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édito


Vers une société « zéro déchet » - édito

Dis-moi comment tu gères ta poubelle, et je te dirai qui tu es… Aujourd’hui, la distinction entre « ressources » et « déchets » n’est pas encore suffisamment claire. Or l’état de notre planète, notre santé et la protection de nos matières premières – mais aussi la qualité des sols, des eaux et de l’air – dépendent en bonne partie de la gestion de nos déchets. Le temps est venu de de construire une société « zéro déchet » !

« Et vous, que faites-vous pour l’environnement ? – Moi, je trie ! » Le tri des déchets est le premier geste « vert » que nous revendiquons [1]. Et en cette époque de nettoyage de printemps, ce ne sont pas seulement les bouteilles en verre et les boîtes de conserve que nous allons trier, mais peut-être aussi le vieux congélateur qui dort dans la cave et les vêtements que nous n’avons plus mis depuis des années.
Nous allons nous débarrasser de tout cela sans trop y penser – ce ne sont « que » des déchets après tout, pas le genre de choses auxquelles on prête une grande attention, quand on ne les traite pas avec mépris… Et pourtant ! Ces gestes sont très loin d’être anodins. Ils peuvent avoir des conséquences sur notre environnement, sur notre emploi, sur notre santé, sur l’état de notre planète. Et nous avons en main d’excellentes cartes à jouer.
Les poubelles ont un grand avantage : elles sont visibles, toujours à notre portée, nous les utilisons tous sans exception, à la maison, au bureau, à l’usine, à l’école, au restaurant et ailleurs. Il y a donc là un domaine propice à susciter des initiatives, une participation citoyenne, des mobilisations. D’autant plus que tous les niveaux de pouvoir de notre société sont d’une manière ou d’une autre impliqués : les associations comme l’Union européenne, les Régions comme les industriels, les communes comme les citoyens. Alors, bougeons-nous !

Ne pas faire de nos ressources des déchets

Ayons l’œil aux aguets lors de nos achats. Achetons moins et mieux. Cela nous économisera aussi un tri fastidieux des déchets. Car le tri des emballages, dont nous sommes si fiers en Belgique (très encouragés, avec raison, par Fost Plus), ne peut servir de cache-sexe à nos comportements d’hyper-consommateurs. Notre société de consommation ne fonctionne pas avec pour objectif l’économie des ressources : l’industrie se félicite de faire de l’écodesign, mais lance de plus en plus de produits sur le marché. Les emballages sont sans cesse plus légers et pourtant notre poubelle ne se réduit pas.
Mais nous avons le pouvoir d’acheter moins, en réfléchissant à nos vrais besoins. Par bonheur, c’est en laissant courir notre imagination que nous pourrons consommer mieux – moins d’objets, mais aussi d’énergie et de matière : en créant des services collaboratifs qui permettent de mutualiser certaines de nos acquisitions (lire notre dossier p.12), en créant de nouvelles choses à partir d’anciennes, en relocalisant nos achats.
Ensuite, quand nous achetons, achetons malin. En prenant conscience du cycle de vie des objets dont nous avons l’usage : qui les a fabriqués, où, avec quoi, seront-ils durables, réparables, réutilisables, recyclables ? Un téléphone portable par exemple, que beaucoup d’entre nous remplacent régulièrement, est un tel concentré de ressources, d’énergie, de travail, de pollution, qu’il est irresponsable de le traiter avec tant de légèreté…
Et même s’il était entièrement recyclé, cela n’effacerait jamais la lourde charge écologique et sociale qu’il représente. Le recyclage étant lui-même, ne l’oublions pas, consommateur d’énergie. La simple attention aux aliments que nous achetons et préparons, en réduisant le gaspillage alimentaire (restes de repas ou nourriture jetée sans avoir été entamée), pourrait faire économiser 500 euros par an aux ménages européens [2]. Commençons donc par ne pas faire de nos ressources des déchets [3].

Des habitants de la commune de Thimister ont, en janvier dernier, décoré leur maison communale de sacs poubelle... parce qu’ils considèrent qu’ils en reçoivent trop (offerts après paiement de la taxe communale sur les déchets). Ce qui ne pousse pas les gens à trier, que du contraire, les citoyens étant incités remplir des poubelles qui seront incinérées.


