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édito


De Copenhague... à la maison - édito

LE grand chantier d’isolation du logement s’ouvre enfin chez nous. Après le coup de blues du Sommet de Copenhague, c’est gai de pouvoir passer concrètement à l’action. L’avenir du climat se joue aussi à la maison !

Mercredi 3 février, au Gœthe-Institut, à Bruxelles. Une conférence-débat réunit deux personnalités autour de la question : « Quelle voie après Copenhague ? » Auteur de deux ouvrages récents intitulés Les exécuteurs et Les guerres du climat, Harald Welzer, psychosociologue, est directeur du Centre de recherche interdisciplinaire sur la mémoire, à Essen, en Allemagne. Sous-titré Pourquoi on tue au 21e siècle, son dernier livre analyse la violence et les guerres d’un point de vue quasi « clinique ». Il en arrive au constat que le modèle occidental d’exploitation du monde débouchera sur des conflits pour les ressources (l’eau, la nourriture…), provoquant des migrations massives de populations et une « implosion des systèmes sociaux ». Histoire de s’excuser, sans doute, Welzer précise : « Il est des livres qu’on écrit dans l’espoir de se tromper. »
L’autre personnalité, bien connue de nos lecteurs pour ses rigoureuses compétences dans ce domaine, son caractère posé et son relatif optimisme, est le climatologue Jean-Pascal van Ypersele, vice-président du Giec, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

Le pessimisme de la raison
et l’optimisme de l’action

« Je suis un habitant de l’un des pays les plus riches de la planète. Je profite de tous les avantages que cela procure. Tout m’est donné, simplement parce que je suis membre de cette société. Or, quand on parle de climat, nous accusons toujours les autres », commence Welzer, faisant allusion à un article intitulé « Je suis le problème », qu’il a rédigé il y a quelque temps pour un grand quotidien allemand [1]. Il s’agit de la confession d’un « auto-holic », un accro de l’automobile, qui fait son coming-out et qui considère qu’il a aussi des responsabilités à assumer dans cette société. Welzer propose donc de changer la question de « Que pouvons-nous faire ? » en « Que puis-je faire ? » pour contribuer à résoudre le problème de l’effet de serre.
« La plupart des informations dont nous disposons aujourd’hui à propos du changement climatique sont connues depuis trente ans. Cela signifie-t-il que la manière dont le problème est présenté est mauvaise et doive donc être modifiée ? », interroge le psychosociologue. Pour lui, communiquer sur ces sujets de façon alarmiste conduit à la banalisation de l’information. « D’un point de vue sociologique, la connaissance et l’information ne deviennent utiles que lorsqu’elles peuvent être utilisées. Lorsqu’elles permettent de passer à l’action. » Si quelqu’un possède une voiture moins polluante, par exemple, et qu’il en vante les qualités auprès de ses voisins, alors là quelque chose se passe ! Ou lorsqu’une école est identifiée comme un établissement « zéro émission » de CO2, pour prendre un autre exemple, alors ses élèves, qui vivent d’autres pratiques culturelles, propagent fièrement leur modèle autour d’eux. Parce qu’ils agissent !
« Pourquoi devrions-nous attendre le prochain Sommet sur le climat pour agir ? Nous pouvons le faire à l’échelle de groupes, de villes… Et établir une culture de l’action pour contribuer à résoudre le problème. Quand les gens agissent, les choses deviennent vite extrêmement motivantes. »

Le pessimisme : de l’énergie gaspillée

Prenant la parole à son tour, Jean-Pascal van Ypersele relève une phrase dans un livre de Welzer, où celui-ci estime que « l’optimisme (n.d.l.r. : à propos de la question du climat) est un simple manque d’information sur le sujet ». Il ne peut évidemment laisser passer cette saillie. « Si cela est vrai, alors j’ai un problème. Parce que j’estime que je suis bien informé sur le sujet. Et je reste néanmoins optimiste. » Et le climatologue de souligner ce qui motive son optimisme : « Nous nous dirigeons vers un climat qui n’a jamais existé dans l’histoire de l’humanité. Or ce risque est aujourd’hui beaucoup mieux connu par les responsables politiques. L’urgence du problème a également été perçue jusqu’à la tête des Etats. Et puis nous savons à présent comment réagir et que les solutions à apporter coûteront beaucoup moins cher que si nous ne réagissons pas. Enfin, si nous voulons que notre réaction soit efficace, les négociations internationales sont évidemment primordiales. Dans ce contexte, l’accord de Copenhague (n.d.l.r. : même s’il est non contraignant), est important parce qu’il a été pris par une centaine de chefs d’Etat, qui représentent 80 % des émissions de gaz à effet de serre. » Et Jean-Pascal van Ypersele de conclure : « Le pessimisme est de l’énergie gaspillée. »

