Vers une civilisation de pairs



Pionnier de feu la «nouvelle économie», ex-directeur de stratégie chez Belgacom, prospectiviste et théoricien des réseaux, Michel Bauwens vit aujourd’hui en Thaïlande où il a «downshifté» entendez : quitté temporairement le monde stressant du travail – pour se consacrer à l’écriture. Il estime qu’à l’heure où le capitalisme industriel cède le pas au capitalisme cognitif, les réseaux d’échange «peer-to-peer» (essentiellement utilisés aujourd’hui pour télécharger de la musique et des films) portent les germes d’une nouvelle forme de civilisation dont les logiciels libres ne seraient que les premières réalisations concrètes. Interview.


Qu'entend-on exactement par «peer-to-peer»? Ne s'agit-il que d'une tendance purement technologique?

Le peer-to-peer, ou P2P, est une forme de réseau spécifique. D’autres formes de réseaux existent : en étoile, en chaîne, etc. Un réseau P2P se caractérise par le fait que les ordinateurs sont organisés sans hiérarchie, sans serveur central. Chaque ordinateur peut endosser n’importe quel rôle selon ses disponibilités et ses besoins. Il s’agit d’un réseau égalitaire, d’une forme d’intelligence distributive et coopérative. Le réseau Internet lui-même et les réseaux d’échange et de distribution de fichiers musicaux sont des exemples de réseaux P2P. Dans un futur proche, on nous prépare le système de «grid computing» qui est un réseau P2P encore plus pur que l’Internet actuel. Dans tous les domaines de communication (télécoms, communication sans fil à large bande, télévision interactive), on se rend compte que le P2P s’impose comme la meilleure architecture de diffusion.
Cela dit, il me parait évident que ce modèle d’organisation est applicable - et déjà appliqué - dans de multiples domaines de la vie sociale. J’adopte une définition du P2P plus abstraite qui envisage le P2P comme modèle de relations humaines : est peer-to-peer tout réseau où les membres sont considérés comme égaux, peuvent agir selon leurs besoins et leurs capacités, et où il y a absence de représentation, c’est-à-dire que chacun garde son pouvoir.
Il ne s’agit donc pas du tout de déterminisme technologique, c’est-à-dire de penser que c’est la technologie qui change les relations humaines. Il s’agit de dire que la technologie, tout comme les autres formes d’organisation politique, sociale et culturelle, est socialement construite par des êtres humains qui commencent à démontrer une nouvelle façon de se sentir et de se définir correspondant à cette émergence d’une «civilisation de pairs». Ces nouvelles façons d’être sont alors exprimées de différentes façons, entre autres dans la technologie. Il y a actuellement tout un mouvement de pensée philosophique et politique qui est tout à fait en phase avec ces changements : des auteurs comme Miguel Benasayag, Alain Badiou, Jean-Luc Nancy, Toni Negri et d’autres, décrivent un changement profond d’épistémologie et d’ontologie, c’est-à-dire une nouvelle façon d’être, de sentir et de connaître. Il s’agit donc d’une grande transformation culturelle qui conduit à un paradigme participatif.

Le P2P peut-il changer la façon d'envisager et de faire de la politique?

Le P2P est d’abord un concept descriptif. Il permet d’analyser des nouvelles formes d’organisation. Il est clair que le seul mouvement politique mondial à connaître une grande croissance est le mouvement altermondialiste, qui est lui-même organisé comme un réseau de réseaux et ne dispose d’aucun soutien médiatique. Il y a ensuite tout le mouvement des médias indépendants sur Internet, comme Indymedia, et les multiples autres possibilités qui permettent maintenant de créer sur la toile sa propre station radio, sa propre chaîne de télévision, etc.
Plus important encore est le mouvement du logiciel libre et Open Source. Il s’agit là d’un processus coopératif mondial de production de logiciels, qui commence à surpasser en qualité les alternatives commerciales. Des centaines de milliers de personnes (plus de 960.000 sont recensées sur un seul site, SourceForge.net) collaborent, sans hiérarchie, à la production de logiciels comme GNU/Linux, qui connaît une croissance foudroyante, spécialement en Asie – je vis à Chiang Mai, en Thaïlande, où le gouvernement a distribué à la population des centaines de milliers d’ordinateurs équipés de GNU/Linux. Il s’agit donc véritablement d’un troisième mode de production (les deux autres étant celui motivé par le profit, et le centralisme hiérarchique de l’Union soviétique). Il n’y a en fait aucune raison objective que cette forme de production ne puisse pas s’étendre vers d’autres secteurs de l’économie, même matérielle, puisque de toute façon, le travail de conception est maintenant réalisé la plupart du temps en réseau coopératif. Un groupe d’informaticiens allemands, organisé sur le site Oekonux.de (Linux Economy), plaide pour une «société GPL», c’est-à-dire une société où l’essentiel de l’économie serait géré par la General Public License, qui est à l’origine du succès du logiciel libre. L’élément essentiel de cette licence est l’interdiction d’utiliser les ressources ainsi produites à des fins commerciales.
Un dernier exemple est l’émergence mondiale d’une spiritualité participative via les «peer circles» (1). Après l’ère de la critique des grandes traditions et de leurs éléments patriarcaux, féodaux, autoritaires, etc., on observe aujourd’hui un grand mouvement de reconstruction de la recherche de sens, qui s’effectue sur une base égalitaire entre les participants. Les pionniers de cette tendance sont John Heron avec son livre «Sacred Science» et Jorge Ferrer avec son ouvrage «Revisioning Transpersonal Theory» sur le «tournant participatif».
Là où le concept de peer-to-peer devient encore plus puissant, c’est quand il passe du statut d’outil descriptif à une utilisation normative. Comment le monde changerait-il, comment ma vie et mon éthique changent-elles, quand je commence à exiger des relations de pairs dans la totalité de mes actes ? Le peer-to-peer acquiert alors une véritable puissance révolutionnaire. C’est par exemple ce que le mouvement féministe a voulu et en partie réalisé : un refus d’accepter encore plus longtemps l’inégalité avec les hommes. Il y a aujourd’hui un véritable exode vers les interstices du système : non seulement il y a les «downshifters» (2) comme moi-même, mais également des pans entiers de la jeunesse qui refusent la féodalité intrinsèque de la structure des entreprises.