Des « matières premières secondaires »

Mais lorsque déchets il y a, allons y chercher les richesses qu’ils contiennent !
Même si les progrès réalisés ces dernières années ne sont pas négligeables, loin de là, nous continuons aujourd’hui à brûler trop de déchets. Dans la poubelle « grise » wallonne, on trouve encore 41 % de déchets organiques, et les incinérateurs voient également passer des métaux, des plastiques et du papier. Autant de matériaux dont le recyclage nous permettrait de créer des emplois, d’économiser des matières premières et de diminuer nos émissions de CO2. D’après une étude réalisée par les Amis de la Terre, recycler 70 % des matières recyclables permettrait de créer 560.000 emplois directs et indirects [4] en Europe. Des emplois moins délocalisables… Le recyclage de 100.000 tonnes de déchets créerait 200 emplois – et bien plus encore si nous réparions nos objets. Mais seulement 20 à 40 si ces déchets sont incinérés, et 10 s’ils sont mis en décharge [5].
Recycler, c’est évidemment aussi transformer les déchets en « matière première secondaire », une matière que nous ne devrons plus extraire : les aciers, s’ils sont purs, sont recyclables à l’infini ou presque. D’où l’importance pour l’Europe d’être à la pointe dans les technologies du recyclage. Prenons une longueur d’avance en innovant dans la conception de produits recyclés et recyclables. Car lorsque nous serons 9 milliards d’humains sur cette petite planète, dilapider nos ressources comme nous le faisons encore aujourd’hui sera simplement impossible, et un usage en boucle de nos matériaux sera indispensable – un objet en fin de vie contribuant à la naissance d’un nouveau.
De plus, ces matières premières secondaires ont comme énorme atout d’émettre beaucoup moins de gaz à effet de serre lors de leur production. Ainsi, l’Union européenne constate que l’application effective de sa législation actuelle concernant les déchets permettrait déjà de réduire les émissions des 27 Etats membres de 146 à 244 millions de tonnes équivalent CO2, soit 19 à 31 % des objectifs européens (-20 % pour 2020) [6].

Eviter les poisons

Les déchets sont aussi une question de santé publique. A l’échelle européenne, nous devons cesser de les faire disparaître, en croyant qu’ils vont miraculeusement s’évaporer dans les airs ou s’évanouir sous terre. Car c’est plutôt l’inverse qui se passe : mis en décharge ou incinérés, certains de nos déchets vont se transformer en dangereux polluants. Abandonner un vieux frigo, jeter des piles à la poubelle, c’est disperser des produits toxiques dans la nature.
Par tête d’habitant, la Belgique est le cinquième pays au monde le plus touché par le cancer. Notre lourd héritage industriel, notre mode de vie stressé, notre alimentation et le trafic automobile délirant n’y sont sans doute pas pour rien. Mais cessons d’en rajouter avec notre gestion des déchets. Pour les décharges nous y sommes presque, mais une réflexion sur l’incinération serait certainement une excellente idée. Car si les incinérateurs traitent de plus en plus leurs fumées (les deux tiers de la surface de l’incinérateur bruxellois par exemple sont consacrés à cela), des substances potentiellement toxiques en sortent toujours, rejetées dans l’air par les cheminées bien sûr, mais aussi « valorisées » en soubassements de route pour les mâchefers ou comme substitut du sel dans des mines pour les fines cendres volatiles [7], ou placées en décharges pour les résidus ultimes contenant des métaux lourds. Nous ne nous en débarrasserons sans doute pas de sitôt, mais nous pouvons au moins en diminuer les nuisances en les réduisant à ce qui, aujourd’hui, est impossible à recycler ou à traiter de manière plus écologique. Une chose est sûre : nous ne pouvons nous satisfaire de la situation actuelle. Des avancées importantes sont nécessaires dans la gestion des déchets.
Etre un consommateur averti, c’est posséder un pouvoir formidable ! Alors poussons nos dirigeants à résister aux lobbies industriels et à instaurer des législations qui favorisent la mise sur le marché de produits réellement recyclables et dont l’innocuité est prouvée. Nous pouvons diminuer la toxicité des matériaux, et donc des objets, dès leur conception. Du marquage énergétique des appareils ménagers électroménagers à l’interdiction des sacs plastique gratuits dans les supermarchés, ou aux autocollants « Pub, non merci ! » sur les portes, des exemples efficaces existent, alors étendons-les. De manière beaucoup plus créative, car l’état de la planète, notre santé et la protection de ressources en dépendent !

Laure de Hesselle

Lire cet édito dans le magazine papier disponible chez votre libraire. Vous pouvez aussi le commander par courriel (nous vous l’enverrons par la poste, voir tarif ici) ou l’acheter au format PDF (3 euros).

[194 % des répondants qui disent faire un effort pour l’environnement (soit 37 % de la totalité des répondants) en Wallonie trient leurs déchets. La prévention des déchets, Crioc, 2010.

[2Moving towards a recycling society, Commission européenne, janvier 2011.

[3Nous empruntons cette formulation au Cniid, le Centre national d’information indépendante sur les déchets. www.cniid.org.

[4More jobs, less waste, Friends of the Earth, septembre 2010.

[5Etude de la Commission européenne citée par le Cniid, Les raisons d’un moratoire : questions/réponses sur l’incinération des déchets, décembre 2007.

[6Commission staff working document, on the Thematic Strategy on the prevention and recycling of waste, Commission européenne, janvier 2011.

[7Injectées dans les poches de sel, elles remplacent peu à peu celui-ci, qui peut ainsi être extrait sans que la poche ne s’écroule. L’idée étant que là où il y a du sel, il n’y a pas d’eau, et que donc aucune percolation n’est possible.

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