Outre le conflit armé qui règne dans la région, la crise alimentaire en Afrique de l’Est comporte une série de causes globales, qui reflètent plusieurs défis de notre temps. Ce sont : la spéculation financière, les changements climatiques, les agrocarburants, la vente de terre et les grandes cultures d’exportation.
La crise alimentaire,
qui a rendu 10 millions
de personnes
dépendantes de
l’aide d’urgence
pour survivre dans
la Corne de l’Afrique, comporte
clairement des causes locales.
C’est en effet dans le sud de la
Somalie, dans les zones contrôlées
par les rebelles islamistes
d’Al-Shabab, que la famine a
atteint son paroxysme durant
l’été 2011. Ainsi, le conflit armé
en Somalie a non seulement
exacerbé la famine, mais il a
également rendu difficile l’acheminement
de l’aide humanitaire
d’urgence vers les populations
locales. Toutefois, la crise alimentaire
en Afrique de l’Est
comporte une série de causes
globales qui reflètent plusieurs
défis actuels.
Spéculation financière et changements climatiques
D’une part, la spéculation financière
a exacerbé la hausse
des prix alimentaires, qui a
atteint des sommets aussi bien
sur les marchés internationaux
que sur les marchés locaux
d’Afrique de l’Est. Les marchés
de matières premières, dont les
marchés agricoles, sont en effet
de plus en plus financiarisés.
Les fonds d’investissement
spéculent sur la base d’index
rassemblant plusieurs types de
matières premières et dont les
volumes échangés sont passés
de 13 à 320 milliards de dollars
entre 2003 et 2010 [1]. La
crise financière mondiale et la
déprime des bourses ont incité
les fonds spéculatifs à se ruer
sur les « valeurs refuges » que
sont devenues les matières premières
agricoles, entraînant une
hausse excessive des prix [2].
Le prix de la tonne de blé meunier
a ainsi doublé entre l’été
2010 et l’été 2011, tout comme
la tonne de riz, tandis que le
prix du maïs a augmenté de
63 %. Sur les marchés locaux
d’Afrique de l’Est, où les stocks
alimentaires ont été réduits à
néant par la sécheresse, l’impact
a été d’autant plus marqué :
en Somalie, les prix du sorgho
et du maïs ont respectivement
augmenté de 150 % et 200 %
entre l’été 2010 et l’été 2011, au
Kenya, le prix du maïs a doublé
en un an, en Ethiopie, le prix du
blé a augmenté de 76 % durant
la même période [3].
D’autre part, les changements
climatiques exacerbent les
sécheresses et les problèmes
d’accès à l’eau pour irriguer les
sols. Ainsi, seul 1 % des terres
sont irriguées en Afrique de
l’Est, contre 10 % en moyenne
en Afrique, 37 % en Asie et
60 % en Europe. Un véritable
cercle vicieux s’est installé,
puisque l’agriculture industrielle
est devenue une des principales
causes des émissions de gaz à
effet de serre, tandis que 10 millions
d’hectares de terre sont
détruits chaque année par la
surexploitation des sols.
Agrocarburants, vente de terres...
En outre, le développement des
agrocarburants, présenté par
certains comme la solution aux
changements climatiques, représente
selon la FAO une cause
majeure des hausses de prix des
céréales, dont la consommation
globale n’a augmenté que de
1,8 % depuis les années 1980,
contredisant ainsi ceux qui accusent
la hausse de la demande
céréalière dans les pays émergents
du Sud d’être à la base de
la hausse des prix.
L’industrie des agrocarburants
absorbe ainsi 40 % du maïs
aux Etats-Unis et les deux tiers
des huiles végétales de l’Union
européenne, grâce à des soutiens
publics estimés par la
FAO à 5,6 milliards d’euros en
Europe et aux Etats-Unis [4].
Le fait que les agrocarburants
soient présentés comme le
pétrole de demain attire d’autant
plus les spéculateurs en quête de
rendements croissants sur les
marchés financiers.
Enfin, l’Afrique de l’Est n’a pas
été épargnée par le phénomène
de vente des terres : l’Ethiopie a
en effet cédé de larges étendues
de terres fertiles de la vallée de
l’Omo à des compagnies malaisiennes,
italiennes et coréennes,
en vue d’y pratiquer une agriculture
d’exportation, alors que
90 000 autochtones dépendent
de leurs terres pour survivre
dans cette région [5].
En définitive, si la crise alimentaire
en Afrique de l’Est
s’explique en partie par des
causes politiques internes, dont
le conflit en Somalie est la plus
évidente, elle comporte aussi
plusieurs causes globales qui
rappellent douloureusement que
ce type de crise ne pourra être
définitivement réglé que si on en
prend toute la mesure.
Par Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11 11 11
[1] Capital flows to developing countries in a historical
perspective : will the current boom end with a bust ?,
Y. Akyüz, Research Paper 37, South Center, mars 2011, p. 14.
[2] « El hambre cotiza en Bolsa », El País, 4 septembre
2011.
[3] « UN : high food prices exacerbate crisis in drought-hit
Horn of Africa », www.bernama.com, 11 août 2011.
[4] « La FAO pointe les biocarburants et la surexploitation
des sols », Le Monde, 3 août 2011.
[5] « Révélation : l’Ethiopie cède des terres agricoles à des
compagnies étrangères en pleine période de famine »,
Survival International, 25 juillet 2011.
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