Comment les milieux d'affaires vont-ils, selon vous, s'adapter au peer-to-peer?

Ils se trouvent dans une situation paradoxale. Le peer-to-peer est en effet la structure même du troisième capitalisme : le capitalisme cognitif, qui remplace le capitalisme industriel lui-même ayant remplacé le capitalisme marchand. Les milieux d’affaires ont donc besoin de s’approprier le travail collectif réalisé en dehors de l’entreprise résultant de la coopération des cerveaux mis en réseau. Mais en même temps, le peer-to-peer dépasse le cadre du capitalisme, et crée un grand mouvement de coopération qui coexiste avec lui, et le met en danger.
Dans mon essai (3), j’envisage trois scénarios possibles. Primo, le mélange et la coexistence pacifique, à l’image du rôle des monastères à l’époque féodale. C’est notamment la position d’Eric Raymond, le fondateur de l’Open Source Initiative, qui préconise l’utilisation des logiciels open source par le monde des affaires.
Secundo, la récupération totale du peer-to-peer par la sphère compétitive. C’est la thèse pessimiste que Jeremy Rifkin décrit dans «L’âge de l’accès» (4). Résultat: une néo-féodalité informationnelle basée sur des droits à payer pour avoir accès aux savoirs et aux biens. Le leasing en est un exemple.
Tertio, il y a la thèse optimiste du renforcement de la sphère coopérative au détriment de la sphère du profit. Un élément clé dans cette dernière stratégie est l’allocation universelle, qui garanti une sécurité alimentaire et psychologique. Elle se trouve dans la même condition paradoxale que le peer-to-peer: elle est en même temps nécessaire à la survie du système capitaliste actuel, et le dépasse dans ses implications sociales.

L'interconnexion d'intelligences individuelles permise par le P2P accrédite-t-elle l'hypothèse Gaïa, avancée par James Lovelock dès 1979, selon laquelle la planète serait un gigantesque organisme vivant et intelligent capable de s'autoréguler?

Je ne suis pas sûr que cela s’applique au monde de la nature d’une façon directe, mais plutôt d’une façon indirecte, liée à la notion de «noosphère» de Teilhard de Chardin, c’est-à-dire la sphère spécifiquement culturelle, humaine (5). Le peer-to-peer permet une interconnexion de tous les cerveaux au niveau planétaire, et permet donc une action globale afin de répondre aux énormes défis écologiques et autres. Avant l’avènement d’Internet, ce genre de coordination globale était exclusivement réservée aux grandes multinationales.

Le P2P annonce-t-il un renouveau de l'écologie politique?

