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Le tonneau de Diogène

Ça commence comme un film de Sautet, un matin d’été en Provence, sous la tonnelle d’une grande maison communautaire. Nous sommes au Festival d’Avignon 2009. Diogène et moi sommes souvent les premiers levés et, autour de la table du petit dej’, le jeune Sam veut toujours grimper sur ses genoux...

Comme tous les jours, Diogène Ntarindwa présentera, à onze heures, Carte d’identité, son spectacle autobiographique, au Théâtre de la Manufacture. Avant cela, il doit « tracter » pour appâter les festivaliers. C’est du boulot : qui a envie de se taper le Rwanda en vacances à l’heure de l’apéro ?
Diogène est un grand garçon grave et souriant, silencieux derrière ses lunettes lumumbistes d’intellectuel africain. Pas du genre à parader en Ray-Ban : la modestie et la sagesse de la presbytie. Il passe ses soirées, sur Internet, à écrire à ses amis et à ses parents, et prie discrètement avant chaque repas. Difficile de l’imaginer, devant les calmes jets rotatifs qui baptisent la pelouse, dans un uniforme d’enfant soldat, tétanisé au milieu des corps mutilés. Et pourtant.

Pourtant, Diogène fut un enfant soldat. D’origine rwandaise, sa famille s’était réfugiée au Burundi voisin après les massacres anti-Tutsis de 1960. Né en 1977, Diogène a vécu une enfance heureuse contrariée par l’exil. Lui qui n’était pas un « vrai » Burundais, il découvre à l’école la discrimination ethnique. Est-il plus « rwandais » ? Il le pense et l’Histoire le rattrape. Avec des milliers d’autres exilés, il s’engage à 17 ans dans le Front patriotique rwandais. C’est donc en uniforme qu’il entre au Rwanda en 1994, en plein génocide. Le pays des mille collines est un charnier à ciel ouvert. Quand il est démobilisé, deux ans plus tard, c’est un jeune homme et un vieillard. Comment témoigner de l’innommable ? Comment rendre justice aux victimes de l’horreur ? Devant quel tribunal plaider cette cause à jamais perdue ? Diogène commence des études de droit à l’université de Butare – dans ce pays martyrisé qui a tant connu l’arbitraire. Mais il est hanté par ses amis morts au front, ces soldats mutilés, ces victimes civiles démembrées et muettes. Il est habité par la passion de témoigner. C’est alors que sa route croise celle du théâtre universitaire. C’est décidé : Diogène sera comédien. Il ose changer de continent et s’inscrit, avec un visa d’étudiant, au Conservatoire de Liège. Quatre ans plus tard, il est lauréat et son travail de fin d’études est déjà l’ébauche de Carte d’identité.

Toujours très attaché à son « africanité », toujours domicilié dans son pays d’origine, où il habite quand il ne travaille pas chez nous, Diogène a su apprivoiser nos codes et nos manières. C’est devenu un métis culturel, un humain mutant. Un de ces passeurs d’émotion qui relie les mémoires, les continents, les cultures, les destinées. Un être rare et précieux, partout chez lui, partout en exil.
Deux partenaires de poids ont immédiatement soutenu son travail. La Charge du rhinocéros, qui développe des projets de « coopération culturelle » entre le Nord et le Sud, et le Groupov, qui, depuis Rwanda 94, a fait de l’Afrique centrale un des moteurs de sa création.
Et deux théâtres belges ont décidé de produire et de programmer Carte d’identité : le Théâtre de Namur et le Théâtre de Poche, à Bruxelles. Tout devrait donc aller pour le mieux. Sauf que. Sauf que nous vivons dans un système qui, s’il favorise la libre circulation des capitaux et des marchandises, se fout pas mal de la circulation des travailleurs. Et encore plus de la circulation de la culture. Alors, pensez, la libre circulation des travailleurs de la culture ! Pour travailler en Belgique, il ne suffit pas d’avoir des employeurs. Quand on est africain, il faut un visa et un permis de travail. Et c’est ici qu’entre en jeu cette délicieuse officine culturelle qu’on appelle « Office des étrangers ». Et c’est là que ce qui devait être une simple formalité administrative, devient, dans notre célèbre Absurdistan occidental, un véritable chemin de croix.

En 2007, lors de sa création, Carte d’identité avait déjà failli être annulé, suite au refus de l’ambassade de Belgique à Kigali d’accorder un visa à Diogène. A une semaine du début des répétitions ! Motif invoqué : « Suspicions qu’il fera un séjour de plus de 90 jours ». Pendant que ses quatre partenaires introduisent un recours et mobilisent tout leur carnet d’adresses et leurs contacts ministériels, Philippe Laurent, le metteur en scène, part en catastrophe au Rwanda pour commencer les répétitions là-bas. Sans équipe technique, et dans les conditions que l’on devine. Diogène recevra finalement son visa 12 jours avant la première ! Trois heures plus tard, ils sont dans l’avion pour Bruxelles.
Deux autres permis de travail ont été accordés depuis, à chaque fois pour un travail précis et une durée limitée. Au terme desquels Diogène est chaque fois retourné au Rwanda. Mais en décembre 2009, pour une tournée de Carte d’identité au Québec et une reprise de The Island au Théâtre de Poche, nouveau refus. Motif : « On ne peut engager un travailleur “hors CEE” que si un travailleur européen ne peut pas faire l’affaire.  » Vous n’avez pas de comédiens, en Belgique ? Diogène met trois jours et trois nuits pour aller de Kigali à Ottawa, reste bloqué 24 heures dans le no man’s land de Zaventem, sans pouvoir sortir de l’aéroport ni décoller, doit changer de vol et de destination, et termine ce voyage harassant par six heures d’autocar. Grâce à la compréhension d’une dame du consulat de Belgique à Montréal (la bienveillance, cela existe aussi !), son permis de travail l’attendra en janvier à son retour en Belgique. Mais l’Office des étrangers l’a encore prévenu : la prochaine fois, ce sera niet, niet et reniet !

Et la rage me prend de voir ceux-là mêmes qui, après un tremblement de terre, sortiront leurs charitables déclarations, leurs ponts aériens démonstratifs et leurs caméras larmoyantes, les mêmes, disais-je, qui votent ces lois inhumaines transformer la planète en champs de mines administratifs et en labyrinthes barbelés. Un Black qui meurt, c’est émouvant et ça se regarde. Un Black vivant, ça se refoule, comme on refoule du goulot. Tout se passe comme si Diogène n’était pas cet artiste qui, à notre demande, vient partager avec nous son temps, son talent et son travail, mais un profiteur, un envahisseur, un guerrier masaï, un alien, un pestiféré, un animal nuisible, un virus AH1N1 à qui il conviendrait d’interdire notre territoire. Alors, pensez, s’il avait été instituteur, infirmière, mécanicien ou maçon !
Et ça se termine comme un film de Ken Loach, sous la grêle du printemps. Car un système qui traite les humains comme des animaux n’a qu’un seul avenir : l’abattoir. Qu’il nous y mène, ou qu’on l’y conduise.

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

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