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L’enfer ou le paradigme

Météo. Quel temps faisait-il, à Paris, le 11 juillet 1789 ? Que lisait-on dans les pages « agriculture » de la Pravda, à l’été 1991, quelques jours avant l’effondrement de l’URSS ? Il flotte dans les airs, en ce début d’automne, comme un parfum de fin du monde. Nous sommes en train de changer d’ère et de paradigme.

Dans les coffres-forts suisses, des neutrinos volent plus vite que la lumière. BHV [1], le virus institutionnel belge, est scindé en deux dans sa boîte de Pétri. La Belgique, des tuyaux budgétaires plein les narines, évite l’euthanasie et s’installe aux soins palliatifs. Le cacochyme Sénat français bascule à gauche, dans un dernier hoquet. Sous son carnet rose botoxé, la Sarkozie pourrit sur pied, mérulée par les petites coupures en valise. L’Europe, qui a su mobiliser des milliards d’euros pour secourir les banques d’affaires, supprime ses aides aux banques alimentaires. Et pendant que les bourses s’effondrent, DSK parle des siennes au « vingt heures » de TF1devant quatorze millions de spectateurs médusés. Quelle époque ! Suis-je le seul à sentir frémir, dans mon cœur, un de ces secrets serpents chinois qui, bien avant les sismographes, annoncent les tremblements de terre et les éruptions volcaniques ?

Cartoons. Quand les gavés, les serviteurs et les nervis d’un système ne croient plus eux-mêmes aux vertus de l’ordre qu’ils incarnent, c’est qu’il approche du point d’implosion. Tenez... ! Dans le Nouvel Observateur, cette étrange cohorte de milliardaires, Madame Bettencourt et Monsieur Total en tête, qui pétitionnent à tour de bras en gémissant : « Taxez-nous d’avantage ! » [2].
Bien sûr, c’est une farce. En trois ans, le bouclier fiscal de Sarkozy leur a fait gagner dix fois ce qu’ils prétendent rétrocéder en aumône — et qu’ils ne verseront probablement jamais. Mais quand même ! Ce mensonge public témoigne du malaise qui s’est emparé des classes dirigeantes. Leur Frankenstein financier et boursier leur a échappé. Et voilà que les traders eux-mêmes en appellent à plus de moralité ! [3]. Comme les personnages de Tex Avery, ils continuent à pédaler dans le vide, partagés entre l’espérance de leur pérennité et l’évidence de leur chute.

There is no alternative. Je dois rendre justice, sur un point, aux fondateurs européens de l’écologie : ils ont enraciné leur politique dans le quotidien en maîtrisant parallèlement les enjeux du pouvoir. Mais, à se frotter ainsi au poto-poto de la gestion communale, à l’improbable quadrature des alliances, à la dilution de toute stratégie dans les tactiques, le risque était grand de, finalement, s’accommoder d’un système qu’on prétendait, au départ, radicalement réformer. Ainsi, les Verts sont-ils souvent vus, aujourd’hui, comme les simples V.R.P. des pistes cyclables et des éoliennes, les Joëlle Milquet du double vitrage — et la cinquième roue des charrettes gouvernementales. Quant aux socialistes, dans un tête-à-queue encore plus spectaculaire, ils se sont majoritairement convertis aux prétendues lois « universelles » du « marché ».
Certes, il y a d’admirables militants associatifs, de dévoués gestionnaires sociaux. Mais qui est encore capable de regarder un Fonds de pension dans les yeux et de le renvoyer à la niche ? De résister aux croisades pétrolières de l’OTAN ? De relire le Traité de Lisbonne pour en faire du petit bois ? Et de boucler un budget de crise sans étrangler Jan et Emile ?

Anticyclone. Aussi, quand Jean-Luc Mélenchon, candidat du Front de Gauche aux présidentielles françaises, annonce, avec un peu d’emphase, sur le grand podium de la Fête de l’Huma, « le temps des tempêtes » et celui « des caractères », il peut faire sourire ou frémir. Mais il a raison de sonner le tocsin. Si nous ne résistons pas, nous serons écrasés. Or, notre premier ennemi, dans ce combat, ce n’est pas la finance. C’est nous. C’est notre ignorance, notre résignation, notre sentiment d’impuissance. Le fameux « T.I.N.A. » de Madame Thatcher (« There is no alternative » — « Il n’y a pas d’alternative »).
« Nous on peut ! », lui répond le dernier livre de Jacques Généreux, secrétaire national à l’économie du Parti de gauche [4] — républicain, socialiste et écologiste. Sur fond de révolution citoyenne, c’est un véritable manuel de guérilla gouvernementale face à la finance et à la spéculation. Il y a là l’essentiel : une feuille de route, des objectifs et des moyens d’action pour slalomer entre l’euro, la Commission de Bruxelles et le Traité de Lisbonne. A lire d’urgence, pour qu’indigné ne rime pas toujours avec résigné.

Les cons, ça ose tout ! Jean- François Copé, secrétaire général de l’U.M.P., avait inventé un nouveau gadget pour draguer les électeurs de Jean-Marine La Haine : « le serment aux armes ». Un terme qui fleure bon le sable chaud, les oriflammes et la prière des paras. Pour accéder à la nationalité, les futurs jeunes Français auraient dû jurer (la main basanée sur le catalogue Dassault ?) être prêts à porter les armes dans l’armée française. On a appris, depuis, que Monsieur Copé et sa femme se faisaient régulièrement inviter en vacances par Ziad Takieddine, le marchand d’armes au cœur du « Karachigate » [5]. Eh ! Monsieur Copé... Avec ou sans rétro commissions, le « serment aux armes » ?

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

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[1L’arrondissement bilingue de Bruxelles, Hal et Vilvoorde.

[2Nouvel Obs, 23 août 2011.

[3Site « Arrêt sur Images », 23 septembre 2011.

[4Aux Editions du Seuil.

[5Des commissions occultes sur des ventes d’armes auraient financé la campagne électorale de Balladur en 1995. Sarkozy était, à l’époque, son directeur de campagne.

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