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Editorial
par André Ruwet, rédacteur en chef |

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Imagine
demain le monde
Début 2005, «Imagine
magazine» deviendra «Imagine – Demain le monde». Le magazine du Centre
national de Coopération au Développement (CNCD)
se joint en effet à nous pour
venir renforcer Imagine sur le terrain de l’information Nord-Sud.
Au-delà de la
consolidation de notre projet de presse alternatif et autonome, ce
rapprochement témoigne de la volonté d’intégrer le Sud parmi les
multiples autres sujets traités dans un magazine destiné à des lecteurs
du Nord. Le vieux concept de
«l’autre bout de la Terre» est bel et bien dépassé. Nous sommes 6,4
milliards d’humains, tous embarqués dans le même vaisseau.
Le développement a
longtemps été pensé de manière occidentalo-centrique. Le Nord,
considéré comme développé, était censé apporter au Sud la lumière et
les techniques lui permettant de sortir de son état de
«sous-développé». Quelle illusion, quand il se révèle que notre mode de
développement est en fait une prédation de la planète sans précédent.
L’émergence de la notion
de «développement durable» a contribué à nous éveiller à la réalité :
le Nord et le Sud ne font qu’un. Désormais, le développement ne peut
plus être pensé que de manière globale. «Il nous faut apprendre à être,
vivre, partager, communiquer, communier en tant qu’humains de la
planète Terre. Non plus seulement à être d’une culture, mais bien à
être terriens», explique Edgar Morin.
Le
défi : vivre avec une seule planète
La planète compte
aujourd’hui 6,4 milliards d’habitants. Annuellement, le chiffre
augmente de 80 millions en moyenne. Dans une vingtaine d’années, nous
devrions donc être 8 milliards.
L’augmentation de la
population se produira de manière très différente selon les continents
: Afrique (+49,5%), Amérique du Sud (+24,8%), Océanie (+24,2%), Asie
(+23,3%), Amérique du Nord (+18,4%), Europe (-0,8%). En 2025, quatre
terriens sur cinq habiteront le monde en développement.
Entre 1960 et
aujourd’hui, notre modèle de développement nous a conduit à dépasser
très rapidement les capacités de la planète à nous fournir les
ressources nécessaires pour satisfaire nos besoins. En effet, nous
consommons 20% de ressources en plus que ce que la terre peut produire.
Notre développement n’a donc rien de durable. L’empreinte écologique
est de 2,2 ha par personne alors que nous disposons de 1,8 ha de terres
et de mers productives pour fournir les ressources naturelles
nécessaires pour chaque être humain sur la planète (1).
Dans les pays à revenus
élevés, «l’empreinte écologique» a augmenté de 50% en 40 ans,
atteignant 6,4 hectares par personne en 2001. Tandis que dans les pays
à revenus faibles et moyens, l’empreinte écologique n’est, aujourd’hui
encore, «que» de 1,5 ha par habitant.
Pour le Nord comme pour
le Sud, le défi est évidemment de vivre dans les limites de biocapacité
de la terre : c’est-à-dire avec une seule planète… parce que nous n’en
avons pas deux, tout simplement.

L’empreinte
écologique par région en
2001. La hauteur de chaque barre est proportionnelle à l’empreinte
moyenne par personne, la largeur à sa population et la surface à
l’empreinte écologique globale de cette région. (Source : Rapport
planète vivante, WWF, octobre 2004).
Vers
une «sobriété heureuse»
Dans un contexte de
guerres impériales menées pour les ressources, notamment par les
Etats-Unis, pays porte-drapeau du mode de vie le plus dispendieux qui
soit, la question qui est posée – comment améliorer globalement la vie
des populations en diminuant drastiquement leur consommation de
ressources naturelles ? – peut certes paraître utopique. Elle
synthétise pourtant tout l’enjeu de la mise en œuvre du développement
durable. Refuser de vouloir considérer positivement cette question
signifie choisir la seule alternative possible : les guerres
incessantes, les prédations entre classes sociales et entre Etats.
