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Il est vain de changer le monde sur le dos de son voisin

Le temps presse. Le tableau mondial est sombre et la tâche semble gigantesque. Mais que fait le politique ? Quand les gouvernements laisseront-ils au secteur privé la soif de compétition pour prendre davantage goût à la coopération et aux régulations ?

La première décennie du 21e siècle a été marquée par une succession de crises globales – financière, alimentaire, climatique, économique et sociale – dont les retombées sur la vie quotidienne des citoyens du monde sont aussi profondes que durables. Cette crise de la globalisation implique de prendre la mesure du changement d’échelle et des interdépendances du monde contemporain, en vue d’apporter les réponses adéquates aux problèmes qui le rongent [1].
Loin de s’affirmer comme une évidente nécessité, le multilatéralisme semble en sérieux recul [2]. Il laisse la place aux rapports de forces entre les grandes nations, représentant autant de puissances régionales dans un monde qui devient multipolaire, tenté par le repli sur soi. Une position toujours exacerbée en temps de crise.
Le corollaire de cette évolution peut sembler paradoxal : alors que le monde a un urgent besoin de mesures ambitieuses et à l’échelle adéquate pour répondre aux crises multiples de la globalisation, un nombre sans cesse croissant de gouvernements préfère se regarder le nombril et tenter de se refaire une santé sur le dos de ses voisins. Cela n’a pas seulement pour conséquence de rendre des plus hypothétiques toute décision politique internationale d’envergure, mais cela est également susceptible de provoquer à terme des désordres internationaux encore plus graves que par le passé.

Des crises sans réponses

Au niveau monétaire, le système actuel favorise les déséquilibres financiers internationaux et le retour des dévaluations compétitives, intensifiées par la spéculation, ce qui laisse présager un désordre monétaire international accru. La zone euro est elle-même le théâtre d’une tragédie grecque, dont le scénario a été écrit par la chancelière allemande, Angela Merkel, pour faire de l’austérité et du dumping social le moteur de la reprise européenne.
Au niveau financier, l’économie de bulle est repartie de plus belle, notamment dans les pays asiatiques émergents, et le système bancaire a vite repris goût aux bonus, mais beaucoup moins aux crédits consentis à l’économie réelle. Le G20 en est resté jusqu’à présent à des effets d’annonce sans guère de concrétisations politiques, tandis que le lobby bancaire tente d’éviter que ses « effets de levier » ne soient excessivement limités par les experts qui planchent à Bâle sur la question [3].
Au niveau alimentaire, la barre historique du milliard de personnes qui souffrent de la faim a été franchie en 2009, sans que l’on assiste à une quelconque réforme du commerce agricole mondial, ni que des montants conséquents soient alloués pour soutenir l’agriculture familiale dans les pays pauvres (lire notre article à ce propos en pages 36 à 39).
Au niveau climatique, l’impressionnante mobilisation citoyenne internationale autour du sommet de Copenhague n’a pas suffi à inciter les gouvernements à adopter un accord ambitieux. Les plans de relance concoctés suite à la crise financière ont bien peu porté sur les technologies vertes. Prise de « déprime post-Copenhague », l’Union européenne en vient à douter de son propre engagement de réduire de 30% les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2020.

Coopérer pour régénérer

Le tableau est sombre. Au moment de la guerre préventive en Irak, Edgar Morin identifiait un espoir de crise salvatrice : « La crise planétaire s’intensifie. Mais nous savons que la conscience du danger peut le prévenir si, évidemment, elle n’est pas trop tardive. Et c’est dans la crise que peuvent surgir et s’activer les puissances génératrices et régénératrices qui sont incluses, inhibées, endormies en chaque être humain, en chaque société et en toute humanité. » [4] Pourtant, sept années plus tard, et alors que la crise planétaire s’est intensifiée sous de nombreux aspects, de puissances régénératrices il n’est guère question.
Mais il faut dire que les enjeux en présence sont de taille et le monde de plus en plus complexe. Le défi particulier consiste à adopter à l’échelle mondiale des alternatives cohérentes qui permettent de venir à bout de l’ensemble des crises globales, dans un contexte institutionnel international qui a été conçu au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale et qui doit donc être réformé en fonction des besoins de notre temps.
La tâche semble gigantesque alors que le temps presse. Mais elle implique avant toute chose que les gouvernements laissent au secteur privé la soif de compétition et prennent davantage goût à la coopération et aux régulations. Car il est vain de vouloir changer le monde sur le dos de son voisin.

Par Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11 11 11

[1Pour une analyse approfondie des crises globales et des alternatives pour en sortir, lire Refonder les politiques de développement. Les relations Nord-Sud dans un monde multipolaire, Arnaud Zacharie (dir.), Editions La Muette/Au Bord de l’eau, 2010, 176 pages.

[2Le multilatéralisme est l’application des principes démocratiques aux rapports interétatiques.

[3En termes financiers, l’effet de levier est l’effet sur la rentabilité d’un recours plus ou moins important à l’endettement.

[4« Au-delà du pacifisme », E. Morin, Le Monde, 18 mars 2003.

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