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A la barbe du Prophète ou Six Clés sans Serrure

Si vous voulez mon avis (« Oh, oui ! oh, oui… ! »), on n’est pas sortis de l’auberge. L’affaire des « caricatures de Mahomet » est en effet au carrefour de deux sujets d’actualité brûlants. Internationalement, la montée de l’islamisme radical. Et nationalement, la difficulté de vivre ensemble dans des sociétés dites « multiculturelles »…

Par Claude Semal, auteur-compositeur, comédien et écrivain

... (qu’on classera, selon son humeur, à la rubrique « racisme » ou « identité  »). Le mélange est particulièrement explosif (« Ouille, ouille ! », a dit mon rédac’chef quand je lui ai proposé le sujet). Mais il n’est pas interdit de chercher quelques clés pour au moins comprendre cette porte sans serrure.

1. Une société morcelée.
D’abord, le concept de « société multiculturelle » ressemble un peu trop, à mon goût, aux gentils pulls Benetton. Chauds et sympathiques dehors, creux et mous à l’intérieur. Car si ce slogan exprime bien la multiplicité de nos origines, il fait l’impasse sur les valeurs communes qu’il nous faut nécessairement partager. Or le simple empilement des cultures ne fait pas une nation. C’est vrai entre les Flamands et les Wallons. C’est vrai aussi pour les Belges et les immigrés. Comment donc, avec nos différences, nous forger un destin commun ? Les Français ont inventé la République, la laïcité et la citoyenneté (c’est plus facile à dire qu’à faire). Les Anglo- Saxons, le marché, la Loi et le communautarisme (à chaque tribu, son « berger », et Pepsi- Coca pour tous !). En Belgique, nous avons les discours du Roi à Noël, et les ateliers djembé de la Zinneke Parade. Est-ce encore vraiment suffisant ?

2. L’internationale islamique.
Pendant plus d’un demi-siècle, la politique internationale a été orientée par le combat URSS-USA : « The Capitalism », le Tueur de Boston, contre « El Socialismov », le Vengeur des Pauvres. Depuis l’effondrement du bloc communiste, seule la galaxie islamique, enracinée dans trois continents, semble encore vouloir incarner un nouveau pôle idéologique et politique (« Chut ! Ne réveillez pas l’Europe… Elle dort ! »). Cette galaxie a du pétrole, des militants… et même l’arme nucléaire. Très hétéroclite, regroupant aussi bien des Etats réactionnaires que des mouvements « réformateurs  » ou « radicaux », elle est certes diffi cile à cerner. Son « aile marchante » semble pourtant se revendiquer, clairement, à la fois du fondamentalisme islamique et de la lutte armée. Or, depuis les attentats du 11 septembre à New York, tristement confi rmés depuis par ceux de Londres et de Madrid, cette fraction a choisi l’affrontement frontal avec l’Occident. Je souhaite bonne chance à ceux qui verraient là une forme d’émancipation des peuples. Pour ma part, j’y vois plutôt, dans les objectifs comme dans les moyens, la structuration d’une sorte de « fascisme vert » (« vert » comme l’islam, évidemment, pas « vert écolo » !).

3. Droit de culte et démocratie.
L’islam, en soi, n’est bien sûr pas responsable de cette instrumentalisation. Mais il n’y est pas non plus totalement étranger. Sa prétention, dans les Etats islamiques, à soumettre l’ensemble de la vie politique et sociale à la charia et au Coran encourage en effet ces dérives. Outre la place de la femme dans les sociétés musulmanes, sujet polémique connu, la majorité des docteurs de la foi continuent à considérer l’apostasie (« le renoncement à la foi islamique » ) comme un « crime  ». Or, dans un état moderne, être libre de croire ou de ne plus croire reste, à mes yeux, ce qui distingue fondamentalement une religion d’une secte. Les appels musclés au « djihad » et autres (auto)proclamations de « fatwas » ne me semblent pas non plus très compatibles avec la démocratie. Même pour éteindre des incendies de bagnoles dans les banlieues ! Je me battrai jusqu’au bout pour que les musulmans, en Europe, aient les mêmes droits de culte que les autres religions. Mais je crois, aussi, que la modernisation de l’islam reste à faire.

