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édito


Réveiller nos sous ! - édito

C’est la crise ? Profitons-en pour mobiliser nos forces. Rassemblons moyens financiers et ambitions afin de transformer notre économie locale en une économie ancrée dans le social et l’écologie. Les occasions sont là, à nous de les saisir !

2008. La grande crise financière dans laquelle nous barbotons encore se déclenche. Nous sommes alors nombreux à nous dire qu’enfin, quelque chose va changer. Que face à un tel constat d’échec et d’absurdité, nos dirigeants, nos institutions bancaires et financières, dont les pratiques se sont écrasées sur le mur du réel, vont se remettre en cause, repartir sur de nouvelles bases et réfléchir à un système économique plus juste pour tous.
2011. Les rêveurs ont déchanté… Alors que la crise de la dette rend de plus en plus visible la division entre riches et pauvres – peuples ou individus –, l’horizon européen semble bouché. Et notre dette environnementale, elle, continue de croître, tout en passant au second plan des préoccupations politiques…
Mais baisser les bras n’est pas le genre de la maison ! Et nous avons souvent bien plus de ressources que nous ne le croyons. Alors, si le système économique mondial nous semble injuste, improductif (ou plutôt « malproductif »), voire polluant, nous pouvons peut-être commencer par changer les choses chez nous, en Belgique, en Wallonie et à Bruxelles.

Nous qui avons tant de richesses…

Car nous ne manquons pas de moyens financiers : la richesse globale des Belges a dépassé les 900 milliards d’euros fin 2010 [1], soit une moyenne (évidemment mal répartie !) de 85.000 euros par personne. Des montants qui placent la Belgique en haut du classement européen de la richesse par habitant. La crise a tout de même eu un effet : l’envie de sécuriser nos placements nous a poussés à nous réfugier sur les comptes d’épargne, dont l’encours atteignait un nouveau record en mai dernier, avec 218,7 milliards d’euros [2]. Et si cette richesse – ou du moins une bonne partie – était mise au travail dans une économie locale, écologique et sociale ? Laissons-nous rêver quelques instants : 200 milliards d’euros venant irriguer les projets d’une multitude d’associations, de PME innovantes et vertes, d’entreprises d’économie sociale, cela pourrait radicalement changer la donne, non ?
Aujourd’hui, seul un centième de cette somme est placé sur des comptes d’épargne qualifiés d’ISR – « investissement socialement responsable » [3]. Une coopérative d’investissement éthique comme Crédal (lire notre dossier p.8 à 16) réunit 17 millions d’euros pour financer de petits projets et des microcrédits. C’est déjà cela, assurément. Mais ce n’est pas assez !
Si notre but est de changer la société, il en faudra plus. La crise de 2008 a réveillé et sensibilisé certains d’entre nous, qui ont choisi d’utiliser autrement leur bas de laine. L’assimilation entre « placement éthique » et « sécurité » dans l’esprit du public a également joué en faveur des investissements transparents. Il faut intensifier le mouvement.
Les banques ont longtemps fait croire aux épargnants qu’ils pouvaient, sans crainte et sans risque, placer leurs économies et les regarder faire des petits. En réalité, nous sommes ainsi devenus nous-mêmes d’« affreux spéculateurs », sans vraiment en prendre conscience. La finance s’étant mondialisée et déconnectée de notre univers tangible, beaucoup l’ont laissée aux banquiers – et ont sans doute finalement offert des moyens (et donc du pouvoir) à des projets, des entreprises, des agissements allant totalement à l’encontre de leurs convictions.
Les banquiers « classiques » d’aujourd’hui sont en permanence tiraillés entre deux « métiers » : collecter l’épargne de la communauté et la mettre à la disposition des investisseurs (privés et collectifs), et… jouer en bourse, spéculer. Le mythe de l’argent facile prenant le dessus, c’est le haut rendement à court terme qui est favorisé – un rendement très rarement compatible avec l’intérêt environnemental et social. La crise de 2008 n’a pas entraîné le changement espéré, à savoir la séparation de ces deux missions. A nous alors d’utiliser notre pouvoir, d’ouvrir les yeux sur ce que finance notre argent, et de décider en connaissance de cause de son affectation.
Sans oublier que nos placements génèrent des émissions de CO2 : selon les calculs de Frédéric Chomé et sa société [4], au niveau mondial, 850 à 1.000 euros de placements émettent une tonne équivalent CO2. Car cet argent est mis à la disposition de quelqu’un qui va en faire quelque chose, et donc produire des gaz à effet de serre [5]. Si cet argent est utilisé en Belgique, il sera un tout petit peu plus écolo, puisqu’il faut 2.500 euros pour générer une teq CO2. Précisons que les pays nordiques font aujourd’hui déjà deux fois mieux (5.000 euros pour une teq CO2). En choisissant où va précisément notre argent, et en le prêtant à des entreprises vertes, nous diminuons d’autant notre empreinte climatique !
Pour ce faire, tout un éventail de solutions existe (lire notre dossier p.8 à 11). Mais faciliter encore plus le lien et les contacts entre entrepreneurs écolos et petits investisseurs multiplierait peut-être les initiatives réussies. Internet peut jouer ici un rôle intéressant, selon Frédéric Chomé : nés dans les pays anglo-saxons, les sites de prêts en peer-to-peer mettent en relation emprunteurs et prêteurs, dans un cadre juridique sécurisant [6]. Chez nous, la crainte du surendettement et de l’usure n’ont pas encore permis d’ouvrir ce genre de services, mais un bon encadrement ne pourrait-il permettre de surmonter ces écueils ?

