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édito


A nos enfants,
les yeux dans les yeux...

- édito

« Sauver la planète implique de la penser comme un espace de solidarité. L’enjeu et la difficulté ne font qu’un pour cela. » Pierre Rosanvallon

Née dans le monde occidental, plus précisément dans l’Angleterre capitaliste de la fin du 19e siècle, sur fond d’éthique glorifiant les possessions matérielles, la religion du « trop » a littéralement explosé au sortir de la Seconde Guerre mondiale.
Chaque jour, elle gagne des fidèles à sa cause pour partir à la conquête du monde entier. Un « trop » en entraînant un autre, beaucoup d’hommes n’hésitent pas à lui consacrer leur vie aujourd’hui.

Le cercle vicieux de la frustration perpétuelle

« Dans nos sociétés de marketing, l’ensemble de notre environnement se révèle “obésogène”  », constate Francis Delpeuch, spécialiste de la nutrition (lire notre dossier « Le monde en taille XXL », en pages 26 à 29).
C’est là un symptôme parmi d’autres du « trop » qui nous affecte. Clairement, nous « produisons trop », nous « travaillons trop », nous « consommons trop », nous « jetons trop » et, « trop assis » dans nos « trop grosses autos », nous sommes devenus « trop gros »… jusqu’à mettre l’équilibre de notre planète en péril.
Dans son livre intitulé Critique de l’existence capitaliste [1], Christian Arnsperger étudie la face cachée de la prospérité matérielle. Ce chercheur de l’UCL, qui travaille sur les fondements existentiels de l’économie, interroge : « Jusqu’où faut-il creuser pour saisir les rouages de cette mécanique qui appauvrit souvent l’humain en faisant mine de l’enrichir ? Si la logique capitaliste en place est si tenace, c’est peut-être que quelque chose au fond de nous-mêmes y collabore – quelque chose qui participe de l’angoisse et du déni de notre condition d’humains. »
La conviction d’Arnsperger est qu’« au lieu de réaliser l’aspiration à une expansion maximale de la liberté des individus, le capitalisme organise en réalité le rationnement de tous ». En une vaste supercherie, où les biens matériels se donnent pour des biens spirituels, le capitalisme fait tourner encore et encore la machine économique, prétendument pour combler notre finitude d’êtres humains. Mais il n’arrive en réalité qu’à produire la frustration perpétuelle de l’individu.

Le malaise intergénérationnel

A toutes les crises qui se conjuguent aujourd’hui (financière, économique, sociale, écologique, climatique…) s’ajoute une dimension intergénérationnelle évidente.
Jamais auparavant une « génération descendante  » n’avait abandonné la « génération montante » dans une telle impasse (lire notre dossier « Quelle société en héritage ? », en pages 8 à 16).
Entre un tiers et la moitié des jeunes des pays développés se retrouvent aujourd’hui dans des conditions sociales précaires. En cause : le manque de travail et de revenus suffisants. Pris comme des poissons dans les mailles d’un filet, des millions de jeunes essaient de se frayer un chemin entre des périodes de chômage, des stages, des emplois précaires et des salaires qui plafonnent trop souvent entre 500 (en Grèce) et 1.000 euros net par mois (en Espagne, en Italie, en France…), pour un travail à temps plein et malgré les diplômes. Insuffisant pour construire un projet de vie ! Surtout quand l’injonction « Consommez ! » est ressassée par l’idéologie dominante. Dans un monde où le travail se fait rare et où la consommation débouche sur la frustration, l’impasse semble évidente.
Quant aux parents, naturellement désireux de léguer le meilleur à leurs enfants, ils doivent eux aussi faire ce sinistre constat : entre une biodiversité en péril, un effet de serre alarmant, un milieu naturel pollué, un manque d’emplois dignes de ce nom et une dette colossale, leur legs, la Terre, a la fâcheuse allure d’une « maison commune » délabrée. C’est clair : l’obsession du taux de croissance, ligne d’horizon de nos systèmes économiques, se moque des générations futures !
Pourtant, dans les pays occidentaux, la génération des baby boomers est en train de partir à la retraite et de libérer de très nombreux postes de travail. Ceux-ci devraient donc être occupés par des jeunes. Mais les choses ne sont évidemment pas aussi simples. Parce qu’en matière d’emploi on ne remplace pas mécaniquement un départ par une arrivée. Parce que l’augmentation constante de la productivité fait que nous produisons chaque année plus en moins de temps, et donc avec moins de gens. Parce qu’enfin, à force de nous répéter que « l’on ne pourra pas payer les pensions », l’autre terme du raisonnement, « les aînés devront donc rester plus longtemps au travail », s’impose comme une (fausse) évidence.

« L’esprit de Copenhague »

En savoir plus sur l’auteur :  [2].
La crise climatique actuelle nous contraint en effet, sous peine de chaos généralisé, à revoir fondamentalement les modes de financement des budgets publics. L’idée est de taxer de manière progressive mais de plus en plus lourde tout ce qui a un impact négatif sur l’environnement – et donc particulièrement la pollution et les gaz à effet de serre. Et, dans le même temps, d’alléger de manière sensible la fiscalité sur ce qui constitue un apport positif à la vie en société. Comment peut-on imposer lourdement les salariés qui font tourner la machine sociale en y apportant leur temps et leur talent, alors que les dégâts engendrés sur la santé humaine et le climat par la débauche énergétique (voitures polluantes, avion utilisé pour de courts trajets…) ne sont nullement couverts par les taxes et accises sur les combustibles et carburants ?

