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« Ça ne se bouffe pas, ça se mange ! »

Mondialisation. Ô joies de la traduction  ! J’ai pleuré de rire, pendant une demi-heure, devant le mode d’emploi d’une radio transistor coréenne.

Et j’ai découvert avec stupéfaction un « préservatif  » dans la composition d’une sauce chili vietnamienne [1]. Mais pour fêter la rentrée des classes, IKEA Belgique a fait très fort. Voici les deux titres de couverture de son somptueux magazine en quadrichromie IKEA family life de l’automne. « Voici nos histoire » (sic) et « Nous y sommes est sensibles » (resic !). Voilà quelqu’un qui a visiblement appris à parler français il y a cinq minutes sur Internet. Ou alors, il s’agit d’un concours orthographique dont je vous livre la question subsidiaire : « Ce texte est-il traduit a) du lapon suédois, b) du taïwanais occidental, c) du courtraisien oriental ? » Envoyez vos réponses à Nina et Helmut, à Zaventem.

Gouvernement. J’ai la honte. J’ai certes été absent de Belgique tout cet été (le boulot, pas les vacances  !) et je n’ai plus vu un journal télé depuis quatre mois. Mais nous voilà au milieu de l’automne, et je suis toujours incapable de dire qui est au gouvernement, avec qui et pour faire quoi. Il m’a semblé voir passer Yves Leterme aux Affaires étrangères (juste façon de récompenser son sens du dialogue et de la communication). Nous aurions, paraît-il, un olivier à la Région – dont la première action publique a été de fusiller les enseignants (politique de gauche bien connue). Et Fadila Laanan aurait hérité de la Santé en plus de la Culture (on a raison : les artistes sont de grands malades). A part ça, boule de gomme ! C’est le trou noir à la belge. Dans ce drôle de pays, où cohabitent sept gouvernements aux majorités différentes, et où n’importe qui prétend s’allier à n’importe qui – et ne s’en prive d’ailleurs pas –, les politiques publiques me semblent devenues totalement illisibles. Et si moi, qui lis deux quotidiens par jour et trois hebdos par semaine, j’ai atteint un tel degré d’hébétude démocratique, je n’ose imaginer ce que le Belge moyen a pu retenir des actuels marivaudages du marigot institutionnel. Et vous ?

Politique. Parlons politique, ça nous changera un peu. L’économiste français Jacques Généreux (quel joli nom !) vient de publier au Seuil un livre fondateur : Le socialisme néomoderne (quel vilain titre !). Il aurait plus justement pu s’appeler Essai d’anthropologie du socialisme. Bon, d’accord, ça ne vaut pas mieux. Son sous-titre mettra tout le monde d’accord : L’aventure de la liberté. Dans le bouquin La Belgique de Merckx à Marx [2], j’avais souligné que la gauche avait tendance à ne jamais parler que d’économie et d’idéologie (« l’infrastructure » et la « superstructure », pour reprendre le jargon néomarxiste) sans se soucier des fondements anthropologiques des sociétés humaines (que j’avais, dans mon volapük personnel, appelés « ethnostructure »). C’est précisément ce à quoi Jacques Généreux s’est ambitieusement attelé dans son livre. Voilà qui remontera donc le moral à tous ceux que découragerait l’insolente capacité du capitalisme à « naturellement » se régénérer comme une moisissure sur du vieux pain mouillé. Il rappellera que ce qui a fondé les premières sociétés humaines, ce n’est pas l’échange de monnaies, d’actions et de stock-options, mais la construction commune de liens, de valeurs et de solidarités. Et aussi, en passant, que la politique n’est pas l’art de se partager les martingales ministérielles et les rentes de situation, mais l’art d’imaginer comment mieux vivre ensemble. Un livre précieux [3].

Publicité. Avec sa tête de vieux veau ahuri né sous la mère, et ses lunettes fluo de bathyscaphe océanique, Jean-Pierre Coffe fait partie du paysage médiatique français. De France Inter à Michel Drucker, il incarne jusqu’à la caricature la résistance des terrines et des plats mijotés aux supposés ravages de la « malbouffe » mondialisée. Or ce même Jean-Pierre Coffe vient de vendre son image médiatique, polie par trente ans de service public, pour devenir l’icône publicitaire de la chaîne française Leader Price. Ces magasins « de marque », sorte d’Aldi français, ne sont sans doute pas pires que d’autres. Mais c’est l’antithèse même de la cuisine des marchés et des terroirs que défendait Coffe en éructant « ça ne se bouffe pas, ça se mange ! ». Et il y a dans cette veulerie, cette confusion, cette façon tranquille de trahir et de se vendre, quelque chose qui me parle bien plus de la France sous Sarkozy que toutes les universités d’été du PS.

Pour la route. Appeler « friture  » une baraque à frites serait, paraît-il, un belgicisme. Pas du tout. C’est une métonymie. Ou plus exactement, une synecdoque – cette figure de rhétorique qui consiste à prendre la partie pour le tout. Les Français croient que nous faisons des erreurs, alors que nous faisons de la rhétorique. Il était temps de réparer cette erreur.

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Traduction probable de l’anglais « preservative » : « agent de conservation ».

[2Aux Editions Luc Pire, épuisé.

[3Aux Editions du Seuil. Jacques Généreux a quitté le PS français en même temps que Jean-Luc Mélenchon, pour fonder le Parti de gauche. Voici son blog : www.jacquesgenereux.fr.

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