4. Petite leçon de caricature.
Une douzaine de dessins du Prophète parus dans Jyllands-Posten, un quotidien conservateur danois, ont donc mis le feu aux poudres. Une de ces caricatures, où le turban du Prophète est remplacé par une bombe allumée, semble avoir particulièrement blessé certains musulmans. On peut certes les comprendre. Mais qu’est-ce qui est blessant ? La réalité des faits... ou leur représentation ? La majorité de nos éditorialistes ont pourtant « chèvrechouté » : la liberté d’expression… d’accord, mais là, vraiment, non, on a été « trop loin » ! Binamé, je rêve ! Un caricaturiste n’aurait-il donc pas le droit de représenter une religion par la figure symbolique qui l’incarne  ? Et ce dessin n’exprime-t-il pas, par exemple, que certains se cachent derrière la religion pour commettre des attentats ?
Je trouve personnellement infiniment plus injurieux pour l’islam que quelques milliers d’intégristes se soient aussitôt empressés de ressembler à cette caricature en foutant le feu à des ambassades et en réclamant la mort des dessinateurs. Et j’aurais aimé voir la rue arabe se manifester avec autant de passion quand, au nom du Prophète, on massacrait des centaines de civils à Madrid et à New York.

5. Les stratégies de la tension.
Ceci étant posé, n’oublions pas non plus qu’au Danemark, la droite et l’extrême droite gouvernent aujourd’hui ensemble. Et que le Jyllands-Posten est un journal réac. Dans ce contexte, ces caricatures constituent donc, très probablement, une provocation destinée à nourrir le discours « anti-immigrés » ambiant. Cette stratégie de la tension est, en effet, une des spécialités de l’extrême droite. Quand elle distribue, par exemple, de « la soupe au cochon » aux sans-abri de Nice et d’Alsace, elle se fout, en fait, complètement des SDF. Ce qui l’intéresse, c’est de faire parler d’elle, et de poser un acte discriminatoire vis-à-vis des sans-abri juifs et musulmans. Ce qui l’intéresse, c’est d’attiser la haine. Parce que c’est son unique fonds de commerce. A ce sujet, les islamistes ne sont d’ailleurs pas en reste. Lorsque la délégation d’imams danois a, par exemple, été plaider sa cause auprès des capitales arabes, elle a complaisamment glissé dans le lot des caricatures d’un prophète à tête de cochon et autres musulmans en prière montés par des chiens. Si les musulmans croient vraiment que des journaux occidentaux ont publié ce genre de saloperies, on comprend mieux la virulence de leurs réactions. Fascistes et islamistes ultras ont besoin l’un de l’autre, parce qu’ils « justifient » mutuellement leur misérable existence.

6. Hystérie et sagesse des nations.
Lorsque deux communautés semblent aussi viscéralement opposées, lorsque les réactions des « autres » nous semblent aussi globalement « hystériques », l’Histoire nous apprend... que cette « hystérie » est généralement partagée par notre propre camp. Pas toujours, mais souvent. Il faut le savoir, et mesurer nos propos en conséquence. Comme les bébés eux-mêmes, la sagesse des nations naît dans le sang. En France, il aura fallu les guerres de religions pour imposer l’Edit de Nantes et, plus tard, la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Qui pourrait imaginer, en les voyant aujourd’hui, que catholiques et protestants se sont joyeusement égorgés et étripés pendant des dizaines d’années ? Le rêve européen, lui, est né des boucheries de 14-18, de 40-45 et de leurs millions de morts. Qui aurait pu imaginer, en lisant les journaux de 1914 ou de 1940, que le couple franco-allemand allait devenir le pacifi que moteur de la construction européenne ?
Oh ! mes frères arabes, oh ! mes frères et mes soeurs en humanité, le sang n’a-t-il pas déjà suffi samment coulé entre nous pour que nous puissions enfi n nous comprendre ? Du fond du coeur, je l’espère. Je l’espère. Et je pleure [1]

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1La vérité historique m’oblige à dire qu’ici, l’auteur a véritablement pleuré pendant seize minutes. *Auteur-compositeur, comédien et écrivain www.claudesemal.com.

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