Entreprendre autrement

De l’argent donc, mais pour financer quoi ? Notre pays – et tout particulièrement la Wallonie et Bruxelles – a longtemps été à la traîne dans le domaine de l’entreprise écologique et soutenable. Une banque spécialisée dans l’investissement durable comme Triodos a pendant des années ramé pour trouver des projets innovants auxquels accorder des crédits. Mais Olivier Marquet, son directeur, voit les choses changer depuis 2007. « Et la crise de 2008 a agi comme un révélateur. Le concept d’entrepreneur durable s’est enfin développé en Belgique, il n’est plus considéré comme une activité marginale. Ces secteurs sont de plus devenus des “solutions”  : certains pensaient que le bio par exemple allait être très touché en cas de crise économique, et c’est l’inverse qui se produit, il continue à se développer. Enfin, des métiers changent : quand quelqu’un comme Bostoen, le gros constructeur de maisons individuelles flamand, passe entièrement au passif, ça fait bouger les lignes ! »
Il est évidemment faux de penser que tout le monde peut devenir entrepreneur. De multiples compétences sont nécessaires, et il faut accepter de mettre sa vie personnelle de côté pendant un temps certain – pour une meilleure vie professionnelle hypothétique. Mais aider au maximum ceux qui désirent tenter le coup est assurément une bonne piste. Renforcer les accompagnements (lire p.12 à 15) ; soutenir les façons différentes d’entreprendre (les femmes, qui équilibrent mieux les rapports entre vie privée et vie professionnelle et établissent des relations autres avec leurs partenaires, les coopératives, qui amènent des relations de travail plus égalitaires, etc.) ; simplifier les démarches, les réglementations ; veiller à ce que le microcrédit ne se transforme pas en usure ; promouvoir le capital à risques pour des entreprises moyennes… Un certain nombre de dangers et de difficultés, qui jalonnent aujourd’hui la route d’un nouvel entrepreneur, peuvent être diminués, sinon supprimés.
Les domaines dans lesquels de réelles possibilités existent sont multiples, et voir les initiatives s’y multiplier bénéficierait à tout le monde : aux entrepreneurs bien sûr, mais aussi à nous tous, à notre qualité de vie future. « Les secteurs de l’Horeca bio, de la construction-rénovation écologique sont évidemment très porteurs, constate Olivier Marquet. Les soins aux personnes, l’écotourisme de proximité, la filière bois, la valorisation de notre patrimoine, de nos eaux aussi – à la fois en termes d’énergie avec des microcentrales hydrauliques et en termes de paysage – sont autant de domaines dans lesquels nous manquons d’initiatives. »
Une société équilibrée sur le plan économique ne peut pas vivre sans secteurs primaire (agriculture et forêt) et secondaire (énergie, industries et construction). Renforcer ces secteurs sera une des clés de l’avenir. Sans oublier l’économie sociale, très porteuse : même l’Union européenne s’en est rendu compte, qui a lancé sa Social business initiative, avec la volonté de créer un cadre européen plus favorable au développement de ces entreprises porteuses de sens. Et si, en 2012, notre argent servait enfin à construire un monde différent ?

Laure de Hesselle

[1Actifs hors immobilier. Chiffres issus d’une étude réalisée par la société de consultance Roland Berger Strategy Consultants. La Libre Belgique, 12 septembre 2011.

[2Selon des chiffres de la Banque nationale de Belgique.

[3Rapport 2011 sur l’ISR du Réseau FA. Au 31 décembre 2010, l’encours des comptes épargne ISR était de 1,89 milliard d’euros.

[4Factor-X The Climate Consulting Group, spécialisé entre autres dans le calcul de l’empreinte écologique. www.theccgroup.eu.

[5Ce chiffre est obtenu en divisant le PIB mondial par les émissions de gaz à effet de serre.

[6uk.zopa.com en Grande-Bretagne ou lendingclub.com aux Etats-Unis en sont des exemples généralistes. La législation belge ne permet pas a priori ce genre de pratique chez nous.

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