«La croissance signifie
grossir, alors que le développement signifie améliorer»,
explique
William Rees, l’inventeur de la notion d’empreinte écologique. Mais ne
nous faisons pas d’illusions, le déclin de la «vitalité de la terre»
est à ce point rapide et les besoins des populations du Sud sont à ce
point grands que tendre rapidement vers le développement durable
passera forcément par l’apprentissage d’une sorte de «sobriété
heureuse», à la fois high tech et hyper développée sur les plans
relationnel et communicationnel. Car, in fine, dans la vie, ce qui
compte vraiment, n’est ce pas la relation à l’autre, au vivant ?
La crise pétrolière, qui
inéluctablement se profile devant nous, pourrait constituer une
opportunité pour entreprendre un galop d’essai dans le champ de la
maîtrise de l’énergie, là où l’empreinte écologique a augmenté de 700%
entre 1961 et 2001. Avec la fin imminente du pétrole bon marché qui
semble s’annoncer, il va falloir sérieusement s’organiser pour éviter
que cette épreuve ne se transforme en crise sociale grave. Si, demain,
le pétrole vient à manquer, qui sera rationné, quelles seront les
priorités ? Et quelles seront les énergies de substitution ? Nous
n’avons que quelques décennies devant nous pour quasi entièrement
renouveler le secteur. A commencer par les transports.
Guerres
incessantes ou démocratie planétaire renouvelée ?
Les réponses
technologiques aux grandes questions posées par la mise en place du
développement durable, on les connaît pour la plupart. Là n’est pas le
problème majeur. Par contre, ce qui aujourd’hui fait cruellement
défaut, c’est la volonté politique de les mettre en œuvre, face à un
pouvoir économique prédateur, devenu totalement démesuré.
Dans leur tout récent
livre, Michael Hardt et Antonio Negri (2),
voient dans ce qu’ils
appellent «la multitude» la naissance d’une démocratie à l’échelle
globale. A leurs yeux de philosophes, la multitude est «l’alternative
vivante qui croit au sein de ‘l’empire’». Elle désigne «une
multiplicité de mouvements et de sujets engagés dans un double
processus d’émancipation et de collaboration». A l’image des
rhizomes
(symbole choisi par Imagine depuis deux ans), la multitude forme
un réseau qui traverse les nations et les continents, et permet de
travailler et de vivre en commun, ainsi que de préserver nos
différences. «On peut voir la
démocratie de la multitude comme une
société Open Source, c’est-à-dire une société dont le code source est
révélé, permettant à tous de collaborer à la résolution de ses
problèmes et de créer des programmes sociaux plus performants. (…) La
constitution de la multitude est fondée sur la possibilité constante et
légitime de la désobéissance».
Un mot clé,
manifestement dans l’air du temps et qui fait également le titre du
dernier ouvrage de José Bové et Gilles Luneau : «Pour la désobéissance
civique» (3). «Les faits le
prouvent, avec le mode de fonctionnement
actuel de la démocratie délégative, l’Etat ne remplit plus son rôle de
définition et de défense de l’intérêt public. La société civile est
donc en droit et devoir de se mobiliser pour contribuer à la définition
de l’intérêt général, voire pour confier à d’autres institutions, à
d’autres formes d’organisation du pouvoir que l’Etat, le traitement de
cet intérêt général. (…) Il faut lancer des actes de désobéissance
civique qui développent le sentiment que les problèmes doivent être
traités au niveau mondial.» (4)
Nos lendemains
seront-ils faits de guerres incessantes pour les ressources ou d’une
démocratie planétaire renouvelée ? Si nous ne comprenons pas qu’un
minimum de justice sociale est une condition nécessaire au
développement de l’humanité à l’échelle de la planète, il n’y aura plus
de développement du tout. Ni au Sud, ni au Nord.
André Ruwet
(1) Ce chiffre est
obtenu en divisant les 11,3 milliards d’hectares de terres et de mers
productives par les 6,15 milliards d’habitants que nous étions sur la
planète en 2001. (WWF : Rapport planète vivante, octobre 2004.
(2)
«Multitude – Guerre
et démocratie à l’âge de l’Empire», La Découverte, 2004.
(3) La
Découverte, 2004.
(4)
Lire l’interview de
José Bové dans le magazine papier.
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