José Bové

«La désobéissance civique est la respiration de la démocratie»

Suite et fin de l’entretien publié dans Imagine n°47 (nov.2004-janv.2005)

 


L’idée selon laquelle la prise du pouvoir politique permet de résoudre les problèmes sociaux est éculée, dites-vous. C’est notamment pour cela que vous refusez de vous présenter sur les listes électorales…

Dans les pays où le pouvoir a été pris par les armes, ça a été un cauchemar. Dans les pays d’Europe, par exemple, où la gauche a pris le pouvoir par les urnes, avec uniquement cette vision du pouvoir central à partir duquel on va tout changer, ça n’a pas fonctionné. Au contraire, ça a été souvent les pays qui ont été les plus en avance par la suite pour mettre en place la globalisation, parce qu’ils ont tué la possibilité d’un contre-pouvoir permanent et nécessaire.
On a pourtant un exemple important en France, en 1936 : le Front populaire. C’est un gouvernement qui n’a duré que 8 mois mais c’est celui qui a fait le plus d’avancées sociales. Dès le lendemain des élections, les ouvriers ont occupé toutes les usines. Et à partir de là, des négociations entre les patrons, l’Etat et le syndicats on pu commencer. Et c’est là où sont sortis les congés payés, les 40 heures, les conventions collectives, le droit syndical, etc. Tout cela parce qu’il y avait un contre-pouvoir permanent. Face aux urnes, existait un pouvoir social fort. Il faut donc aujourd’hui renforcer le mouvement social pour qu’il ait une véritable force, une autonomie qui lui permette de débattre d’égal à égal avec le politique.

Se battre non pas pour le pouvoir mais pour gagner des droits

Dans votre dernier livre, vous retracez l’histoire de la désobéissance civique. Vous situez son origine dans la figure d’Antigone...

Antigone est la première personne, dans l’histoire de l’humanité, reprise au niveau théâtral, à symboliser les droits humains fondamentaux. Elle s’est battue et a désobéi pour le droit d’enterrer son frère, alors que celui-ci avait été en conflit avec la cité. Le roi l’avait rejeté en disant "Il n’a pas le droit à un enterrement". Antigone, elle, a affirmé que le droit d’enterrer son frère était plus important que le droit de la cité. Et donc, elle enfreint la loi et organise un enterrement public de son frère, ce qui l’amène en prison où elle mourra. Elle préfère mourir en prison, enfreindre la loi pour les droits fondamentaux. Symboliquement, son histoire représente le combat pour les droits humains face à la logique d’Etat qui, elle, broie.

Le fait que ça soit une femme, justement, c’est aussi symbolique? Les grandes avancées sociales ne viennent-elles pas souvent des femmes?

Elles viennent souvent des femmes et c’est un clin d’œil : le pouvoir a toujours été symbolisé par les hommes. Le fait que ce soient les femmes qui symbolisent la résistance au pouvoir machiste et la construction de l’Etat est porteur d’espoir. C’est aussi, à notre époque, un combat qui est permanent face à une forme de société patriarcale. On le voit bien revenir avec la montée du religieux sur tous les continents, comme carcan qui enferme les hommes et qui a sur les femmes des répercussions terribles. Donc, le fait de mettre en avant la femme comme personne symbolique de la résistance est quelque chose qui me paraît important.
Le deuxième exemple que nous citons dans le livre est la pièce d’Aristophane, qui représente l’autre aspect : la résistance des femmes qui font la grève du sexe tant que les hommes n’arrêtent pas la guerre. Le fait que cette pièce de théâtre ait été jouée à Athènes, sur la place publique, pendant la guerre contre Sparte, pendant que les soldats étaient en train de se battre, a été quelque chose de très important socialement. On voit bien la force de l’épée, la force du pouvoir à laquelle les femmes ont fait face. Dans l’histoire récente, en France, dans la lutte pour le droit de disposer de son corps, pour la liberté de l’avortement, là encore ce sont les femmes qui se sont levées, qui ont désobéi à la loi en disant : "On a avorté, on peut être condamnées parce que l’on a avorté". Et, en fait, elles ne se sont pas battues pour prendre le pouvoir mais pour gagner un droit. Ce mouvement des femmes, très important dans les années 60, est un mouvement de la société civile qui s’est déroulé sans rentrer dans une logique de pouvoir. Ca a finalement abouti à une loi votée en 1975, en France. Par la droite, d’ailleurs, qui était au pouvoir à l’époque. Cela s’est fait sous la pression d’un mouvement social complètement extérieur à une logique de pouvoir.
Autre femme importante : Rosa Parks, cette femme noire du sud des Etats-Unis, qui a été la première à refuser de s’asseoir derrière dans les bus et de céder sa place à un blanc. Ce qui a déclenché la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis. On retrouve donc souvent la figure de la femme comme résistante à l'ordre.

