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Deux façons de répondre à la crise

Des investissements verts et une augmentation des salaires

Suite à la crise financière d’octobre 2008, les gouvernements ont ressorti d’urgence les livres de Keynes pour sauver les banques et relancer l’économie. Mais ils ne les ont manifestement pas entièrement lus et doivent, quelques mois plus tard, envisager un « second tour » qui s’annonce des plus coûteux.

La crise financière et économique actuelle est inédite du fait qu’elle est globale. Loin du « découplage  » dont avaient rêvé nombre d’économistes, l’économie mondiale plonge dans la récession et tous les pays connaissent le même creux en même temps. Les plans de sauvetage des banques et de relance de l’économie annoncés un peu partout sur la planète n’ont pas suffi à sortir l’économie mondiale du cercle pervers qui la mine : les banques, plombées par les titres pourris, rechignent à prêter à l’économie ; l’activité économique étant en berne, les chefs d’entreprises anticipent les baisses des ventes en diminuant la production et en licenciant ; les ménages, qui craignent pour leur emploi et voient leur patrimoine immobilier et financier fondre comme neige au soleil, consomment de moins en moins. Il en résulte une crise de la demande et le spectre d’une « trappe à liquidité » que seul l’Etat peut tenter d’éviter en injectant des liquidités dans l’économie grippée.

Le retour de Keynes…

La crise est profonde parce qu’elle est globale, mais aussi parce que tous les acteurs privés (ménages, banques et entreprises) sont tellement endettés qu’ils ne peuvent compter que sur l’Etat pour les sauver de l’asphyxie. Il n’est donc pas étonnant que les vieilles recettes keynésiennes, conçues pour ce type de crise, aient été ressorties de l’oubli : plus de 500 milliards de dollars de capitaux publics ont été investis dans les banques en un trimestre suite à la faillite de Lehman Brothers [1]. Dans la foulée, des plans de relance pour un total de plus de 1.500 milliards de dollars ont été annoncés par des dizaines de gouvernements.

Mais rien n’y fait : les banques ne prêtent plus, alors que les entreprises ont un urgent besoin de liquidités à court terme pour combler les pertes provoquées par la chute de leurs ventes. Les pertes d’emplois qui en résultent font chuter la consommation et peser sur l’économie mondiale la menace de la déflation. Les pays en développement, dont les revenus dépendent largement des économies des pays industrialisés, subissent la crise de plein fouet.

Pourquoi les centaines de milliards injectés au patient n’ont-ils pas suffi à le réanimer ? Parce que, comme Keynes l’a expliqué, il ne suffit pas d’injecter des milliards pour relancer une économie en crise.

... à la sauce néolibérale

Selon Keynes, l’économie n’est pas une machine qui répondrait à des stimulations mécaniques. Comme le souligne Sandra Moatti : « Pour inverser les anticipations pessimistes, il faut des milliards, mais aussi un projet. [2] » En d’autres termes, on ne peut appliquer efficacement la pensée de Keynes en l’amputant de sa dimension politique. Or, l’administration Bush en bout de course n’a en rien insufflé cette dimension à ses plans, ce qui représente désormais le défi majeur de l’administration Obama. Quant au plan européen, il a essentiellement consisté en une addition de plans nationaux dont les montants ont été gonflés en recyclant d’anciennes mesures décidées avant la crise. Sans doute trop habitués à faire démesurément confiance aux seules forces du marché, les gouvernements ont semblé laisser leur vision politique au vestiaire.

Pourtant, Keynes avait averti plus de 70 ans auparavant que « lorsque, dans un pays, le capital devient le sous-produit de l’activité d’un casino, il risque de s’accomplir en des conditions défectueuses [3]. Ce qui signi- fiait, pour lui, que la spéculation débridée débouche sur des bulles et des crises financières. Loin des fondamentalistes du « tout au marché », il prônait « la création d’une lourde taxe d’Etat frappant toutes les transactions [4] » et a défendu, lors des négociations à Bretton Woods en juillet 1944, un système financier international fortement régulé.

Répondre aux défis de notre temps

Il est illusoire de prétendre relancer l’économie mondiale sans projet politique. Le fait que la crise financière survienne au même moment que d’autres crises globales implique des mesures adaptées à ces défis multiples. Cela passe d’abord par un plan de relance concerté qui privilégie les investissements verts pour faire face à la crise climatique. Cela passe ensuite par la définition d’un nouveau système financier multilatéral qui garantisse à la fois la stabilité monétaire et l’augmentation des salaires en fonction des gains de productivité. Autant de mesures nécessitant des ambitions politiques internationales qui n’ont guère été en vogue ces derniers temps.

Par Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11 11 11

[1Lehman Brothers était une banque d’investissement multinationale qui a fait faillite le 15 septembre 2008, suite à la crise financière mondiale née de la crise des subprimes.

[2« Relance : pourquoi ça ne suffira pas », Sandra Moatti, Alternatives économiques, n° 276, janvier 2009.

[3Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, J. M. Keynes, Ed. Payot, 1982, p. 171.

[4J. M. Keynes, op. cit., p. 172.

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