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édito


« Nucléaire, dégage ! » - édito

Une fenêtre s’est ouverte pour accélérer le mouvement de sortie du nucléaire en Europe. Fukushima a achevé de décrédibiliser le secteur, l’opinion publique est lasse des mensonges des nucléocrates, et les technologies alternatives de production d’électricité sont arrivées à maturité. Alors cette fois, faisons-le entendre clairement ce « Nucléaire, dégage ! »

Le Japon est le pays martyr de l’atome. En 1945, Hiroshima a marqué tragiquement le début de l’ère nucléaire. Fukushima en symbolise aujourd’hui le début de la fin !

Mythes, catastrophes et bricolages

Contrairement à ce que ce secteur industriel tente de faire croire, il n’y a pas d’un côté le nucléaire militaire et de l’autre le nucléaire civil. L’Iran, où depuis des années la communauté internationale s’évertue à freiner le développement d’une filière « civile », en est l’illustration la plus récente et la plus évidente. Les deux branches prétendument séparées de ce secteur sont en fait les deux faces d’une même pièce. Les matières, les technologies et les personnels sont identiques. Et le nucléaire civil a bien souvent constitué une couverture pour le développement d’une filière militaire [1].
La filière nucléaire militaire est née aux Etats-Unis, dans l’extrême urgence de la guerre totale et dans la crainte que le régime nazi n’accède avant tout le monde à cette arme d’apocalypse (même s’il s’est avéré, a posteriori, que les savants d’Hitler n’étaient pas très avancés dans leurs travaux). Les Etatsuniens ont profité de la maîtrise qu’ils avaient de cet armement pour écraser le Japon, en rasant Hiroshima et Nagasaki, et surtout pour avertir les Soviétiques de leur puissance de frappe.
Surfant sur la vague consumériste des sixties et sur la foi grandissante en une science capable de dominer la matière, le secteur nucléaire civil en a bluffé beaucoup pendant un demi-siècle environ. Au point d’en arriver à passer outre à toutes les oppositions, souvent déterminées pourtant. Les centrales ont alors poussé comme des champignons, jouant sur le mythe de l’énergie inépuisable, propre et capable de nous garantir l’indépendance énergétique, lors de la première crise pétrolière de 1974.
Et puis, en 1986, il y a eu Tchernobyl, la première grande catastrophe, marquant un coup d’arrêt presque partout sur la planète. Un million de morts et mille milliards de dégâts, l’essentiel étant caché bien sûr (lire notre dossier, p. 13). Le secteur en a pris pour 20 ans. Avec le vieillissement des centrales, la fermeture de Superphénix en France et l’annulation d’une flopée de commandes, le nucléaire est alors entré dans une phase de déclin.
Ces dernières années cependant, le secteur a relevé un peu la tête. Entre fausses annonces de relance et vrais débuts de travaux, quelques nouvelles centrales étaient mises en chantier.
On compte aujourd’hui 442 réacteurs sur la planète, qui produisent ensemble moins de 4 % de la consommation énergétique mondiale. Mais les nouveaux projets nucléaires ne compensent pas du tout la fermeture prochaine des réacteurs en fin de vie. Tchernobyl avait sérieusement entaché la réputation de l’atome. Avec Fukushima et ses quatre réacteurs au coeur déglingué, le masque est définitivement tombé.
Fin mars-début avril, à Fukushima, l’urgence était au colmatage des fuites d’eau radioactive s’écoulant vers le Pacifique. Le bricolage semblait alors total. Après avoir tenté de boucher la fuite avec du ciment, le personnel en était arrivé à utiliser un mélange de polymères, de papier journal et de sciure (!). « Il faudra probablement plusieurs mois avant de stopper les fuites radioactives », reconnaissait un conseiller du premier ministre japonais. On apprenait dans la foulée que 11.500 tonnes d’eau dont la radioactivité était 500 fois supérieure aux limites légales étaient volontairement rejetées dans l’océan – l’opérateur ayant besoin de libérer de la place pour stocker de l’eau dont la radioactivité était, elle, 10.000 fois supérieure aux limites légales.
« C’est une technique de la dernière chance, sans doute pour éviter un péril encore plus grand. C’est un geste que l’on n’a jamais envisagé auparavant face à une situation hors de contrôle, constatait le docteur Patrick Smeesters, chargé de cours en radioprotection et en rayonnements ionisants à l’UCL [2]. Toute la chaîne alimentaire risque d’être atteinte. » Cela dépend notamment des radio-isotopes concernés. « Si c’est de l’iode, il aura disparu dans 80 jours. Si c’est du césium, il faudra 300 ans. Quant au plutonium, ce serait des milliers d’années. »
Plus largement, personne ne sait pas ce qu’il adviendra de ce site et surtout quels seront les ravages provoqués à moyen et long terme par le magma radioactif extrêmement dangereux présent dans les quatre réacteurs en péril.