Face à face avec Kofi Annan

Vos nouvelles fonctions au sein de Via Campesina vous positionnent à une échelle globale. Mais s’agit-il vraiment d’un changement d’échelle pour vous?

Non il n’y a pas vraiment un changement d’échelle à mon niveau. Il me parait très important d’agir au plan local et en même temps de manière globale. C’est ce qui fait que je suis très engagé dans la campagne des faucheurs volontaires d’OGM, aujourd’hui en France, et en même temps nous commençons la coordination au niveau international de la lutte pour le droit à la souveraineté alimentaire avec Via Campesina. Pour moi les deux choses doivent toujours être liées. Il ne faut pas devenir uniquement un professionnel de la coordination internationale sans être en même temps engagé dans l’action chez soi. La question de la souveraineté alimentaire me parait aujourd’hui l’aspect le plus central face à l’OMC. On ne peut pas simplement se contenter de dire non à l’OMC et à la logique qu’ils veulent mettre en place. Il faut qu’il y ait une vraie alternative et l’alternative aujourd’hui fondamentale sur la question de l’agriculture, c’est le droit à la souveraineté alimentaire, c’est-à-dire le droit des peuples à pouvoir s’alimenter à partir de leur propre agriculture, de choisir leur mode d’alimentation et de se protéger en même temps de la logique du marché international.

Il y a eu la déclaration de Dakar à ce sujet…

Oui, ainsi que plusieurs rapports de Via Campesina.

L’OMC ne semble pas considérer ces initiatives d’un œil favorable…

Elles ne sont pas totalement ignorées, parce que les technocrates de l’OMC savent que ces choses existent. Par exemple, au mois de juin, l’Assemblée générale de la CNUCED (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, NDLR) s’est tenue à Sao Paulo. J’ai pu y présenter la souveraineté alimentaire dans un face à face avec Kofi Annan, ce qui a permis pour la première fois que cette thématique soit inscrite à l’agenda. Ils ne peuvent plus dire qu’ils ne connaissent pas. Donc ça, c’est quand même nouveau, même si c’est long à construire. En termes d’alternative, il s’agit de se resituer à un autre niveau, alors que jusqu’à présent, tant que l’agriculture n’était pas intégrée dans cette logique mondiale, chacun essayait d’organiser la production dans son pays en fonction d’intérêts contradictoires parfois. Mais aujourd’hui, on a complètement changé de niveau. Si on veut défendre les paysans et l’intérêt des consommateurs et de l’environnement, il faut inscrire ça dans une réflexion et des propositions au niveau international, pour qu’il y ait des règles internationales protégeant les capacités de produire.

«L’OMC ? Du colonialisme institutionnalisé»

Au sein de l’OMC, deux tiers des pays membres sont des pays en développement. Ils sont donc majoritaires, mais totalement au second plan. Comment expliquer cela?

Au sein de l’OMC, bien que l’on nous dise que chaque pays dispose d’une voix, on sait très bien que les décisions ne sont pas prises sur ces critères là. Elles sont prises sur des critères de rapport de force, parce que l’OMC n’est pas seule : il y a aussi le FMI et la Banque Mondiale. Ceux qui tiennent ces deux institutions financières ont la capacité d’imposer leurs vues à l’ensemble des pays. Si ceux-ci ne respectent pas les règles du jeu, les bâilleurs de fonds refuseront de leur avancer de l’argent. On se trouve donc dans une situation de soumission totale d’une majorité de pays à quelques uns. C’est du colonialisme institutionnalisé, en quelque sorte. Les deux seuls qui aujourd’hui tirent leur épingle du jeu sont les Etats-Unis et l’Union européenne, qui organisent ce grand manège. Face à ça on sent malgré tout des rapports de force se mettre en place. On l’a vu à Seattle où le G77 avait résisté. On l’a revu ensuite à Cancun où il y a eu deux groupes de pays qui se sont opposés, notamment sur les questions de l’agriculture. Il y a eu une tentative à Genève, fin juillet, de casser cette coordination. Pour l’instant ils ont cru y arriver, mais les contradictions sont telles que d’ici le prochain sommet de l’OMC à Hong Kong, en décembre 2005, je pense que beaucoup de choses peuvent encore se passer. Les rapports de force peuvent se reconstruire sachant qu’il y a l’agriculture, puis les services, puis les investissements dont il va falloir discuter la libéralisation. Ce sont des sujets sur lesquels des oppositions peuvent se mettre en place.

