiel de
production de
biomasse de 14,75 Md tep et potentiel d’exportation de
12,1 Md tep).
Par comparaison, un grand pays agricole comme la France dispose lui
aussi d’un
potentiel de production de 14 Md tep de biomasse mais, en
raison de
sa consommation (qui dépend notamment du chiffre de population,
du mode de vie,
etc.), elle est potentiellement importatrice de 0,9 Md tep de
biomasse. Et ce malgré le nucléaire, très
important en France.
En raison du
potentiel
de biomasse propre à chaque pays, la solution suédoise ne
sera évidemment pas
applicable telle quelle, partout sur la planète. L’exemple qui
nous vient du
froid n’en constitue pas moins une démonstration forte que la
sortie programmée
de la dépendance envers les énergies fossiles et
nucléaire est bel et bien à
notre portée… pourvu qu’il y ait une réelle mobilisation
des pouvoirs publics,
de l’industrie et des particuliers autour de cette question. «La baisse de la quantité de pétrole
disponible va provoquer des bouleversements d’une ampleur comparable
à ceux de
la Révolution industrielle et nécessiter de mettre en
œuvre un chantier de
nature analogue à celui de la reconstruction de
l’après-guerre», estime
Jean-Luc Wingert (2).
Un plan
Marshall digne de ce nom, susceptible
d’inspirer une Wallonie qui tourne en rond à Francorchamps!
Et si le profit
était humain?
Parce
que le vent
ne souffle pas toujours comme il le faudrait, parce que le soleil ne
brille pas
toujours de tous ses feux – les Suédois en savent quelque
chose, eux qui
passent un long hiver quasi dans le noir –, les énergies
renouvelables
doivent trouver leur juste place dans le système
énergétique moderne, qui veut
qu’il y ait de l’électricité, de la chaleur et du
carburant partout et tout le
temps.
«Une
civilisation en
bonne santé fait preuve
d’imagination face aux défis qui lui sont proposés, constate encore Wingert. L’aspect du nouveau système énergétique
scandinave le plus difficile à
reproduire ne sera pas technique mais social. Trouver le mode
d’organisation
nous permettant de créer et d’entretenir une dynamique ne se
décrète pas. Le
modèle scandinave est très respectueux de
l’individu.» Et de la
collectivité!
Les
énergies fossiles sont l’un des
fondements de notre civilisation industrielle. Mais elles ont aussi
largement
contribué à asservir le monde. Des mineurs de fond
à la montée de l’effet de
serre, d’Hiroshima à Tchernobyl, de la paralysie progressive du
trafic aux
guerres du Proche-Orient… le pétrole, le charbon et le
nucléaire sont des
énergies centralisées et
«propriétaires» (comme on dit en langage
informatique). La possibilité de les remplacer par des
énergies propres,
renouvelables s’offre à nous.
Cette étape dans le
développement de nos sociétés vers plus de
liberté constitue une formidable
occasion de mettre la planète à l’abri et de nous faire
évoluer vers plus de
démocratie économique. En effet, le modèle
capitaliste, qui se paie sur le dos
de la bête, n’est, en soi, pas intéressé par le
bien-être social, le
développement humain ou l’équilibre des
écosystèmes. Ce qui compte pour
l’actionnaire anonyme, c’est de réaliser du profit (12 à
15% si possible), en
exploitant l’homme et la nature. Le développement des
énergies renouvelables,
décentralisées et disponibles partout, nous donne
l’occasion de faire reculer
ce modèle parasitaire.
Suivre le
modèle scandinave
Grâce à son
modèle
énergétique et social, la Scandinavie est peut-être
en train de se transformer
en laboratoire du prochain système énergétique.
Chez nous, si nous ne voulons
pas complètement louper le coche, il est plus que temps de
s’activer à la
reconversion. Et qui pourrait le faire? Les pouvoirs publics bien
sûr,
certaines industries et de nombreux particuliers… Et puis le secteur de
l’économie sociale, évidemment, dont la finalité
est le service plutôt que le
profit.
En
Wallonie et à
Bruxelles, l’économie sociale connaît un véritable
regain (lire notre dossier).
Les
nouveaux entrepreneurs qui
s’épanouissent dans ce secteur ont pour vocation de
répondre aux besoins qui
émergent de la société. Parmi eux: la reconversion
énergétique, la rénovation
des logements (lire notre autre
dossier), la
«biologisation» de
l’agriculture…
Une place historique est
à prendre –cela se sent à plein nez!– pour
les entrepreneurs du
troisième type. Pour ceux qui bossent en se disant: «Et
si le profit était humain?». En voilà une
idée qu’elle est
bonne!
André Ruwet
(1)
Belga, le 10
février 2006.
(2) La vie après le pétrole: de
la pénurie aux énergies nouvelles, Jean-Luc
Wingert, Autement, 2005.