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édito


Internet

Sortir de l’hypnose - édito

Il est temps de sortir de notre état d’hypnose par rapport à la Toile. Internet est un outil. Pour en tirer le meilleur parti – et lutter contre la bêtise et la vulgarité qui s’y développent –, il faut enseigner l’esprit critique, cultiver les mouvements porteurs d’espoir et du sentiment d’avoir une prise sur le cours des choses.

Vous, que faites-vous d’Internet ? Et qu’est-ce qu’Internet fait de vous ? Les TIC, les technologies de l’information et de la communication, ont changé nos vies, c’est une certitude. Et changeront encore plus celles des adultes de demain. Faut-il nous en inquiéter ?
Le sociologue Joaquín Rodríguez nous rappelle que Socrate (évoqué par Platon) s’effrayait, lui, de l’arrivée de l’écriture. Un savoir qui ne serait plus transmis par la parole, une mémoire qui ne serait plus exercée, un jugement qui se construirait autrement que par le dialogue entre interlocuteurs, la culture et la connaissance risquaient d’en être altérées, défigurées. Le parallèle avec notre époque est tentant !

Un nouveau rapport au monde

Le texte écrit, l’imprimerie et le livre ont façonné notre façon de penser, de réfléchir, de juger : « Nos capacités cognitives actuelles les plus fines – la prévision, la planification, la déduction, l’abstraction, la pondération et la formation du jugement – sont nées dans une large mesure du développement historique de cerveaux lecteurs, écrit Joaquín Rodríguez [1], et de l’accumulation de procédés et de traditions liés à la pratique de la lecture (la concentration, la méditation, le développement d’une argumentation). Il poursuit : Quand tout, dans l’univers virtuel, vise à une rupture drastique avec les formes habituelles de la lecture et de l’écriture, il n’est pas étrange que nombre d’entre nous se demandent si ce changement, outre ses innombrables avantages, ne signifiera pas la perte irréparable de bien d’autres facultés, et s’il ne vaudrait pas mieux être prudemment conservateur en cette période de transition. »
Internet et les nouvelles technologies induisent un mode de pensée rapide (superficiel ?), glissant de lien en lien (au détriment de l’analyse ?), participatif (glorifiant l’amateurisme ?), et organisent un nouveau rapport au monde. Est-il meilleur ou moins bon que celui construit par le livre ? Difficile, pour nous qui sommes au coeur du changement, de tirer déjà des conclusions. Et porter un jugement n’a peut-être pas de sens.
Par contre, nous savons que notre culture du livre et de l’écrit est un socle riche, et que le laisser balayer par la vague des surfeurs sur le Web serait une erreur. Aux adultes d’aujourd’hui donc de défendre l’écrit, la réflexion, le temps long. De les enseigner, de les utiliser, pour que les générations de demain soient encore mieux outillés et disposent de nouveaux modes de construction de la pensée.
Il nous faut sortir de l’état d’hypnose dans lequel Internet nous plonge, cesser d’être fascinés et/ou effrayés par les technologies de l’information pour pouvoir les appréhender, les questionner, découvrir leur antidote – comme la critique et l’interprétation des textes le furent pour l’écrit, rappelle le professeur du département communication de l’UCL Thierry De Smedt (voir notre dossier pages 28 à 34). L’écriture et l’alphabet grecs n’ont pas transformé les descendants de Socrate en abrutis incapables de construire un raisonnement ou de se forger une opinion. A nous de faire en sorte que les nouvelles technologies ne vérifient pas les craintes du philosophe grec.