Une démission en masse des pays en développement de l’OMC est-elle envisagée ou envisageable? Il s’agirait là d’un acte de «désobéissance institutionnelle» très fort…

Non, pas à ma connaissance. On peut toujours avoir des rêves. Aujourd’hui je suis incapable de dire si ce serait forcément efficace… Je n’en suis pas forcément sûr. Je pense qu’il est indispensable qu’on aie des règles claires pour le commerce international. Le problème est qu’on a actuellement une institution, l’OMC, qui ne fixe pas les règles du commerce international mais les règles de la domination internationale. Le droit s’est toujours construit comme ça, c’est toujours la fixation d’un rapport de force à un moment donné de l’histoire. Ce n’est jamais quelque chose qui donne le pouvoir aux gens ou qui donne des droits aux gens s’ils ne l’ont pas demandé. C’est un rapport de force permanent. Le fait qu’on aie des institutions qui régissent le commerce me paraît absolument indispensable. On ne peut pas se battre contre ça.

 
«Reconnaître que les prisonniers ont des droits»

Vous avez passé plus de deux mois l’an dernier en prison pour un arrachage effectué en 1999. Qu’avez-vous retenu de ce séjour?

En fait j’ai effectué plusieurs séjours derrière les barreaux ces dernières années. J’ai été incarcéré en 1999, en 2002 et en 2003. J’aurais dû faire six mois fermes l’an passé, mais les rapports de force ont fait qu’au bout de deux mois ils ont été obligés de me mettre dehors. C’était légalement possible, mais sans le rapport de forces qui s’est mis en place, j’aurais dû faire la totalité de ma condamnation. Ce que j’en ai retenu sur le plan humain, c’est que la prison est un milieu complètement inhumain au sens fondamental du terme ! En prison, la personne qui est enfermée est détruite complètement. Ce n’est pas un lieu qui est pensé pour permettre aux gens de se reconstruire. La dignité de la personne est complètement niée puisque la personne n’existe plus en prison. Elle est là comme un numéro, rien n’est fait pour qu’elle soit reconnue. Cette expérience forte d’avoir vécu l’incarcération au milieu de toutes ces personnes qui sont chassées de la société et considérées comme rien, cela m’a permis de rencontrer effectivement des gens et de plus en plus de jeunes qu’on envoie derrière les barreaux, souvent issus des classes sociales les plus démunies. Beaucoup de gens incarcérés, chez nous, viennent des banlieues. Ils représentent la majorité des détenus pour des peines relativement courtes. La prison est une institution tout à fait inacceptable.

Vous êtes abolitionniste? Considérez-vous qu’il faille fermer les prisons?

Je pense que la prison n’est pas une institution qui aie du sens. Je pense qu’effectivement… il faut être réaliste, on ne va pas du jour au lendemain... on peut dire que la façon dont la société gère ou disons appréhende les gens qui sont en infraction par rapport à ses lois, ses codes moraux, est le reflet de la société dans laquelle on vit et que par rapport à ça je pense que l’on n’a pas évolué depuis 200 ans. On est dans un système complètement fermé. Par rapport aux conditions dans lesquelles les gens sont en prison, il est indispensable pour les personnes qui vivent la condition carcérale de reconnaître qu’elles ont des droits. Ce n’est qu’à partir du moment où on a des droits qu’on peut éventuellement avoir des devoirs. Et ce n’est pas l’inverse. On ne crée pas des devoirs qui donnent ensuite des droits. Ca ne fonctionne pas comme ça. Comment se reconstruire, comment vouloir vivre en homme libre dans une logique où on t’impose des devoirs alors que l’on t’a toujours refusé tous tes droits. La prison nie la personne. Mais ce n’est qu’un moment, je pense qu’il faut qu’on aille de manière claire vers un changement radical. Mais cela nécessite aussi un changement de la société.

«Pour un "non" de gauche à la Constitution européenne»

Vous avez récemment signé «l’Appel des 200», regroupant des personnalités des milieux politique, associatif, artistique et syndical, qui appelle à un rejet ferme du projet de Traité constitutionnel européen. Pourquoi?

