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Ma langue n’est pas une tache d’huile !

BHV. S’il est un leitmotiv dans les campagnes électorales de la gauche en Belgique, c’est bien que « BHV est un faux problème ». Avec cette variante, du côté des « grands » partis wallons, pour ce qui est de la réforme de l’Etat : « Les francophones ne sont demandeurs de rien. »

Mais qui pense vraiment qu’un problème totalement « imaginaire  » peut bloquer la vie politique d’un pays depuis trente ans ? Et que l’immobilisme est donc la seule réponse politique à lui donner  [1] ?
Si BHV provoque un tel blocage, c’est qu’il est au carrefour de deux légitimités. La Flandre, et on peut la comprendre, veut élargir sa tutelle administrative à l’ensemble de son territoire – y compris donc Hal et Vilvoorde (comme on dit à Vilvorde). Les francophones « de la périphérie », et on les comprend tout autant, défendent l’usage de leur langue dans les rapports avec la justice et l’administration. D’autant plus qu’ils sont majoritaires dans certaines communes dites « flamandes » [2].

Solution. Sur le papier, le « problème  » de BHV peut donc être réglé en dix minutes. Il faut, et il suffit, que la Belgique (en l’occurrence, ici, la Flandre) ratifie la convention-cadre européenne pour la protection des minorités nationales. Dans son article 10, elle fixe en effet « les conditions qui permettent d’utiliser la langue minoritaire dans les rapports (…) avec les autorités administratives  ». Pour tout le reste, il suffirait d’une louche de bonne volonté et d’une « clouch » d’huile dans les rouages [3]. Seulement voilà : cela reviendrait, en fait, à reconnaître le bilinguisme d’une partie de la région flamande. Or, cela, une certaine Flandre, obsédée par l’homogénéité linguistique de son territoire, n’en veut absolument pas.

Liposuccion. Que faire dès lors si la Flandre refuse cette proposition « raisonnable » ? D’abord, porter la question devant les instances européennes (où la Flandre sera probablement condamnée). Ensuite, faire monter la pression. Et pour cela les francophones ont sous le coude, je crois, une véritable bombe institutionnelle. La Flandre rêve d’un territoire « purement  » flamand ? Très bien (façon de parler !). Mais alors moi, Bruxellois francophone, je refuse que ma ville reste la capitale de cette Flandre-là [4]. Au nom de quelle absurdité une région « purement  » flamande garderait-elle en effet pour capitale une grande ville, bilingue certes, mais essentiellement francophone ? Qu’elle choisisse donc plutôt Leuven, Gent ou Antwerpen. Voici les deux slogans de ma campagne imaginaire : « Ma langue n’est pas une tache d’huile ! » ; « Brussel : welkom Vlamingen ; Vlaanderen, buiten ! – Bruxelles : bienvenue aux Flamands ; la Flandre, dehors  ! » [5]. Mais qui a vraiment envie de jouer à ce stupide jeu-là ? Ce serait une belle façon de fêter la présidence belge de l’Union européenne !

Discrétion. Le débat sur la burqa a dérivé, en France, vers un débat sur la polygamie. La burqa permet en effet de rentrer, chaque soir, avec une épouse différente, sans que jamais personne ne s’en aperçoive. On peut aussi, comme François Mitterrand et Carla Bruni, avoir une voiture de fonction avec vitres teintées et chauffeur. Mais ça coûte plus cher et c’est plus difficile à parquer [6].

Pour la route. Le comédien Michel Israël m’a raconté cette jolie histoire, qu’il tient, paraît-il, de son père : « Si nous discutons à deux et que tu es d’un avis contraire au mien, tu peux avoir raison, ou je peux avoir raison. Si nous sommes trois à discuter, vous pouvez avoir raison contre moi, ou moi contre vous deux, ou deux d’entre nous contre le troisième. Mais si nous sommes cent à discuter, et que tout le monde est d’un avis contraire au mien, alors, c’est certainement moi qui ai raison. Car il est impossible que tout le monde soit sage en même temps. » Une histoire bien d’actualité, hmmm ?

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Pour nos lecteurs français (et les Belges un peu distraits), je rappelle que « BHV » est l’acronyme de « Bruxelles-Hal-Vilvorde ». Cet arrondissement judiciaire et électoral comprend une ville-région « bilingue » (les 19 communes de Bruxelles, très majoritairement francophones) et 35 communes « flamandes » où vivent de nombreux francophones. Parmi elles, six communes dites « à facilités », en couronne autour de Bruxelles, où les francophones jouissent de droits particuliers. Cet arrondissement commun permet aujourd’hui aux francophones « de Flandre » d’être jugés en français et de voter pour des partis francophones. C’est cela que la Flandre veut remettre en cause. En l’absence d’un recensement linguistique précis, refusé par la Flandre, un rapport du Conseil de l’Europe (4 septembre 1996) évalue à 120.000 le nombre de francophones vivant dans la grande périphérie de Bruxelles en « territoire flamand » : 40.000 dans les six « communes à facilités », et 80.000 dans les autres communes flamandes de l’arrondissement.

[2Je précise toutefois que si j’habitais en Flandre, je ferais l’effort d’être bilingue. Et, à Oostende ou Nieuwpoort, je parle toujours flamand dans les commerces, pour acheter du pain ou des crevettes. Discuter de Bart DeWever ou de ma feuille d’impôts, ce serait plus difficile ;-).

[3J’y ajouterais, par exemple, des cours de néerlandais gratuits en Flandre (ce que le gouvernement norvégien organise pour des réfugiés srilankais devrait pouvoir être organisé, en Belgique, entre habitants du même pays) et le rattachement « des communes à facilités » à Bruxelles (où leur statut bilingue sera plus facilement respecté).

[4Je suis toujours sidéré, en parlant autour de moi, de constater que beaucoup de Wallons ignorent totalement que Bruxelles-ville est déjà la capitale de la Flandre. Faites le test autour de vous !

[5Mon ami Marc Lelangue, echte bilingue, trouve la formule « brutale ». Moi aussi, et j’espère ne jamais devoir l’utiliser dans la « vraie vie ». Il précise aussi : « Plaider pour une circonscription électorale nationale me semble plus utile que de lancer des slogans d’exclusion. On ne se retrouverait plus avec des gusses élus par 800.000 West-Flamands qui gouverneraient les Ardennais sans avoir à répondre de leurs actes devant ceux-ci.  » Je souscris des deux mains à la proposition.

[6Bon, d’accord, c’est un peu « limite » comme humour, mais du « bon » côté de la limite.

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