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édito


Chapeau, Elio, d’avoir sauvé les meubles !

Mais la maison brûle... - édito

Malgré l’obstruction de Bart, vous y êtes arrivé. On peut donc dire que vous avez (provisoirement) sauvé les meubles. Chapeau, Elio ! Mais la maison brûle. Où sont les choix politiques nouveaux pour répondre aux grands défis de notre temps ?

Alors que ce sont les libéraux qui ont perdu les dernières élections fédérales en Belgique, l’accord gouvernemental conclu à l’issue de 540 jours de négociations porte surtout la marque… de l’idéologie libérale. Le PS, seul parti « de gauche » dans le gouvernement (le SPa étant au centre), se retrouve cantonné dans une position défensive.
Plus fort encore : les Verts du Nord et du Sud auront été, pendant un an, activement associés à la réparation de la tuyauterie de l’Etat. Et de belle manière ! Sans leur appui, on peut se demander où en serait la Belgique aujourd’hui. Mais Groen, auquel Ecolo avait lié son sort, a été évacué… à la demande du VLD, parce son programme n’avait pas l’heur de plaire aux libéraux flamands. Ce qui peut sembler n’être qu’un détail dans la genèse de ce gouvernement, constitue en fait une indication intéressante sur ce qui est aujourd’hui considéré comme essentiel en matière de choix politiques en Belgique. Même quand ils récoltent relativement peu de voix, les néolibéraux, premiers responsables de la crise (grande fraude fiscale, transactions financières spéculatives, faible imposition des hauts revenus…) parviennent encore à convaincre l’opinion qu’ils sont les porteurs de la rigueur, de la souplesse et de la créativité nécessaires pour faire évoluer la société…

L’extinction des Lumières, Elio sauve les meubles

Depuis une trentaine d’années, avec les coups portés tous azimuts par le couple Reagan-Thatcher, la mondialisation néolibérale semblait jouer sur le velours. Jusqu’à une époque récente en tout cas. Le mouvement des Indignés, qui a pris le nom d’Occupy Wall Street aux Etats-Unis, a visé juste avec son slogan « 99 % » : 1 % de la population est réellement privilégié par les grands choix néolibéraux.
Le problème est que, parmi les 99 % de personnes moins favorisées, négligées, oubliées, grugées, exploitées ou carrément réduites en esclavage, une large fraction acquiesce ou/et participe au système. Vous et moi également, à des degrés divers bien sûr, comme consommateurs notamment et « à l’insu de notre plein gré », comme le disait Richard Virenque à propos de son contrôle positif au Tour de France.

« Cette dilution de la démocratie s’inscrit dans une évolution de pensée qui s’éloigne peu à peu de l’idéal des Lumières », analyse Olivier Starquit, dans un éclairant petit ouvrage intitulé L’extinction des Lumières [1]. Pour l’auteur, « le langage utilisé, le storytelling, la gouvernance, la pipolisation, la professionnalisation de la politique et la mutation du citoyen en consommateur y ont tous contribué. Ces outils aux vertus sédatives sont devenus de véritables protocoles de dressage et de domestication. » Starquit ne parle évidemment pas d’un « grand complot », mais démonte les mots et les procédés d’une machine oeuvrant à « la fabrication du consentement » et à l’instauration progressive d’une sorte de « dictature molle de l’hyper consommation ».

Début décembre, dans ce contexte européen et mondial marqué par la crise financière due aux banques d’affaires, Di Rupo & Co, piqués aux fesses par Standard & Poors, ont réussi en un tournemain à dresser la liste des milliards d’économies et de recettes nouvelles attendus par la Commission européenne. Un des épisodes les plus surréalistes de cette saga fut sans doute, au moment de la Saint-Nicolas, la réponse massive des épargnants belges au lancement d’un emprunt d’Etat « patriotique  ». L’ex-Premier, Yves Leterme, s’attendait à récolter quelque 200 à 300 millions d’euros : les épargnants apportèrent en cinq jours 5,7 milliards dans ses petits souliers, faisant ainsi un magistral pied de nez à Bart, et montrant qu’un « désir de Belgique » est toujours bien vivant dans la population. Un signe de plus témoignant qu’il est temps de remettre ce que l’on appelle « le marché » à sa vraie place, en taxant, à l’échelle globale et de manière réellement dissuasive, les opérations bancaires spéculatives.