Nous avons dit "non" à l’extension de la logique néolibérale et au renforcement des règles ou des formes d’organisations qui instituent cette logique néolibérale. Le Traité constitutionnel proposé aujourd’hui au niveau européen inscrit le néolibéralisme dans le marbre. Il est écrit clairement, dès le début du texte, à l’article 3, que le libre marché et la libre concurrence constituent le socle de l’Union européenne.
De plus, pour qu’il y ait une vraie Constitution, il faut d’abord qu’il y ait une Assemblée constituante qui soit l’émanation des citoyens. Or lors de l’élaboration du texte, on a assisté à un système bureaucratique et technocratique sans aucun débat citoyen, en vue d’imposer un modèle institutionnel sans avancées réelles : la Charte des droits humains fondamentaux est en régression sur le droit des travailleurs, par exemple. Le texte propose aux citoyens la possibilité de lancer des pétitions. Mais même si elles recueillent un million de signatures, il n’y a aucune obligation pour les institutions de suivre ce signal. Il faudrait me semble-t-il aller au bout de la logique et inscrire le sujet de la pétition à l’agenda. Sur le plan militaire, le texte nous inscrit de facto dans la logique de l’OTAN, sans aucun débat sur cette question fondamentale. Il y a aussi ce grand scandale que constitue le troisième volet du texte. Celui-ci reprend in extenso toutes les politiques inscrites dans les traités antérieurs. Or on ne peut pas sortir ces politiques néolibérales du Traité constitutionnel sans l’unanimité des Etats membres, c’est la règle. Pour toutes ces raisons, nous espérons faire triompher un "non" de gauche, qui est pour l'Europe des peuples, et complètement à l'opposé d'un "non" de repli sur soi que prônent les souverainistes et l'extrême-droite.

Ce débat qui traverse la gauche pose la question du positionnement de la social-démocratie aujourd’hui.


Ce qui s’est passé de manière très claire, c’est que la social-démocratie a été un des meilleurs agents de la mondialisation puisqu’on peut dire quasiment qu’elle l’a théorisée. Sa figure emblématique au niveau européen a été Pascal Lamy, qui est quand même membre du parti socialiste français. Il a été l’un de ceux qui a dit que l’OMC permet de fixer des règles et que donc c’est le meilleur frein à la logique de la globalisation. 

Ne disiez-vous pas la même chose tout à l’heure?

Non, la question n’est pas de savoir si il faut fixer des règles ou non, tout le monde ou presque est d’accord pour qu’on fixe ces règles. La question, c’est que l’outil OMC, tel qu’il est construit aujourd’hui – à la fois ses règles, les droits qu’il met en place et les outils internes comme l’ORD, l’organe de règlement des différends –, est un outil global de domination. J’ai fait des propositions concrètes sur chacun de ces points : si l’on modifie de façon radicale y compris les règles et les modes de fonctionnement de l’ORD, alors que l’institution continue à s’appeler OMC ou change de nom, je m’en fiche complètement. Mais aujourd’hui, tel que l’outil fonctionne, telles que sont les règles, c’est tout à fait inacceptable.
Par contre, il y a eu un double discours de la social-démocratie qui a été tout à fait pervers. Elle s’inscrit de manière évidente dans une logique de domination, puisqu’elle essaye d’imposer l’Europe comme outil de domination.

Pourquoi la social-démocratie a-t-elle selon vous joué ce rôle d’«artisan» de la mondialisation? Dans son livre «Le savant, le politique et la mondialisation» (Editions du Croquant, 2003), le sociologue Frédéric Lebaron estime que ce rôle est dû à la présence active, dans les rangs sociaux-démocrates, d’économistes formés exclusivement à la théorie économique dite «néoclassique». Ils ne pouvaient dès lors que conseiller les politiques à remettre en cause l’ordre antérieur, dit «keynésien», qui lui prônait notamment un rôle interventionniste de l’Etat face aux défaillances du marché…

Il y a effectivement un courant dominant dans la pensée économique, qui considère que la croissance est la seule voie possible pour créer de l’emploi et permettre de garder un niveau de vie élevé. On est là en plein dans la pensée unique. Ensuite, il y a cette logique du libre marché considéré comme la seule solution pour pouvoir créer et maintenir cette croissance : l’extension du marché créerait la croissance. C’est un système complètement invraisemblable qui a démontré toutes ses limites et qui va le montrer de plus en plus avec les crises sociales qui s’annoncent. L’application de notre type de croissance, de notre mode de vie au reste de la planète nécessiterait cinq planètes. Ce n’est pas possible de continuer comme ça. C’est complètement intenable. Il y a aujourd’hui une vraie crise du modèle. Le problème, encore et toujours, c’est la vision politique à court terme du monde.

