Nous vivons dans une
économie de déstockage, qui
puise sans compter dans les
réserves de la planète
(énergies fossiles, minerais,
phosphates, poissons…).
Ces stocks ont une limite,
qui sera bientôt atteinte.
Le rapport Les limites de la
croissance, publié en 1972,
situe le début de l’effondrement
de la civilisation
thermo-industrielle avant
2030. Il resterait donc moins
de 20 ans pour répondre à
l’« urgence écologique ».
La conférence mondiale de
Rio+20, qui se déroulera en
juin prochain, constitue une
belle occasion d’agir : vite,
ralentir et réenchanter
notre imaginaire.
« Des emmerdeurs
»,
« des
donneurs de
leçons » ou
encore « des
oiseaux de mauvais augure » : c’est
ainsi, le sourire en coin, que les tenants
de la prédation planétaire, du business
as usual comme on dit, qualifient généralement
les écologistes. Et pourtant,
depuis une cinquantaine d’années, sur
quels sujets essentiels ceux-ci se sont-ils
trompés ?
La perte mille fois trop rapide de
biodiversité ? La montée de l’effet de
serre ? Le gâchis de la déforestation ?
Le scandale du nucléaire ? L’exploitation
honteuse du tiers-monde ? La disparition
vertigineuse des terres cultivables ?
La folle course aux armements ? L’indécence
des îlots d’opulence dans un océan
de misère ? Le pillage des ressources
marines ? L’impasse de la société de
consommation ? La surpopulation ? La
fin des énergies fossiles ?…
2030 : l’effondrement enclenché
« L’homme fait partie de la nature, et sa
guerre contre la nature est inévitablement
une guerre contre lui-même », avertissait
en 1962 Rachel Carson, biologiste américaine
auteur du Printemps silencieux,
ouvrage qui faisait le constat des énormes
ravages causés par l’usage inconsidéré
des pesticides de synthèse [1].
Dix ans plus tard, en 1972, sortait un
autre livre qui constitue aujourd’hui
encore un tournant : Les limites de la
croissance, le premier rapport au Club
de Rome. Le propos était simple : la
croissance, considérée comme le moteur
de l’économie – on était alors en pleine
explosion de la société de consommation
–, est tout simplement incompatible
avec les ressources forcément limitées de
la Terre.
Quarante ans plus tard, en 2012, la vraie
portée des Limites de la croissance n’a
toujours pas été prise en considération par
la plupart des dirigeants (lire l’analyse de
ce fameux rapport ainsi que l’interview
de Dennis Meadows en pages 18 à 21).
Les limites de la croissance a bien sûr fait
l’objet de plusieurs mises à jour permettant
de vérifier – de manière ô combien
troublante – la pertinence de l’analyse
réalisée en 1972. Et donc de confirmer la
très grande instabilité du fonctionnement
de notre « système mondial ». Selon
la dernière de ces mises à jour, si l’on
continue le business comme maintenant,
un premier processus d’effondrement
global débutera avant 2030, en raison
de l’épuisement des ressources non
renouvelables, dont les énergies fossiles
(voir le schéma en page 19). D’autres
effondrements s’ensuivront, dont celui de
la population, causés par la pollution et la
crise de l’alimentation.
Si l’on est d’accord pour faire le constat,
en termes de perception du temps, que la
chute du mur de Berlin c’était hier (1989,
c’était il y a 23 ans), alors 2030 (soit dans
18 ans) est plus proche que… demain. Et
pourtant, globalement, autour de nous
– sauf parfois ici ou là sur les écrans télé,
mais c’est émotionnellement tellement
loin ! –, quasi rien ne semble indiquer
l’urgence. Tout roule : les supermarchés
pleins à craquer, le trafic automobile de
plus en plus intense, les vols en avion
sans rime ni raison, la campagne jour
après jour grignotée par le béton…
« La schizophrénie reste totale », observe
Serge Latouche, professeur émérite d’économie
à l’Université d’Orsay et « objecteur
de croissance », qui rappelle les étonnants
propos de Jacques Chirac, lors de grandes
conférences internationales : « La maison
brûle… » ou de Tony Blair : « Il n’y a
rien de plus grave, rien de plus urgent,
rien qui n’exige plus de décisions… »
Et Latouche de constater : « Chacun
multiplie les discours et continue ensuite
sa politique néolibérale prédatrice. Et
nous voilà aujourd’hui entre Krach et
crash… » [2].
