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L’Europe de l’apéro

Carte postale. Ne niez pas l’évidence : vous n’avez emporté votre Imagine que pour préserver votre front rêveur du soleil et du vent. La raie dans le sable, le nez dans le sudoku et le glaçon dans le Ricard, bercé par les gloussements sporadiques des mouettes, des chèvres et des marchands de glace, vous dégustez enfin ce que l’Europe nous offre de meilleur.

Des plages parfumées à l’ambre solaire, des montagnes exhalant le sirop pectoral et des terrasses apéritives, étalées à l’ombre séculaire de platanes garantis sans soufre et sans phosphate. Mais pas sans CO2 : faut bien faire le trajet pour les rejoindre, les plantes ! L’Europe des vacances. Blankenberge, Saint-Jean-de-Luz, Capri, Ibiza, Split, Mykonos. Paris, Prague, Barcelone, Rome, Berlin, Vienne, Stockholm, Athènes. Quel souffle ! Quel programme ! Nous voilà loin des 65 heures hebdomadaires promises à tous les sans-travail. Nous voilà loin des 18 mois de détention préventive promis à tous les sans-papiers. Et nous voilà loin de cette campagne électorale de merde où l’on a parlé de tout, de tout, sauf de l’Europe.

Tourisme mémoriel. Comment, mais comment la Commission de Bruxelles a-t-elle pu faire, d’un tel amoncellement de sublimes cartes postales, une aussi acariâtre et indigeste potion ? La réponse est connue : parce qu’avant d’échanger nos espoirs et nos savoirs, nos salaires et nos droits, l’Europe a voulu construire un marché. L’Europe sociale, ce sera à la Saint-Glinglin. Après la révolution ou la prochaine guerre mondiale. J’ai beaucoup chanté, ces dernières semaines, en Picardie et dans la baie de Somme. Partout, le long des routes, des cimetières militaires. Une géographie de tombes au cordeau, visitées par des arrière-petits-enfants en sandales. Un tourisme mémoriel fertilisé à l’engrais quatorze-dix- huitard, que les hôtels de la région ont joliment symbolisé par des tapis de coquelicots. On marche sur les morts en allant petit-déjeuner. Ici, le long de la ligne du Front, 1.200.000 jeunes Européens sont tombés à l’été 1916. Ici, le 1er juillet de cette année-là, l’armée britannique a perdu 57.470 hommes en un jour. C’est dans ce sang et cette boue que les pères de l’Europe ont trempé leur plume. Pour conjurer cette horreur. Pour dire : plus jamais ça !

« … Sera… le genre… humain  ! » Les Internationales socialistes et ouvrières ont longtemps incarné cette belle fraternité des peuples qui, crosses en l’air, par-delà les tranchées et les frontières, mêlaient leurs drapeaux et leurs chants contre tous ceux qui avaient fourbi ces charniers. Quel meilleur creuset pour imaginer une Europe des peuples, pacifique et sociale ? Mais la social-démocratie est aujourd’hui en crise et les partis communistes en charpie. A ce scrutin encore, au Royaume-Uni, en France, en Espagne, les partis socialistes ont bu la tasse. En pleine crise du capitalisme, ils semblent incapables d’incarner un projet social européen qui devrait pourtant être inscrit dans leur code génétique. Certes, une recomposition politique s’est amorcée à la gauche de la gauche. En France, coiffant sur le poteau le NPA d’Olivier Besancenot, le Front de gauche de Buffet et Mélenchon a envoyé cinq députés au Parlement européen  ; Die Linke, en Allemagne, en compte quatorze. Mais avec respectivement 6 et 7% des voix, ces forces n’ont pas totalement échappé à une certaine fragilité groupusculaire et elles sont encore très loin de leur objectif avoué : gagner l’hégémonie à gauche par une stratégie de Front populaire mêlant partis et syndicats, sur le modèle de 1936 [1].

Allez les Verts ! La seule vraie bonne nouvelle de ces élections est donc l’éclatante percée des écologistes. Dans un scrutin transnational taillé, il est vrai, à leur mesure. Se revendiquant de la même planète, les écologistes se moquent en effet des frontières comme le vent, les arbres et les oiseaux (je deviens bien lyrique, aujourd’hui). En Belgique, cette victoire témoigne en outre de l’enracinement croissant d’Ecolo dans la société civile. Mais en France, elle doit plus aux qualités de coach médiatique de Daniel Cohn-Bendit, qu’aux vertus propres du parti des Verts. Avec une affiche très people, Cohn-Bendit a su rassembler et mobiliser son camp, de José Bové à Eva Joly, et des anars aux écolos libéraux (je ne sais pas ce que c’est, mais lui, visiblement, si). Il a, au passage, dégonflé la baudruche Bayrou, à l’égo-centrisme décidément trop présidentiel. Reste à savoir ce qu’ils feront collectivement de cette victoire. Car cette hétérogénéité, qui était jusqu’à hier un atout électoral, deviendra dès demain un chapeau à avaler.

Pour la route. J’avais, ici même, exprimé dans ma dernière chronique pourquoi je ne lisais plus Charlie Hebdo. Des lecteurs s’en étaient émus. Seulement voilà. Philippe Val a, depuis, démissionné de Charlie Hebdo pour rejoindre son pote Jean-Luc Hees – qui vient d’être nommé président de Radio France par le petit Tsar Kozy himself. Philippe Val devrait, dans la foulée, décrocher la direction de France Inter. Un éditorialiste de Charlie à la tête d’une institution culturelle d’Etat, c’est déjà surprenant. Qu’il soit, en outre, sarko-compatible, c’est carrément hallucinant. Tirez-en les conclusions que vous voulez, mais une chose est sûre : je ne serai jamais nommé directeur de la RTBF par Didier Reynders [2].

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Sans parler de la Belgique où, depuis plusieurs scrutins, ce courant semble condamné aux microdécimales.

[2Par contre, je continue à faire le con en scène. Si vous passez par Avignon en juillet, ne ratez pas Ubu à l’Elysée au Théâtre Gilgamesh (près de la place des Carmes).

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