 
«Ce qui sera acquis au niveau européen le sera contre la Commission»

Suite à l’incapacité de trouver un accord entre pays, puis entre ministres européens de l’Environnement, sur l’autorisation ou non d’importer des OGM étasuniens en Europe, la Commission utilise une procédure dite
«de comitologie» qui lui permet de trancher toutes les questions sensibles en cas de blocage. Elle justifie cette procédure en expliquant qu’«il faut bien avancer». Que pensez-vous de cet argument?

C’est un argument qui me paraît tout à fait inacceptable. Il a montré d’ailleurs de façon tout à fait intéressante les limites du système européen : primo, les pays ne se sont pas mis d’accord entre eux ; secundo, le Conseil des ministres de l’Environnement n’est pas parvenu à un accord. Résultat, c’est la Commission qui tranche au final, au mépris d’ailleurs de ce qu’avait pu exprimer le Parlement et les populations. Rappelons que 70% des gens en Europe sont opposés aux OGM ! Malgré cela, l’Union européenne est aujourd’hui dans une logique d’ouverture du marché, de libre-échange et dans une logique à mon avis tout à fait cynique. Aujourd’hui l’Union européenne veut gagner la bataille pour le commerce des services, car c’est le secteur où elle est la meilleure. Or, pour gagner ces services, il est nécessaire de faire tous les compromis possibles avec les Etats-Unis et donc avec les firmes étasuniennes productrices d’OGM comme Monsanto…
Je pense que la Commission est dans une logique tout à fait significative où elle est complètement sur le projet d’une société néolibérale ouverte aux marchés. Donc il est clair que ce qui sera acquis au niveau européen le sera contre la Commission.

Justement, que vous inspire la nouvelle Commission européenne concoctée par le nouveau président de l’Union européenne, José Manuel Durao Barroso?

Elle s’inscrit visiblement encore plus dans cette logique néolibérale, si on peut dire que l’autre ne l’était pas, mais je pense qu’après ce n’est que dans la nuance. En ce qui concerne la nouvelle Commissaire à l’agriculture et au développement rural, la danoise Mariann Fisher-Boel, elle n’aurait normalement jamais dû être nommée Commissaire, selon les règles de nomination en vigueur, dans la mesure où elle est issue d’une entreprise agro-industrielle produisant des porcs de manière intensive au Danemark. Elle est de fait complètement inféodée à un lobby très clair de l’agro-industrie, dont l’idéal est une américanisation de l’agriculture européenne. Elle s’est d’ailleurs exprimée régulièrement, quand elle était Ministre de l’agriculture au Danemark, contre toute forme de régulation des marchés. Elle est très marquée idéologiquement.
C’est un peu le même système de nominations que celui en vigueur dans l’administration aux Etats-Unis. On se retrouve avec des Commissaires, des gens à responsabilités, qui sont en fait les porte-parole de certains lobbies. C’est une fois de plus un abandon du rôle du politique par rapport à l’économie et aux lobbies.
(La Commission présidée par José Manuel Durao Barroso a obtenu jeudi 18 novembre 2004 l'investiture du Parlement européen. Madame Fisher-Boel est désormais officiellement Commissaire à l’agriculture et au développement rural. Le nouvel exécutif européen a été approuvé par 449 voix pour, 149 contre et 82 abstentions, NDLR.)

Les institutions internationales – Union européenne, OMC, FMI, Banque Mondiale,… – révèlent des dysfonctionnements structurels sur lesquels le citoyen européen de base n’a aucune prise. A terme, cet état de fait ne risque-t-il pas d’être démobilisateur?

Le grand danger, c’est de penser que tout se décide en haut et qu’on ne peut plus agir en bas. Il faut se réapproprier tous les lieux de démocratie et créer de nouveaux lieux de résistance locale.


Propos recueillis par David Leloup

Entretien réalisé à Bruxelles le 20 octobre 2004.
Mise en ligne : 17 novembre 2004.



Contrat Creative Commons
Cette interview est mise à disposition sous un contrat Creative Commons. Elle constitue le prolongement de l'entretien publié dans le magazine Imagine de novembre 2004.
 

Pour lire la première partie de cet entretien, commandez Imagine n° 47.

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