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Un concombre présumé innocent

Dom Juan. Il y a comme un air de famille entre le coup de queue de DSK et le coup de tête de Zidane. Promesse de gloire, course à la testostérone, retour du refoulé, geste « impensable » et, in fine, sortie du terrain en short.

Le voyeur en nous aime les chutes inouïes, les catastrophes graveleuses, les tsunamis émotionnels. Pensez : le directeur du FMI ! Le favori des sondages à l’élection présidentielle française ! A poil, sous la douche ! Agresser une femme de chambre ! Quel scénario  ! Quel feuilleton ! Oui, et aussi  : quelle vacuité. Laissons donc procureurs et avocats se battre, à quatre pattes, sur le tapis de la suite 2806 du Sofitel de New York, le nez dans les traces de sperme, et ouvrons deux autres procès.

Tartuffe. Le premier, c’est celui de la justice américaine elle-même. Cette machine infernale qui, à coups de millions de dollars, commence par lyncher un présumé coupable, menotté au terme d’une instruction à charge, avant de couvrir d’ordures la présumée victime, dont la vie privée, décortiquée par les fouille-merde de la défense, sera à jamais déconsidérée et salie. Une justice « privatisée », truquée comme une soirée de catch, où tout se paye, se négocie et s’achète, à commencer par la liberté du prévenu. Un système idéal pour acquitter un riche coupable – et, a fortiori, un riche innocent –, puisqu’il suffit du « doute » d’un seul juré pour faire capoter l’accusation. Ça coûte combien, au pays d’Obama, le « doute » d’un juré ?

L’école des femmes. La France ne sort pas grandie de cette affaire. Un homme politique (français) à New York est accusé de viol par une femme de chambre (noire). Or, par machisme, chauvinisme, amitié ou réflexe de classe, pratiquement tous les commentateurs se sont d’abord identifiés à l’agresseur présumé plutôt qu’à la supposée victime. « Une tragédie française », a par exemple titré l’hebdomadaire Marianne, que l’on a connu mieux inspiré [1]. Si la femme de chambre avait été française, et l’homme politique ghanéen, ce magazine eût-il titré « Une tragédie ghanéenne » ? Deux Français sur trois sont toujours persuadés qu’il y a un « complot  » contre l’ex-directeur du FMI. On ne peut certes pas totalement exclure un chantage au fric ou un coup tordu d’obscurs services. Mais, si j’en crois mon expérience – et celle des psys du monde entier –, un être humain n’a besoin de personne pour faire son propre malheur. Et DSK, en matière de harcèlement sexuel, avait de sérieux antécédents (comme les affaires Naguy et Banon). Oh ! grands défenseurs des droits de l’homme, avant de délégitimer Nafissatou Diallo, la femme de chambre, ne faudrait donc-t-il pas, d’abord, au moins écouter son témoignage ?

Le médecin malgré lui. L’ironie de l’histoire – façon de parler ! – est que la chute de DSK intervient au moment où la politique du FMI exsude toute sa nocivité. Les Diafoirus du FMI soignent en effet les malades en les saignant. Et, comme chez Molière, ces « remèdes » les tuent plus sûrement que la maladie. La Grèce, qui en est à sa dixième grève générale, est en train de couler à pic. Le Portugal et l’Irlande n’en sont pas très loin. Et c’est cet homme-là, dans sa prison dorée à 35.000 euros par mois, qui voulait imposer l’austérité aux travailleurs européens – dans des pays où le salaire minimum plafonne à 600 euros ?!
La Grèce doit aujourd’hui vendre tout ce qu’elle possède : les ports, les aéroports, les trains, les avions, la banque postale, l’eau, l’électricité, les télécoms et même les stations balnéaires. Cela ne suffira pas. Politiquement, ce pays est déjà mis sous tutelle comme un protectorat africain. Le gouvernement n’a plus aucun contrôle sur la conduite de son économie. Il emprunte aujourd’hui à 26 % des sommes que les banques, elles, empruntent toujours à 1 % auprès de la Banque européenne ! Et vive l’Europe du traité de Lisbonne !

Les amants magnifiques. Mais les « indignados  » de la Puerta del Sol, à Barcelone, et tous leurs petits frères européens, signalent peut-être la naissance d’une autre Europe. Une Europe qui se construirait dans la fraternité, la solidarité et l’intelligence, autour de l’élargissement de nos droits humains, écologiques et sociaux. Une Europe qui scellerait une nouvelle alliance entre le « précariat » [2], la jeunesse, les salariés et les classes moyennes, contre ce capitalisme financier qui est en train de détruire tout ce qu’il touche. Une Europe qui nous ferait rêver quand celle de DSK nous fiche des cauchemars.

Scapin. Et le gouvernement belge ? Le quoi ? Ah, oui ! Le Vlaams Belang a déposé sa rituelle proposition de loi sur l’amnistie des collaborateurs flamands de 40-45, avec un peu plus de succès que d’habitude. Et avec sa tête de perroquet arrogant et bouffi, l’avocat Vic Van Aelst est la nouvelle recrue de la NVA. Sa spécialité : insulter les francophones (et les cabillauds d’Ostende). S’il avait dit la moitié sur les Juifs ou les Arabes, il serait passible des tribunaux. A quoi bon amnistier leurs parents, s’il faut remettre leurs enfants en prison [3] ?

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Marianne du 21 mai 2011. Dans le même numéro, le chroniqueur Alain Rémond faisait heureusement entendre un autre point de vue : « Pardon à Nafissatou ! ».

[2Néologisme construit avec les mots « prolétariat » et « précarité », le « précariat » définit l’ensemble des travailleurs précaires.

[3L’humour, qui est toujours une transgression, peut-il être bicommunautaire ? J’espère en tout cas que cette phrase, qui est évidemment provocatrice, fera aussi sourire quelques Flamands.

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