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La « main invisible » : l’amour rend aveugle !

Face aux dégâts provoqués par les intérêts particuliers des banquiers d’affaires, des fonds spéculatifs et autres agences de notation, on a du mal à comprendre comment les banquiers centraux peuvent entretenir une telle confiance envers le dogme de la « main invisible » et du marché autorégulateur.

Les stigmates de la crise financière qui a éclaté en 2008 sont loin d’avoir disparu. L’emploi reste en berne, l’endettement des Etats atteint des sommets et les plans d’austérité qui se succèdent réduisent les droits sociaux des citoyens. Pourtant, la foi de certains envers la main invisible du marché reste intacte et les banquiers centraux semblent tout particulièrement concernés. C’est un constat préoccupant lorsqu’on sait que les banques centrales ont un rôle majeur à jouer pour encadrer le crédit et enrayer les bulles spéculatives.

Les banquiers centraux bloqués

C’est notamment le cas d’Alan Greenspan, l’ancien banquier central des Etats-Unis, qui s’est livré, dans le Financial Times du 29 mars 2011, à une véritable profession de foi dans la main invisible et le marché autorégulateur : « Qu’on le veuille ou non, les marchés concurrentiels sont mus par une version internationale et sacrément opaque de la main invisible d’Adam Smith. (…) A de très rares exceptions près (en 2008 par exemple), l’action de la main invisible mondiale a débouché sur une relative stabilité des taux de change, des taux d’intérêt, des prix et des salaires. » Cette profession de foi a provoqué une réponse ironique du politologue américain Henry Farrell, reprise par le prix Nobel d’économie Paul Krugman, qui se sont amusés à replacer la formule de Greenspan dans d’autres contextes : « A de très rares exceptions près, les réacteurs nucléaires japonais ont résisté aux tremblements de terre ; les opérations de Madoff ont offert d’excellents rendements ; etc. [1].
Alan Greenspan n’est pas le seul banquier central à ne pas tirer les leçons de la crise financière. Dans un sondage auprès de 46 économistes et banquiers centraux européens publié en France par le Conseil d’analyse économique [2], à la question de savoir si la crise économique est aussi une crise de la théorie économique, 56 % des économistes ont répondu oui, mais… 0 % des banquiers centraux se sont déclarés du même avis !
La théorie de la main invisible d’Adam Smith, développée à la fin du 18e siècle, visait à rendre compte de l’effet mécanique selon lequel l’addition des intérêts individuels aboutit à l’intérêt général : « Chaque individu travaille nécessairement à rendre aussi grand que possible le revenu annuel de la société. A la vérité, son intention, en général, n’est pas en cela de servir l’intérêt général, et il ne sait même pas jusqu’à quel point il peut être utile à la société. En préférant le succès de l’industrie nationale à celui de l’industrie étrangère, il ne pense qu’à se donner personnellement une plus grande sécurité, et en dirigeant cette entreprise de manière à ce que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain ; en cela comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions, et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société que cette fin n’entre pour rien dans ses intentions [3]. »

La concurrence « parfaite » n’existe pas

Plus de deux siècles plus tard, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts et on a appris que la concurrence « pure et parfaite », postulat de base de la théorie de la main invisible, n’existe pas. L’histoire économique est au contraire truffée d’exemples démontrant que les intérêts particuliers peuvent aboutir à des conséquences néfastes pour l’intérêt général. C’est notamment ce qu’ont démontré les travaux d’un autre prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz : « Mes recherches sur la théorie économique de l’information ont montré que, chaque fois que l’information est imparfaite, en particulier lorsqu’il y a des asymétries d’information − lorsque quelqu’un sait quelque chose que les autres ignorent (autrement dit, toujours) −, la main invisible est invisible pour la bonne raison qu’elle n’existe pas. Sans réglementations et interventions appropriées de l’Etat, les marchés ne conduisent pas à l’efficacité économique [4]. »
Face aux dégâts économiques et sociaux provoqués par les intérêts particuliers des banquiers d’affaires, des fonds spéculatifs et autres agences de notation, on a du mal à comprendre comment les banquiers centraux peuvent continuer d’entretenir une telle confiance dans le dogme de la main invisible et du marché autorégulateur. Sinon par le fait que l’amour rend aveugle !

Par Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11 11 11

[3La richesse des nations, Adam Smith, tome II, Flammarion, 1991, p. 43.

[4Un autre monde. Contre le fanatisme du marché, Joseph Stiglitz, Fayard, 2006, p. 15.

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