Je considère parfois l’éthique peer-to-peer comme le socialisme du capitalisme cognitif. Il exprime le besoin d’égalité et d’interconnexion du travailleur cognitif et permet de le relier à toute l’histoire de la lutte pour la liberté, l’égalité et la fraternité. Mais quand on généralise ces principes vers la nature et le spirituel, on en arrive à souhaiter créer des relations plus égalitaires et participatives avec la biosphère. Il s’agit ni plus ni moins de remplacer les notions aliénantes de séparation totale entre l’individu et la nature, qui sont à la base du capitalisme depuis les Lumières, par des notions d’interdépendance et d’interconnectivité.
Dans le monde tribal, l’échange égalitaire et la propriété commune primaient sur le reste. Ensuite, dans les sociétés agricoles, le système d’autorité prévalait mais il était équilibré par la sphère communautaire représentée par l’Eglise et la Sangha (6). Aujourd’hui, à l’heure où le marché risque de coloniser toute la sphère de la vie, le P2P permet de créer un contre-pouvoir qui combine l’échange égalitaire et la création d’une nouvelle sphère cognitive commune – ce que Lawrence Lessig appelle les «Creative Commons»(7).
Les pratiques sociales qui s’exercent dans la sphère P2P ne sont pas un exemple d’une économie d’échange, mais d’un vrai «communisme», car chacun y donne ce qu’il peut et veut, et prend ce dont il a besoin. Exactement comme le font les ordinateurs dans les systèmes techniques P2P. Les pratiques coopératives ne sont plus du ressort de l’idéal: ce sont de vraies pratiques avec de vrais résultats bien concrets comme les logiciels libres. Cela est d’une importance historique considérable.
Bref, parmi les éléments résiduels d’un système en crise – le capitalisme industriel – s’organisant pour créer un état de guerre permanente, en anticipation des graves crises sociales et écologiques à venir ou déjà en cours, nous avons les éléments émergents d’une nouvelle forme de civilisation, ce qui est porteur d’espoir. Le peer-to-peer est un nouveau langage qui permet d’exprimer ces espoirs, d’organiser des luttes et de construire des alternatives de vie. Le peer-to-peer nous enseigne que la solidarité des travailleurs, la lutte des tribus du Nord de la Thaïlande pour préserver leur économie du don, et les pratiques de vie et de production de la «nouvelle gauche digitale» sont un seul et même mouvement.

Propos recueillis par David Leloup


(1) Cercles de personnes qui explorent mutuellement la spiritualité sans idée préconçue par rapport au résultat à obtenir. C'est une forme de pratique spirituelle peer-to-peer où chacun contribue en témoignant de son expérience intérieure. On élabore ainsi graduellement une connaissance-conscience collective analogue au mouvement informatique open source, mais dans un tout autre registre.
(2) Un «downshifter» (de l’anglais «to downshift», rétrograder) est une personne qui quitte volontairement un boulot stressant dans le but de mener une vie plus simple. Les downshifters sont en fait l’exact contraire des yuppies des années 80. Ils pensent que le temps est bien plus important que l’argent et qu’il vaut mieux travailler moins et être heureux qu’exercer un travail insatisfaisant mais bien rémunéré. Si le terme est apparu en 1994, l’idée qu’il recouvre est loin d’être neuve et fait écho, par exemple, à la «simplicité volontaire» prônée par Gandhi dès les années 30.
(3) «Peer to peer: From technology to politics», en ligne sur http://noosphere.cc/peerToPeer.html
(4) La Découverte, 2000.
(5) La noosphère, concept forgé par Teilhard de Chardin (1881-1955), contient à la fois toutes les connaissances de l’humanité et toute sa capacité de traitement de l’information. Le cerveau des hommes fait partie de la noosphère, mais aussi toutes les infrastructures qu’il a créées et qui participent au traitement ou au stockage de l'information: villes, bibliothèques, infrastructure politique, culture, lois, réseaux de communications.
(6) La Sangha est une communauté bouddhiste instituée par le Bouddha lui-même, qui regroupe moines et laïcs ayant atteint les diverses hautes étapes de la voie de la libération.
(7) Lawrence Lessig est professeur de droit à l’université de Stanford (Etats-Unis) et l’auteur de trois ouvrages qui font référence sur la question des droits de propriété intellectuelle: «Code and other laws of cyberspace» (2000), «The Future of Ideas» (2001) et «Free Culture» (2004). Il fut également le conseiller juridique du gouvernement américain dans le procès Microsoft.




Michel Bauwens, de face et de profil



Michel Bauwens vit en Thaïlande où il travaille à deux grands projets: un ouvrage sur la civilisation participative et une ambitieuse «bibliographie intégrale, historique, critique, non-eurocentrique et participative des sciences sociales et humaines» (pour laquelle il recherche des collaborateurs experts en écologie politique). A 45 ans, après une carrière comme analyste (U.S.I.A.), directeur de l’information stratégique (British Petroleum), rédacteur en chef d’une revue sur la «révolution digitale» (Wave) directeur de stratégie pour l’e-business chez Belgacom, créateur de deux entreprises «dotcom», et initiateur de deux think tanks en prospective, il a décidé de se retirer en Thaïlande, à Chiang Mai, deuxième ville du pays, ancienne capitale du royaume de Lanna. Il a également exercé les fonctions de «cybrarian», de cyber-marketeur et de European Manager of Thought Leadership (MarchFIRST). Il a coproduit, en tant que chercheur, intervieweur et co-scénariste, un documentaire de trois heures sur le potentiel «transhumain» des nouvelles technologies intitulé «TechnoCalypse: The Metaphysics of Technology and the End of Man». Il a enseigné l’anthropologie de la société digitale à l’Institut Catholique des Hautes Etudes Commerciales (ICHEC) à Bruxelles et coédité en 2000 un ouvrage en deux tomes sur le sujet.





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