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Pourtant, que la montagne est belle...

Le prénom de Giono, les yeux d’Elsa et la moustache de Zapata. Entre ses tendres collines ardéchoises et la poudre fumante de tous les combats du siècle, Jean Ferrat aura su chanter, de sa belle voix chaude de baryton, toutes les couleurs d’une France rebelle et travailleuse.

A l’âge d’or des « copains » (Johnny, Clo-Clo et Sheila), il en fallait, du talent et du culot, pour « faire des tubes » avec les usines de Créteil, les insurgés du Potemkine, les wagons plombés et le poulet aux hormones ! Il en fallait, de l’audace, pour offrir à la poésie d’Aragon, confite dans sa sage métrique, l’onction populaire de la chanson ! Deux millions d’albums vendus ! Excusez le plébiscite albanais, et saluez l’artiste.

Ils étaient vingt et cent. Enfant juif, sauvé de la déportation et hébergé par des voisins « cocos », Jean Ferrat-Tenenbaum avait peut-être reçu là le meilleur du communisme en héritage : la fraternité sans majuscule, le militantisme quotidien, l’héroïsme modeste des justes. Et ce goût paradoxal pour la liberté, la fidélité et la discipline – cette sauce étrange à laquelle les communistes accommodèrent parfois tant de couleuvres. Cette dette fondatrice, Jean Ferrat la remboursera toute sa vie. Lui qui n’en fut jamais membre, il fut ainsi souvent perçu comme le chanteur « officiel » du Parti communiste français (version Potemkine) – quand son goût pour la liberté le poussait peut-être à épouser toutes les dissidences (version Le bilan) [1].

Que la montagne est belle. Quatre ans après Brel, en 1973, Jean Ferrat renonce brusquement à la scène. C’est un homme encore jeune qui, à 42 ans, semble ainsi se retirer du monde parmi les siens. Mais s’éloigner du show-business, n’est-ce pas, au contraire, renouer avec la vraie vie ? Il habitait depuis à Antraigues-sur-Volane, où il fut même adjoint au maire. Un beau village ardéchois avec une place en couronne et une fontaine à la Pagnol. J’y ai bu quelques canons, l’été, à la terrasse de La Montagne (… « est beee-el-le ! »), avec ses potes Albert Faust (le syndicaliste) et Allain Leprest (le chanteur). Tous les cinq ou six ans, Jean Ferrat se contentait de sortir un nouvel album – comme une comète buissonnière revisitant notre galaxie. Censuré et boycotté pendant vingt ans par toutes les télés officielles, il lui suffisait alors d’un seul passage chez Drucker pour redevenir, comme en 1985, meilleure vente de disques en France. J’y ai souvent vu la preuve de l’existence d’une France frondeuse, majoritairement et sociologiquement « de gauche » – aux antipodes de la France « bling-bling » qui fait la une des magazines avec ses nains, ses pétasses et leurs dessous de lit. 5.000 personnes ont suivi l’enterrement de Ferrat à Antraigues. Salut l’artiste, et adieu, camarade, qui est toujours resté, dans ta bouche, un bien joli nom [2].

Acropolis adieu. A part les « petits os » de la place Bethléem, spécialité « grecque » totalement inconnue en Grèce, je ne connais rien à la patrie de Theodorakis. C’est vous dire si je suis qualifié pour parler de la faillite financière de l’Etat grec. Mais j’ai cru au moins comprendre ceci. Pour faire face à ses obligations, la Grèce doit aujourd’hui emprunter aux banques européennes au taux usuraire de 7,50% – ce qui renforce évidemment la spirale de sa dette. Et d’où vient ce pognon ? De la Banque centrale européenne (BCE)… qui le prête aux banques européenne au taux de 1% ! Entre ces deux chiffres, il y a les bénéfices du système bancaire et les parachutes dorés de ses dirigeants. Question : pourquoi l’Etat grec n’emprunte-t-il pas directement à la Banque centrale, en épargnant ainsi 6,50% de frais ? Réponse : parce que le traité de Lisbonne l’interdit explicitement. Où l’on voit que le problème est aussi politique – et pas nécessairement lié au nombre de fonctionnaires travaillant au musée de l’Acropole [3].

La danse des canards. Un qui a tout compris à la Grèce, c’est Yves Leterme. « La Belgique pourrait gagner à prêter de l’argent à la Grèce. Elle emprunterait de l’argent sur le marché et les Grecs devraient ensuite rembourser à un taux plus élevé » (Le Soir, 26 mars 2010). Se faire du pognon sur le dos du peuple grec : quelle élégance ! quelle classe ! quel sens de la solidarité européenne  ! Avec des amis comme ça, l’Europe n’a plus besoin d’ennemis.

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Ferrat n’avait besoin de personne pour écrire ses propres succès (Ma France, Camarade, La montagne, Nuit et brouillard, La femme est l’avenir de l’homme…) mais, outre bien sûr Aragon, il eut aussi la modestie de mettre en musique d’autres poètes, la plupart communistes, comme Georges Coulonges (Potemkine, La commune…) et Guy Thomas (tout l’album Je ne suis qu’un cri).

[2Son dernier acte militant fut de soutenir les listes du Front de gauche aux élections régionales (essentiellement PCF + Parti de gauche). Associé au NPA de Besancenot, il a fait 19% au second tour lors d’une triangulaire dans le Limousin. Pratiquement personne n’en a parlé. Cela me semble pourtant politiquement plus significatif que les 19% du Front national dans le Languedoc-Roussillon – qui a monopolisé tous les éditorialistes. Le « lepénisme », fût-il familial, est certes un problème récurrent, mais la biologie le règlera bientôt.

[3Les pays européens viennent de s’engager à « prêter » 30 milliards à la Grèce à un taux voisin de 5%, mais cela ne couvrira que le quart de ses besoins. Et de toutes façons, la question demeure : pourquoi pas 1% ? Deux analyses critiques sur la question : « Pourquoi la Grèce ne s’en sort pas » , sur www.jeanfrancoiskhan.com, et « Le bug grec s’avance », sur www.jean-luc-melenchon.fr .

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