Car la maison brûle

« Air du temps oblige, l’environnement est loin de constituer une priorité de la feuille de route élaborée par la nouvelle majorité gouvernementale. Alors que l’opportunité était belle d’en faire l’axe central d’une réorientation économique et fiscale résolument tournée vers l’avenir, il est traité à la marge, constataient début décembre les ONG environnementales [2]. Cette situation traduit la non-prise en compte d’un enjeu primordial exigeant une approche transversale. »

Dans le catalogue des mesures concoctées par le gouvernement Papillon, les ONG relèvent des éléments positifs : la confirmation (de principe) de la loi de sortie du nucléaire ; la révision à la baisse de l’avantage fiscal accordé aux voitures de société ; la volonté (de principe) de « garantir une énergie sûre, durable et accessible à tous » avec priorité aux sources renouvelables ; la défense d’un objectif de réduction de 30 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2020…
On le voit, beaucoup de zones d’ombre subsistent parmi ces intentions.
« La feuille de route du gouvernement Papillon reste très loin des mesures indispensables pour faire face à l’importance de l’enjeu. Au-delà des discours, l’environnement reste considéré comme une problématique à la marge des questions économiques et sociales dans lesquelles il est pourtant étroitement imbriqué. L’absence de toute initiative en matière de fiscalité verte, qui constitue un formidable levier de changement, est de ce point de vue tristement éloquente », regrettent les associations.

Les choix contre-productifs, comme la suppression immédiate de la déductibilité fiscale des investissements économiseurs d’énergie, la faiblesse du prélèvement sur la rente nucléaire ou la réduction de la dotation de la SNCB, sont encore soulignés, ainsi que la décision symbolique de confier les matières ayant trait à l’environnement, à l’énergie et à la mobilité à un secrétaire d’Etat et non plus à un ministre.

Dans son dernier ouvrage intitulé Basculement – Comment éviter l’effondrement économique et environnemental, Lester Brown fait le point sur les plus grandes menaces qui pèsent sur notre civilisation [3]. A sa lecture, on comprend vite que les crises financière, économique et sociale que nous vivons aujourd’hui risquent de n’être « que » des incidents mineurs par rapport aux dangers de l’effondrement évoqué. Se voulant mobilisateur, Brown propose des pistes d’avenir concrètes et se livre à un plaidoyer pour que des mesures radicales soient adoptées dans quatre directions majeures : réduire les émissions de CO2, stabiliser la population mondiale à huit milliards d’habitants, réduire drastiquement la pauvreté et restaurer les écosystèmes.

Répondre aux réalités de notre temps

Le programme du gouvernement Papillon ne tire pas suffisamment parti des opportunités qu’offre la situation de crise pour lancer des politiques créatives, notamment liées au travail et à l’indispensable reconversion écologique de la société. En effet, le travail est une denrée que l’on peut qualifier de « rare » aujourd’hui. Or, dans l’objectif que tous participent à la production de richesses, il existe pourtant un consensus social pour que chacun puisse travailler. Mais, héritage de « l’ancienne société », le travail, lié à l’alimentation des caisses de la sécurité sociale, est lourdement taxé. Alors qu’on en a besoin pour favoriser l’intégration sociale, le travail est donc rendu inutilement cher, sans que cela profite ni à l’Etat, ni aux travailleurs, ni aux entreprises. Quel paradoxe !

Mieux : avec les récents choix du gouvernement Papillon, on va pénaliser plus encore ceux qui sont au chômage. Toujours ce réflexe de vouloir employer le bâton, alors que rien ne fonctionne mieux que la carotte. Une idée efficace pour permettre à plus de personnes d’avoir accès au travail ne serait-elle pas de le détaxer, sans que les travailleurs soient moins payés ? Ce qui rendrait le travail plus abondant et ferait le bonheur des employeurs, des travailleurs et de la sécurité sociale (par l’accroissement du nombre de cotisants).
La productivité du travail, notamment liée aux nouvelles technologies, est chaque année plus importante. Cette évolution est inéluctable. Bon gré mal gré, on devra partager les emplois disponibles ainsi que les richesses générées par le travail. Sans quoi, avec la croissance de la population telle qu’elle est prévue en Wallonie et à Bruxelles notamment, nous vivrons des révoltes sociales violentes. Qu’attend-on pour mettre en œuvre des politiques volontaristes de réduction du temps de travail sans perte de salaires ? La lutte contre toutes les formes de pollution est là pour les financer.

