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La dérive des continents

Un hara-kiri tranquille. La Belgique serait-elle en train de devenir championne du monde de « l’ingouvernementabilité » [1] ?

Bien sûr, avec 289 jours sans gouvernement au compteur, l’Irak est toujours tenant du titre. Mais ce pays-là était en guerre. Hors-concours, en quelque sorte. Chez nous, pas d’armée d’occupation. On se tue entre soi, à petit feu, au cours d’interminables réunions stériles, en usant les plus œcuméniques patiences. On ne se dispute même plus. On s’évite. On attend. On renverse tout. Et on recommence… La politique belge ressemble de plus en plus à un match de foot surréaliste sans buts et sans filets. Par habitude, tout le monde court encore après la balle. Mais plus personne ne sait où il faut la mettre.

Camping et eau tiède. Après neuf mois d’affaires courantes, la population commence pourtant à s’ébrouer. « Tiens, que se passe-t-il ? » Le Belge, qui en a vu d’autres — 193 jours en 2007 —, est un peu lent à la détente.
Les « réactions » qui montent de la société civile ne me rassurent pourtant guère. Ici, on campe virtuellement au 16, rue de la Loi. Dans un bel élan de consumérisme, on réclame « le remboursement du gouvernement ». Clic. Comme si voter, acte civique et gratuit par excellence, c’était acheter un appareil électroménager. Clic. Drôle d’idéologie : un petit commerçant accouplé à un publicitaire. Clic-clic : la politique au ras du Game Boy. Ailleurs, dans une parodie de marche blanche, on descend dans la rue. Sans une bête panne de chauffage, j’aurais été parmi les 35.000 protestataires. Mais à la tribune, quel festival d’eau tiède ! « Shame » ? Honte toi-même ! Mais non, les gars, il ne « suffit » pas de « se mettre d’accord » pour former un gouvernement. Même en Belgique, un exécutif ne peut être à la fois rond et carré, libéral et socialiste, indépendantiste flamand et belge fédéral. A quoi bon avoir 19 ans si c’est pour enfoncer les portes ouvertes à grands coups de langue de bois ?

Mars et Vénus. Facile de critiquer. Et toi ? Moi, pour une fois, j’ai tout compris. J’ai compris que Flamands et francophones ne vivent plus sur la même planète. Et que tout découle de là. J’étais aux premières loges, au KVS [2], avec Daniel Hélin, Didier De Neck et Pierre Mertens, petite phalange francophone venue soutenir les artistes flamands de « Niet in onze naam / Pas en notre nom ».
Pour dénoncer « le nationalisme borné » et défendre une société ouverte et solidaire. A l’extérieur, en guise de comité d’accueil, une poignée de fachos flamingants, venus, comme au Tour de France, agiter leurs Vlaamse Leeuw devant les caméras. Une soirée tonique, roborative et enthousiasmante. Mais j’ai pourtant pris une claque : nous ne connaissons plus rien à la Flandre. Vous m’avez entendu ? Plus rien. Ni ses chanteurs, ni ses acteurs, ni ses romanciers, ni ses cinéastes, ni ses radios, ni ses journaux, ni ses onze chaînes de télé. Et encore moins ses hommes politiques. Il y avait là 40 artistes. J’en connaissais trois. Nous aurions été en Autriche, je ne me serais pas senti plus étranger. A Bruxelles, dans ma ville !

Arno, prof de français. Vous avez vu Loft, d’Eric Van Looy ? Non ? Un million deux cent mille entrées en Flandre. Un Flamand sur six a été voir ce film, en comptant les bébés et les grabataires. Et Koko Flanel, de Stijn Conincx ? Avec Urbanus ! … Qui ça ? … Urbanus — le comique ! Un million cent mille entrées ! Et le livre Congo, een geschiedenis, de David Van Reybrouck ? Moi non plus. Ce bouquin a pourtant été tiré à 200.000 exemplaires, en 26 éditions. Et son auteur habite Saint-Gilles, à Bruxelles, dans la même commune que moi. Hallucinant ! Vous comprenez ce que je veux dire ? Les Flamands vivent dans un autre monde. Ce sont des extraterrestres. Ils nous ignorent désormais comme si souvent nous les avons ignorés. Fini le temps où l’intellectuel flamand, qui avait fait ses études à Paris, manipulait mieux que vous le subjonctif présent. Mis à part le très courtois et très bilingue Jan Goossens, directeur du KVS, la nouvelle génération apprend le français avec le professeur Arno — dans cette école autrefois réservée aux coureurs cyclistes et aux gardiens de but. Rassurez-vous  ! Cela ne les empêche pas de toujours parler trois fois mieux français que vous-même le « flamand ».

Game over ? Comme dans une pyramide alimentaire, c’est sur le large socle médiatique de la langue et de la culture que se sont construits, en Flandre, l’opinion publique, l’appareil d’Etat, les partis politiques et le gouvernement. Si De Wever et la N-VA sont aujourd’hui si puissants là-bas, si le Vlaams Belang pèse toujours autant sur l’opinion, si le CD&V poursuit sa lente dérive nationaliste, c’est parce que ces partis « surfent » sur cette réalité anthropologique-là. C’est parce que la Flandre se perçoit déjà culturellement comme « nation » qu’elle génère les forces politiques qui la poussent vers une plus grande autonomie.
Et alors ? Alors, les choses sont, au fond, très simples. Soit nous arrivons à reconstruire un espace public commun entre nos deux communautés, et la Belgique a encore sa chance. Pour les francophones, cela signifiera concrètement : développer le bilinguisme, partout où nous le pouvons. Et ce sera une véritable révolution culturelle [3].
Soit la dérive des continents continuera inexorablement. Et, dans moins de 20 ans — ou dès que la succession d’Albert II sera à l’ordre du jour — la Flandre sera indépendante. Elle sera indépendante, et tous les arguments « rationnels » que l’on oppose aujourd’hui à ce fantasme — la dette, la royauté, Bruxelles, la sécurité sociale et les Diables rouges — seront balayés en un instant par l’insondable ivresse d’exister enfin sur la scène de l’Histoire. J’ai dit, punt aan de lijn… en de wind van achter [4] !

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Le cap tout symbolique des 250 jours sans gouvernement a été franchi le 19 février dernier, alors que ce magazine était à l’impression.

[2Le Koninklijke Vlaamse Schouwburg, Théâtre royal flamand, l’une des deux ou trois grosses institutions culturelles flamandes à Bruxelles.

[3Pour rappel, l’initiative citoyenne « Tartine & Boterham » met sur pied des tables de conversation bilingues (« babbeltafels  ») où néerlandophones et francophones peuvent pratiquer la langue de « l’autre » communauté et se réapproprier le débat public sur l’avenir du pays. Une « table » virtuelle regroupe 130 personnes sur Facebook (tartineboterham@ groups.facebook.com) et les premières « vraies » tables se sont ouvertes à Saint-Gilles. Des relais en Wallonie et en Flandre sont toujours les bienvenus ;-)). Renseignements : claude.semal@gmail.com.

[4Point à la ligne et bon vent !

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