Internet n’est qu’un outil

Au-delà de la structure du numérique, qui induit un mode de pensée intuitif, en se baladant de lien en lien, on peut avoir des craintes légitimes quant aux contenus véhiculés sur la Toile. Pornographie, casino, stupidités en tous genres, violence : le pire défile en effet sur nos écrans d’ordinateurs (et compte quantitativement pour l’essentiel de son contenu). Mais aussi le meilleur ! Internet n’est qu’un outil, que nous, humains, investissons de nos pensées et désirs.
Malheureusement, nous sommes souvent paresseux, plus disposés à ce qu’on flatte nos bas instincts qu’à faire travailler notre esprit. Et il ne suffit pas que des analyses profondes et intéressantes soient disponibles pour qu’elles soient recherchées et lues. Une majorité des gens préfèrent consulter des pages offrant des informations pratiques – critiques de restaurants, de cinéma, de jeux vidéo – ou des nouvelles légères et futiles, plutôt que les sites ou blogs éclairant de manière jubilatoire la marche du monde ou faisant de l’analyse politique de haut vol. C’est ce que les politologues appellent « l’ignorance rationnelle » [2].
Or Internet est une source intarissable de ce genre d’informations. Ce « bruit », ces informations qui n’en sont pas peuvent finir par occuper tout l’espace, surtout lorsque le monde est perçu comme anxiogène, inquiétant. La vulgarité et la superficialité sont aussi un refuge au côté angoissant de notre époque.
Les technologies de l’information, avec la facilité de diffusion et l’anonymat relatif qu’elles autorisent, attirent les extrêmes, et surtout les mettent à notre portée. La Toile est ainsi faite que tout individu possédant un ordinateur (ce qui d’ailleurs exclut encore une bonne part de la population mondiale) peut s’y exprimer, raconter sa vie, étaler ses phantasmes, défendre les thèses les plus nauséabondes. Mais aussi témoigner d’une injustice, militer pour la démocratie, défendre ses droits avec l’aide d’autrui. C’est la face d’internet comme on l’aime. Un internet citoyen, qui fait que « clic » rime avec « politique » !

Enseigner l’esprit critique

Alors, en dehors de l’évidente chasse aux pédophiles et autres pervers sévissant sur la Toile, comment règlementer [3] ? Si nous légiférons, interdisons, bloquons des sites, quelle leçon donnerons-nous à la Tunisie ou à la Chine, qui censurent ce que bon leur semble ? Quelle autorité pourrait bien donner des satisfecit à tel site plutôt qu’à tel autre [4] ? Imaginons par exemple Berlusconi prenant le contrôle du Net en Italie : où ses opposants trouveraient-ils encore un espace d’expression libre ? Sans mentionner la difficulté pratique d’une interdiction locale, le réseau étant par essence mondial et mobile. « Pour en avoir le bien, il faut en accepter les saloperies  », reconnaît Olivier Basille, représentant de Reporters sans frontières en Belgique.
Autrement dit, « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire » [5] ...
Cette face abrutissante, sombre et même parfois criminelle d’Internet n’est-elle pas plutôt à prendre comme un symptôme ? Un symptôme de notre société dans laquelle la consommation règne en maître, où les jeunes n’ont pas de place – si ce n’est celle, justement, de consommateurs – et peu d’avenir, où les médias, les services publics sont uniformisés et gérés à la manière des entreprises privées. Un Etat soutenant (y compris sur le Net) des médias indépendants, d’analyse et d’opinion, un enseignement poussé de l’esprit critique, des mouvements porteurs d’espoir et du sentiment d’avoir une prise sur le cours des choses ne serait-il pas plus efficace pour lutter contre la bêtise sur Internet que des interdictions difficiles à mettre en œuvre et potentiellement dangereuses ?

Laure de Hesselle

[1« Socrate 2.0 », Books, juillet-août 2009.

[2« Le Web au service des dictatures », Evgueni Morozov, Books, mars-avril 2010.

[3Chasse qui doit être menée notamment en faisant de la prévention auprès des jeunes bien sûr, mais aussi par des services de Police disposant des effectifs suffisants et du matériel adéquat.

[4Ce qui ne veut bien entendu pas dire renoncer à appliquer les lois déjà existantes quand c’est possible, ou laisser des criminels agir impunément sur le Web.

[5Phrase attribuée à Voltaire mais sans doute apocryphe (dont l’authenticité n’est pas établie).

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