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Le mammouth et l’Airbus

Préhistoire. En sortant de l’ascenseur, au troisième étage de l’expo Magritte, je me suis arrêté, le souffle coupé, devant une toile monumentale du maître. Quelle force ! Quelle beauté ! Quelle poésie ! Ce n’était qu’une triple fenêtre, ouverte, de toute sa hauteur, sur les toits de Bruxelles : un troupeau de cumulus, figés dans un camaïeu d’ouate et d’orages, sur un vieux fond de lessive bleu pastel.

J’ai, ce soir, ce même ciel sous les yeux, exactement, depuis ma terrasse périgourdine fraîchement carrelée d’ocre tendre (ouille, mon dos !). Et toujours, la même force, violente, la même beauté. (Le ciel, pas la terrasse. Encore moins le dos. Ouille !). A cinquante kilomètres d’ici, dans la vallée de la Dordogne, les premiers hommes ont dessiné, sur les murs oblongs des cavernes, des femmes enceintes, des troupeaux hiératiques et des flèches enfantines à la lueur torve des flammèches. Toute l’histoire de la peinture se résume peut-être à ceci : retrouver, au prix de mille ruses, l’évidente présence d’un auroch ou d’un nuage – qu’on ne se lassera jamais de regarder. Mais pourquoi peindre, si le premier pommier qui passe nous inflige une telle leçon d’humilité ?

Titanic. Quoi ! Comment ? Que lus-je ? Qu’hallucinai-je ? La Belgique est à genoux, l’Europe en lambeaux, l’économie mondiale à l’équarrissage, et toi, tu gloses sur l’art, en regardant la météo, le cul sur tes carrelages périgourdins Lapeyre authentiquement made in China !
Minute. D’abord, pendant le naufrage du Titanic, l’orchestre joue. Moralement, syndicalement, imperturbablement, il joue. Comme le docteur Machin dans La peste de Camus, je joue. A chacun ses élégances.
Et ensuite, quoi !? Depuis trente cinq ans, je n’ai pas arrêté de crier « au feu ! », « au fou ! », « au loup ! », « résistance ! ». Et vous voudriez, aujourd’hui que la maison est en flammes et le paysage en cendres, que je vienne, avec mon petit seau de bave et de larmes, mêler mon impuissance, mes incantations et mes lamentations aux vôtres ? Que puis-je encore écrire ici, qui n’a déjà cent fois été répété ailleurs ?

Glossaire. Que la Belgique, improbable Etat binational, ne pourrait survivre qu’en mêlant l’intelligence, le bilinguisme et l’imagination – denrées dont nous sommes, on le sait, gargantuesquement pourvus ?
Que l’Europe, horizon politique fertile, n’a jamais su parler que de monnaies, de marché unique et de libre concurrence, au détriment de toute construction sociale, syndicale, culturelle et démocratique ?
Que le FMI dicte sa loi au monde en ânonnant des mantras libéraux entre deux droits de cuissage ancillaires [1] ?
Et qu’abandonner la conduite de l’économie mondiale à la rapacité des spéculateurs, à la planche à billets des USA et au doigt mouillé des agences de notation, relève, au choix, du grand banditisme ou d’une pathologie cérébralement invalidante ?

Esclavage. Si au moins les maîtres du monde s’étaient saisis de cette crise financière récurrente pour prendre quelques mesures sanitaires d’urgence – comme l’interdiction des paradis fiscaux ou le contrôle mondial des capitaux ! Mais non. Ils ont, comme à leur habitude, préconisé d’écraser les salaires et les pensions, de sabrer dans les budgets sociaux, de fermer les écoles et les hôpitaux – contractant ainsi, toujours plus, un marché intérieur déjà bien fragile. Ils ont de la sorte privé les Etats déficitaires de nouvelles ressources, relançant par-là même la spirale absurde de l’endettement.
Le pauvre peuple grec, déjà saigné aux quatre veines, ne peut ainsi plus financer ses besoins qu’au taux usuraire de 16 %. Quel ménage, quelle économie pourraient supporter une telle charge, et quel malade survivre à une telle médecine ? Il existe pourtant une alternative. S’attaquer de front aux malversations du système boursier et bancaire. Déclarer la spéculation et l’usure hors-la-loi – comme on le fit autrefois pour l’esclavage. N’était-ce pas, là aussi, de florissants « marchés » ? Et le chemin de la civilisation ne passait-il pas par leur interdiction ?

Crash. Pourtant, comme le malheureux copilote du vol Airbus Paris-Rio, qui cabrait désespérément son appareil, quand il eût fallu le faire piquer du nez pour lui redonner de la vitesse, les dirigeants mondiaux semblent aujourd’hui totalement dépassés par les événements. Pourquoi douteraient-ils de leur politique, puisqu’ils n’imaginent même pas qu’une autre soit possible ?
Fascinés par leurs ordinateurs de bord, qui clignotent comme des arbres de Noël, rassurés par la lecture des éditoriaux serviles, qui flattent depuis toujours leur sagesse et leur clairvoyance, le cul gras et bronzé confortablement calé dans leur fauteuil XXL, ils n’entendent ni les hurlements des passagers, ni le lancinant signal d’alarme qui annonce le décrochage de l’appareil. Souriant aux photographes, ils s’enfoncent lentement dans les nuages, pour aller rejoindre les poissons-lunes de Fukushima, les mammouths de Lascaux, les iguanodons de Bernissart, les momies égyptiennes, les empereurs romains – et tous les autres éternels maîtres du monde.

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Qui se rapporte aux liaisons amoureuses avec des servantes.

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