Un espace de solidarité

Dans les pays pauvres, aujourd’hui déjà, on paie la taxe carbone en nature. C’est-à-dire par des épisodes de sécheresses et d’inondations catastrophiques, par des récoltes perdues, des troupeaux décimés par la soif, des migrations forcées de populations et des morts par centaines de milliers (une estimation basse fait état de 300.000 personnes pour l’année 2008). 80% des conséquences de la montée de l’effet de serre se produisent actuellement dans le Sud. Or 80% des responsabilités historiques concernant ce phénomène sont à mettre à la charge des pays industrialisés.
Le moment que nous vivons nous offre la possibilité de créer un cercle vertueux : taxer la consommation d’énergie pour financer les économies d’énergie. Ce qui veut dire, notamment, financer l’isolation et l’équipement des bâtiments en technologies efficaces et peu énergivores, construire des infrastructures collectives modernes permettant de consommer moins (transports en commun, pistes cyclables…). En veillant bien sûr, par des systèmes de primes et de bonus, à entraîner les locataires – mais aussi les nouvelles générations et les faibles revenus – dans cette spirale ascendante.
Le principe du pollueur-payeur est aujourd’hui accepté par les populations. En effet, pourvu que les nouveaux modes de taxation contribuent à une redistribution des richesses et à une meilleure équité entre générations, le monde politique dispose à présent d’une « fenêtre de tir » pour lancer une fiscalité verte digne de ce nom. En Belgique, afin de rendre la fiscalité plus efficace, le Bureau du Plan vient, en décembre dernier, de remettre un rapport étudiant cinq pistes. Parmi celles-ci : la taxe carbone « à la française », soit à 17 euros la tonne de CO2.
C’est certes un premier pas, mais très timide. En Suède, société modèle s’il en est, la taxe carbone atteint déjà 108 euros et le pays prévoit la fin de la dépendance au pétrole d’ici 2020 !
Dans un récent article intitulé « Sortir de la myopie des démocraties », l’historien Pierre Rosanvallon fait le constat que « les régimes démocratiques ont du mal à intégrer le souci du long terme dans leur fonctionnement. La difficulté devient préoccupante à l’heure où les questions d’environnement et du climat obligent à penser dans des termes inédits nos obligations vis-à-vis des générations futures ». En plus du financement massif du développement des énergies propres dans le Sud, indispensable pour affronter la montée de l’effet de serre, penser nos obligations en termes inédits vis-à-vis des générations futures implique aujourd’hui de poser deux gestes forts :
1. freiner radicalement les prédations et les pollutions, donc, parmi d’autres choses, arrêter la déforestation et instaurer une fiscalité croissante et dissuasive sur les gaz à effet de serre ;
2. favoriser l’accès de tous à un emploi décent en réduisant le temps de travail, en diminuant la fiscalité sur le travail, en pourchassant la grande fraude fiscale et en imposant de manière dissuasive la spéculation boursière (transactions financières, bonus des traders…).
Pour boucler ce vaste tour d’horizon, revenons à la pensée de Christian Arnsperger, en nous posant cette question : si nous n’avons plus la consommation comme but ultime, comment répondre à nos angoisses existentielles d’êtres humains ? « Nous devons revenir à une attitude réellement critique envers nos supposés besoins et réinstaurer une répartition égalitaire et massive des ressources spirituelles, propose le chercheur. Il s’agit des ressources philosophiques qui prennent vraiment au sérieux l’angoisse de la finitude et de l’existence humaine et le désir de l’homme d’être “sauvé”. »

A l’attention de nos enfants, les yeux dans les yeux, j’ajouterai ce simple constat de Pierre Rosanvallon : « Sauver la planète implique de la penser comme un espace de solidarité. L’enjeu et la difficulté ne font qu’un pour cela. »

Heureuse année 2010 !

André Ruwet

[1Critique de l’existence capitaliste – Pour une éthique existentielle de l’économie, Cerf, 2008.

[2En raison de nos délais de fabrication et de distribution, le Sommet de Copenhague sur le climat était en cours au moment où ce texte a été rédigé. Nous aborderons bien sûr les leçons à en tirer au fil de nos prochains numéros." class=’spip_out’ rel=’external’>www.laviedesidees.fr]. Ainsi, pour prendre un seul exemple, cet étonnant sondage réalisé par l’IFOP entre le 25 novembre et le 3 décembre dernier, et qui révèle que 88% des Français, 87% des Polonais, 85% des Italiens, 81% des Japonais et 80% des Américains se disent « prêts à modifier leur mode de vie et à limiter leur consommation » en faveur de l’environnement. Des chiffres qui montrent qu’une avancée réelle, notamment sur la question climatique, semble possible à présent [[Le Monde, 8 décembre 2009.

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