En effet, notre planète meurt d’être polluée, et il faut réagir de façon urgente. Quelle manière plus efficace d’y arriver, sinon en taxant vraiment les pollueurs ? « Tu veux rouler dans un gros 4 x 4 ? OK, libre à toi, seulement tu paieras très cher, car tu coûtes très cher à la société. »
Mais l’essence est déjà fort taxée, répond le lobby automobile. « Le total des coûts indirects de l’essence, explique Lester Brown, qui inclut les effets du changement climatique, les réductions d’impôts et les subventions consenties à l’industrie pétrolière, la protection militaire de l’approvisionnement en pétrole, les marées noires et le traitement des maladies respiratoires liées au gaz d’échappement, s’élève à environ 2,30 euros par litre. Additionné aux 60 centimes d’euro du prix de l’essence à la pompe aux Etats-Unis, c’est 2,90 euros le litre que devrait payer le consommateur américain. Ces coûts sont réels et doivent être assumés par quelqu’un. Si nous ne les prenons pas en charge, nos enfants devront le faire à notre place. » En fait il sera trop tard et les dégâts engendrés par un certain nombre de pollutions (gaz à effet de serre, perte de biodiversité…) seront irréparables.

Simplistes ces exemples que l’on pourrait multiplier à l’envi ? Que non !
Aujourd’hui, c’est penser un budget avec la croissance matérielle à tout prix comme ligne d’horizon qui est dépassé. Car nos écosystèmes – qui constituent le seul socle réel sur lequel reposent notre vie et nos activités – présentent un bilan de santé largement dégradé. L’argent, lui, n’est que virtuel. Le temps est venu d’organiser le fonctionnement économique et social de telle manière qu’il réponde aux réalités de notre temps.

Ce que « bien vivre » veut dire

Nos gouvernants ont-ils pris conscience que les valeurs sont en pleine évolution ? Que réduire sa consommation est perçu comme une victoire plus que comme un échec par une frange grandissante de la population ? Que certains biens hier encore hautement symboliques de la réussite sociale, comme la voiture, tendent à devenir sans attrait aux yeux de nombreux urbains ? Que les aspirations de beaucoup se situent ailleurs que dans la participation au modèle néolibéral ?
« Nos rêves n’entrent plus dans les urnes », disait un slogan des Indignés. Quand on écoute ce qui se dit dans des lieux vivants de refondation de la démocratie – comme les groupes de transition, les multiples associations qui font partie de cette large mouvance que l’on appelle les créatifs culturels, ou encore une grande conférence de citoyens telle que le G-1000, lancé à Bruxelles le 11 décembre dernier –, on comprend que les facteurs de croissance auxquels beaucoup aspirent sont : plus d’attention et de moyens apportés à la création d’emplois réellement utiles, à l’éducation, à la santé, au respect de la nature, aux relations avec les autres, au bien-être et à la solidarité.

L’individualisme et l’hyperconsommation ont pris un coup dans l’aile avec la crise. Le « travailler plus pour gagner plus » (et vivre moins) de Sarkozy est devenu ringard. Des pans entiers de notre société sont en train de (re)découvrir ce que « bien vivre » veut dire.

André Ruwet

[1Territoires de la mémoire, Liège, 2011 (les philosophes des Lumières veulent « éclairer » leurs concitoyens en luttant contre l’ignorance, ils veulent asseoir le règne de la raison. Ils ont eu une influence déterminante sur la Révolution française notamment.

[2Inter-Environnement Wallonie, Inter-Environnement Bruxelles, Greenpeace, WWF, Natagora, Bond beter leefmilieu, Bral et Natuurpunt.

[3Souffle Court éditions et Rue de l’Echiquier, 2011, 254 p.

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