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Les ventes de terres dans le sud

Depuis qu’a éclaté la crise alimentaire de 2008, provoquée par la hausse subite des prix agricoles, plusieurs pays émergents ont pris conscience de leur dépendance alimentaire et donc de leur vulnérabilité. Le phénomène a depuis lors pris de l’ampleur et les achats de terres par des Etats ou des firmes transnationales se sont multipliés. Plusieurs millions d’hectares de terres ont ainsi été achetés au cours de ces derniers mois.

Certes, le phénomène de l’achat de terres n’est pas neuf, mais ce sont désormais des Etats et des firmes étrangères au secteur de l’agroalimentaire qui sont attirés par ce type de marché. Parmi les Etats acheteurs, on trouve la Chine, la Corée du Sud, les pays du Golfe ou encore l’Afrique du Sud ou la Libye. Du côté des vendeurs, on trouve des pays asiatiques (Indonésie, Philippines, Pakistan, etc.), africains (République démocratique du Congo, Soudan, Burkina Faso, etc.) et même de l’Est (Ukraine, Russie, etc.) [1].


Carte réalisée par le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD, France), pour le magazine La vie, et basée sur des données de l’ONG Grain, avril 2009.

Solution à la crise alimentaire pour les uns…

Face à ce genre de phénomène, il semble légitime de s’inquiéter de la souveraineté alimentaire des pays en développement. Mais cela ne semble pas être l’avis de tout le monde. Ainsi, la Banque mondiale soutient ces achats de terre et a même fait de la réforme des législations foncières une condition de ses financements destinés à la lutte contre la crise alimentaire, en vue de permettre à un étranger de s’approprier des terres locales (ce que la plupart des législations ont pris l’habitude d’interdire dans les pays pauvres).
Evidemment, on perçoit aisément les intérêts des pays acheteurs. La conjonction de plusieurs phénomènes relatifs à la croissance démographique, à l’urbanisation et à la dégradation des ressources environnementales implique que les terres arables disponibles diminuent. Quelque 100 000 km2 de terres arables disparaîtraient ainsi chaque année. La concurrence risque dès lors de devenir rude et les pays qui dépendent des importations alimentaires mais qui ont des moyens financiers ont tout intérêt à prendre les devants et à se prémunir contre les pénuries futures. C’est notamment le cas de pays comme le Japon et la Corée du Sud, qui importent 60% de leur alimentation, ou des pays du Golfe, qui en importent environ 80% [2].
En outre, l’achat de terres à l’étranger équivaut à sortir du marché mondial : plutôt que d’importer les aliments au prix du marché mondial, on rapatrie directement la récolte réalisée à l’étranger. A une époque où la raréfaction des terres arables et la demande alimentaire croissante des pays émergents poussent les prix agricoles vers le haut, la stratégie pourrait s’avérer payante − bien que les pays vendeurs puissent toujours interdire les exportations agricoles en cas de crise, comme certains pays l’ont fait en 2008.
Mais ce sont évidemment les intérêts présumés des pays vendeurs qui sont mis en avant. D’abord, les ventes dégagent une manne financière à court terme bien utile aux pays pauvres en manque de liquidités. Ensuite, les acheteurs sont incités à financer de nouvelles infrastructures (routes, systèmes d’irrigation, etc.) qui bénéficieront à l’ensemble des communautés locales. Enfin, les investissements étrangers impliquent des transferts de technologies qui seront diffusées et qui, in fine, accentueront les rendements locaux et la sécurité alimentaire des populations.

…et néocolonialisme agricole pour les autres

Mais les choses sont loin d’être aussi simples. Les populations locales risquent en effet de payer une nouvelle fois la note. D’une part, la concurrence s’annonce rude pour l’accès aux ressources qui se raréfient, à commencer par l’eau. Dans un tel contexte, la voix des populations locales risque de ne pas peser lourd.
En outre, la manne financière espérée pourrait bien être plus limitée que prévu. En effet, il n’existe pas souvent de marché foncier en Afrique, ce qui rend le prix de la terre moins élevé qu’ailleurs dans le monde. Les retombées pour les populations locales risquent d’être bien maigres, voire négatives, surtout que les contrats sont souvent négociés dans une totale opacité entre l’Etat vendeur et la firme ou l’Etat acheteur. Le phénomène est donc susceptible d’attiser les révoltes populaires, comme on l’a vu à Madagascar : la vente en juillet 2008 d’un droit d’exploitation de 99 ans à la firme coréenne Daewoo, concernant une surface de 1,3 million d’hectares non cultivés (soit le tiers des terres malgaches cultivées), a été un des principaux motifs de la révolte des populations locales, qui a abouti à la démission du président Ravalomanana et à l’annulation de la vente des terres par le nouveau président Rajoelina, quelques jours à peine après sa prise de fonction.
En définitive, si les investissements agricoles sont désormais plus rentables suite à la hausse des prix, la priorité pour sortir de la crise alimentaire consiste à soutenir les paysans locaux, en vue d’améliorer les rendements et les revenus locaux. Les paysans ruraux du Sud représentent en effet les deux tiers du milliard de personnes qui souffrent de malnutrition dans le monde. Cela implique que les bailleurs de fonds internationaux et les gouvernements du Sud augmentent significativement les financements destinés au développement de l’agriculture familiale. Une option bien différente du dernier avatar de la marchandisation du monde que représente le commerce de la terre.

Par Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11 11 11

[1Pour un suivi des achats de terres : www.farmlandgrab.org.

[2« Quand le Sud vend sa terre », Pascal Canfin, Alternatives économiques, n° 281, juin 2009.

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