Aucune des vertus dont on le crédite

L’opinion publique découvre, à travers le drame de Fukushima, la réalité cachée du nucléaire. Cette industrie ne constituera sans doute qu’une incompréhensible parenthèse dans l’histoire de l’humanité : collectivisation des risques et confiscation des bénéfices, désinformation, déni, suffisance, mensonge, mauvaise foi, manipulation, mépris de la santé des populations et absence de considération pour les générations futures.
On le cache aux citoyens, mais le nucléaire coûte très cher. En effet, les vrais coûts du secteur ont été et sont encore largement pris en charge par les pouvoirs publics (recherche, formation du personnel, surveillance militaire de certains sites…), ou sont ignorés ou camouflés (comme le démantèlement des centrales et la gestion des déchets pendant des milliers d’années). Les déperditions d’énergie sont énormes dans ce secteur (refroidissement des centrales) et les pertes résultant du transport de l’électricité sur de longues distances par les lignes à haute tension sont elles aussi considérables. Si l’on pouvait tout chiffrer, depuis les dégâts engendrés par l’exploitation des mines d’uranium jusqu’à la surveillance des déchets (qui sera reportée sur les épaules des générations futures peut-être pendant des millénaires) en passant par le démantèlement des centrales, il est évident que du berceau à la tombe, le nucléaire est l’énergie la plus chère qui soit. Le tour de force de la propagande a été de nous la présenter comme « bon marché », tout en nous la vendant cher (le prix du kWh nucléaire pour le consommateur belge est en fait celui de l’électricité produite à partir de gaz naturel). Autant de pirouettes incroyables qui permettent au secteur de réaliser d’énormes bénéfices sur le dos des consommateurs, et de faire prendre les vrais risques à la collectivité.
« En fait le nucléaire ne porte aucune des vertus dont on le crédite, constate Inter-Environnement Wallonie. Il n’assure pas notre indépendance énergétique, il s’appuie sur des matières premières limitées, et il n’est pas neutre en CO2. Pour IEW, le débat sur l’avenir du nucléaire en Belgique ne peut plus être reporté sous des prétextes fallacieux. Depuis 2003, certains de ceux ayant voté la loi de sortie du nucléaire ont entretenu le flou sur sa mise en œuvre effective et oublié plus ou moins sciemment de la préparer. Malgré cela, la première étape du programme pourra être mise en œuvre (voir notre tableau en page 15). Il est grand temps d’assumer les choix posés, de maintenir le calendrier et de se donner les moyens de le respecter ! »
Nous avons aujourd’hui de nombreux atouts pour dire non au nucléaire, et nous faire entendre clairement cette fois. Ce qui se passe en Allemagne est de très bon augure à cet égard. Le 11 avril dernier, on apprenait que Berlin était en train de « réévaluer la question de l’utilisation future de l’énergie nucléaire ». Un document, élaboré par les ministères de l’Economie et de l’Environnement, expose un « plan en six points pour négocier un tournant de la politique énergétique ». L’objectif visé : « Passer rapidement à l’âge des énergies renouvelables. » Tout sera fait, explique ce plan, pour soutenir les énergies propres, notamment en écartant les obstacles administratifs à l’installation de nouveaux parcs éoliens, en soutenant de manière plus intensive les projets de construction d’éoliennes en mer, et en facilitant la construction de nouvelles lignes électriques. Fin mai, un comité éthique comprenant des représentants de la société civile, des églises et du monde scientifique devra rendre un avis sur la question.
En Allemagne, 60 % des citoyens se disent favorables à une sortie du nucléaire « le plus rapidement possible » et la Confédération des groupes énergétiques allemands (BDEW) soutient désormais un abandon du nucléaire d’ici 2020. C’est la date qui avait d’ailleurs été prévue par le gouvernement SPD-Grünen (socialistes-Verts) pour sortir l’Allemagne du nucléaire. Angela Merkel avait cru bon d’accorder un sursis supplémentaire de 12 ans. Sous la pression de l’opinion publique, la chancelière est aujourd’hui en train de faire marche arrière et veut définir une nouvelle ligne de conduite sur le nucléaire lors d’un conseil des ministres prévu à la mi-juin.