Le grand chantier : l’accélération

S’il est un secteur où d’importants changements se profilent dans un horizon proche, c’est bien celui du logement. Parce que cela devrait arranger absolument tout le monde, bien évidemment (sauf le secteur des combustibles fossiles). Attendu depuis plusieurs décennies, LE grand chantier de rénovation-isolation de l’habitat est enfin lancé (lire notre dossier p. 6 à 19). Pour
Luk Vandaele, du Centre scientifique et technique de la construction, « le grand défi est d’opérer une accélération sérieuse du processus. Si nous voulons atteindre l’objectif de l’Union européenne de réduction de 20 à 30 % de la production de gaz à effet de serre d’ici 2020, il faut que 60 % des habitations réduisent leur consommation des deux tiers en Belgique. Côté flamand, on ne veut plus trouver de maisons au toit non isolé et au chauffage inefficace d’ici dix ans ».
La Région wallonne, qui va investir 735 millions d’euros en réhabilitation-isolation dans les cinq années à venir, s’est notamment inspirée de ce qui avait été amorcé sous la précédente législature en Région bruxelloise, où le projet « Bâtiments exemplaires » exerce un réel effet d’entraînement. La réforme des primes wallonnes à l’isolation, en vigueur à partir du 1er mai, constitue, nous explique-t-on au cabinet du ministre du Logement Jean-Marc Nollet, un premier pas qui devrait permettre un meilleur accès des faibles et moyens revenus aux aides, une diminution globale de la production de CO2 et une augmentation de l’activité économique dans le secteur de la construction.
Les autres avancées attendues dans les années à venir et qui font encore l’objet de débats sont notamment : l’octroi d’aides aux zones urbaines ou rurales qui densifient leurs noyaux d’habitats (plutôt que de laisser encore construire dans des lieux non habités), le soutien aux projets d’habitats groupés, l’autorisation de l’isolation par l’extérieur de nombreuses maisons mitoyennes (dérogations au sacro-saint alignement des façades, qui n’a pas grand intérêt), l’appui aux initiatives intergénérationnelles consistant à ajouter une nouvelle partie à un logement existant afin d’y accueillir des personnes âgées (pour faire face au vieillissement rapide de la population). Le soutien aux filières locales de la rénovation et de l’isolation – actives dans le secteur des matériaux naturels, mais aussi dans la création d’éléments préfabriqués intégrant la structure du bâtiment dans l’isolant – est aussi au programme.
Aujourd’hui, l’habitat peut être considéré comme un gisement de négawatts, c’est-à-dire d’énergie dont nous pouvons faire l’économie, parce qu’elle est devenue inutile pour contribuer à améliorer la qualité de la vie domestique. Les techniques et matériaux évoluant très rapidement, demain le bâtiment sera « actif », avancent les passionnés du secteur, c’est-à-dire contributeur net, via le toit et les murs, à la production d’eau, de chaleur et d’électricité.

Une métamorphose qui commence à la maison

« Quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, il se dégrade, se désintègre ou alors il est capable de susciter un méta-système à même de traiter ses problèmes : il se métamorphose », analyse Edgar Morin [2]. Dressant le constat des agressions subies par nos écosystèmes, le sage sociologue estime que « le système Terre est incapable de s’organiser pour traiter ses problèmes vitaux. Le probable est la désintégration. L’improbable mais possible est la métamorphose. »
« L’idée de métamorphose, plus riche que l’idée de révolution, en garde la radicalité transformatrice, mais la lie à la conservation (de la vie, de l’héritage des cultures) », poursuit Edgar Morin, en rappelant que l’histoire de l’homme a souvent changé de voie, « à partir de quelques esprits déviants dispersés » : les grandes religions, la science moderne, le capitalisme, le socialisme… « Aujourd’hui, tout est à repenser. Tout est à recommencer. Tout en fait a déjà recommencé, mais sans qu’on le sache. Nous sommes au stade de commencements, modestes, invisibles, marginaux, dispersés. Car il existe déjà, sur tous les continents, un bouillonnement créatif, une multitude d’initiatives locales, dans le sens d’une régénération économique, ou sociale, ou politique, ou cognitive, ou éducationnelle, ou éthique, ou de réforme de la vie. »
Dans le contexte actuel de « guerre mondiale, que nous menons contre le monde », estime Michel Serres, « nous sommes encore les acteurs de notre avenir » [3]. C’est ce à quoi nous espérons concrètement contribuer, à Imagine : être acteurs et porteurs de vraies solutions, et donc de bonnes raisons d’espérer. Nous souhaitons en effet participer à l’expression enthousiaste de ce foisonnement de propositions concrètes. Ce qui signifie agir en faveur de « la métamorphose écologique  », ainsi que nous avons d’ailleurs choisi de surtitrer le magazine, à l’été 2008 (voir le logo de couverture).
Le grand chantier de l’habitat, qui est évidemment social, économique et écologique, et qui a pour ambition de rénover un parc de logements âgés et mal isolés, constitue l’une des étapes essentielles de cette métamorphose. En effet, si l’on tient compte de certains déplacements indispensables liés à la situation géographique, l’habitat représente aujourd’hui, en moyenne, plus de 40 % de nos émissions de gaz à effet de serre. Presque la moitié du chemin à parcourir pour résoudre le problème. On le constate, poursuivre les objectifs de Copenhague passe – dès maintenant – par les améliorations décisives que nous pourrons apporter à nos propres logements. L’avenir du climat se joue aussi à la maison !

André Ruwet

[1« Ich bin das Problem », Die Zeit, 7 décembre 2009. Voir www.zeit.de.

[2« Eloge de la métamorphose », Le Monde, 9 janvier 2010.

[3Temps des crises, Michel Serres, Le Pommier, 2009.

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