Agir pour sortir du mortifère

Nous sommes dans une situation relativement comparable en Belgique, où les Verts et le SP.a sont favorables à la sortie du nucléaire. Il ne faudrait peut-être pas grand-chose pour faire basculer les plus ouverts parmi les socialistes francophones et, sait-on jamais, les sociaux-chrétiens avec eux. L’opinion publique a changé, et les partis politiques commencent à s’en rendre compte. Les partisans de la sortie rapide du nucléaire ont aujourd’hui le vent en poupe.
Outre le fait que notre approvisionnement électrique n’est nullement en péril si nous fermons les trois plus vieilles centrales en 2015, comme c’est actuellement prévu par la loi, il est devenu évident que les investissements massifs dans les renouvelables et les économies d’énergie constituent aujourd’hui les voies d’avenir, à la fois pour garantir notre approvisionnement énergétique et pour nous tenir à l’écart d’un accident majeur, ingérable au cœur de l’Europe.
La Belgique dispose d’une épargne considérable, évaluée à mille milliards d’euros. Proposons aux citoyens d’investir eux aussi dans un avenir énergétique débarrassé du nucléaire, en créant des emplois non délocalisables et au service de la collectivité.
Dans un livre récent, intitulé Le mystère du nocebo, Patrick Lemoine, médecin de son état, soutient l’hypothèse que le flux d’informations négatives déversé quotidiennement par les médias entraîne à terme une dérégulation du système immunitaire et une altération de la santé des citoyens [3]. La répétition quotidienne d’informations catastrophiques donne à la population un sentiment d’impuissance absolue. Le nucléaire fait indéniablement partie de cette catégorie d’informations. On ne peut bien sûr reprocher à la presse de parler du nucléaire. Mais pour éviter d’être soi-même victime de l’effet nocebo, chacun peut agir pour sortir individuellement et collectivement de ce secteur mortifère (lire notre dossier p.14 à 17).
Une fenêtre est plus que jamais ouverte pour sortir du nucléaire. Alors faisons-le entendre clairement ce « Nucléaire, dégage ! ».

André Ruwet

[1Lire à ce propos Désobéir au nucléaire, par les Désobéissants, Le Passage clandestin, 2011.

[2Le Soir du 5 avril 2011.

[3Le nocebo (littéralement : « je nuirai » en latin) est un phénomène psychosomatique ravageur. L’effet nocebo, étudié depuis les années 60, apparaît lorsqu’une attitude pessimiste suffit à produire des effets nocifs sur la santé d’un patient. L’information catastrophique « balancée » aux populations sans qu’elles aient la possibilité de comprendre et d’agir contribue à rendre les gens malades. L’ouvrage cité est paru chez Odile Jacob en 2011. Patrick Lemoine est également auteur du livre Le mystère du placebo, publié chez le même éditeur en 1996.

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