1992 : l’immense espoir
du Sommet de Rio
Depuis les années 70, les associations
actives dans les domaines de l’éducation,
de l’environnement, des droits de
l’Homme – ces milliers de mouvements,
ONG, groupes, partis ou autres syndicats,
petits et grands, qui ont placé le respect de
la planète et de la justice sociale au cœur
de leur projet – ont pris une place de plus
en plus importante dans nos sociétés. Ils
affrontent donc sur tous les terrains les
tenants du modèle productiviste.
Aux Nations unies, cette évolution
progressive des esprits avait débouché
sur l’organisation d’une première
grande conférence sur l’environnement,
intitulée « Stockholm 72 ». Puis sur la
publication, en 1987, de Notre avenir à
tous [3], le livre qui a inventé la notion de
développement durable. C’est-à-dire un
développement « qui répond aux besoins
du présent sans compromettre la capacité
des générations futures à répondre aux
leurs ».
Une idée séduisante de prime abord, mise
en œuvre lors d’un mémorable « Sommet
de la Terre », organisé par la Conférence
des Nations unies pour l’environnement
et le développement (CNUED), en 1992 à
Rio, au Brésil. J’étais à l’époque rédacteur
en chef du magazine Greenpeace et nous
avions réalisé un numéro spécial intitulé
L’homme qui avait une planète dans la
tête. L’enthousiasme était exceptionnel.
Nous assistions à la plus importante
réunion de chefs d’Etat jamais organisée.
Tous allaient être concernés : les Etats, les
entreprises et les ONG bien sûr, mais aussi
les administrations, les communes, les
mouvements de jeunesse, les écoles... Un
consensus de rêve.
Il faut préciser que l’expression « développement
durable » avait été inventée,
à l’époque, pour favoriser le dialogue
entre le Sud et le Nord. Les pays pauvres
estimant en effet que leur priorité était
le développement économique et social.
Les questions d’environnement venant
ensuite, lorsqu’un niveau suffisamment
élevé de développement serait atteint. Pour
tout le monde, la conférence de Rio introduisait
l’idée que le développement devait
absolument prendre en compte les besoins
des générations futures. Une manière
consensuelle de placer le long terme, et
donc la nécessaire protection de la planète,
au cœur de la gouvernance mondiale.
Mais la notion de développement durable
s’est malheureusement avérée vague et
molle, permettant une interprétation fort
différente selon les interlocuteurs. Certains
tenants du business as usual façonnèrent
même, peu après Rio, une fumeuse théorie
de la « substituabilité du capital naturel ».
Les générations futures, lésées des ressources
naturelles, hériteraient de plus de
capital artificiel, c’est-à-dire d’objets et
de techniques. En fait, à bien y regarder,
elles hériteront surtout de ressources
naturelles épuisées et de déchets !
« Nous avons cru qu’en disant les mots
"développement durable", nous avions la
chose », constate 20 ans plus tard Edwin
Zaccai, directeur du Centre d’études du
développement durable de l’ULB (lire en
pages 10 a 14). L’espoir de Rio avait pris
un sérieux coup dans l’aile.
Respecter les limites
et réparer les dégâts
Il serait évidemment faux de laisser croire
qu’en l’espace de 20 ans rien n’a été fait.
Non, au contraire, des initiatives positives
émergent partout. Malheureusement pas
encore assez nombreuses et fortes pour
faire pencher la balance du bon côté !
Au moment ou va s’ouvrir la conférence
de Rio+20, la notion d’« empreinte
écologique » s’est répandue. Beaucoup
comprennent que, depuis les années 70,
la population mondiale consomme plus
que ce que la planète peut produire. En
2007 par exemple, l’empreinte écologique
de l’humanité atteignait 18 milliards
d’hectares globaux (hag), soit 2,7 hag par
personne, alors que la biocapacité de la
Terre n’était que de 11,9 milliards d’hag,
soit 1,8 hag par personne. Ce qui veut dire
que la surexploitation écologique atteignait
déjà les 50 %. Si l’empreinte écologique
d’un pays dépasse sa biocapacité, cette
situation n’est pas durable. Ce qui est le
cas de la plupart des pays développés qui,
en termes de biocapacité, vivent surtout
aux crochets du Sud.
La civilisation thermo-industrielle va
commencer à s’effondrer avant 2030
par épuisement progressif des stocks de
matières premières, dont les énergies
fossiles. Ce qui signifie que les besoins
de base ne seront progressivement plus
fournis à une majorité de la population par
des services encadrés par la loi, explique
le Momentum Institut [4]. Il s’agit donc
de construire une société basée non plus
sur le déstockage mais sur la résilience
(c’est-à-dire les savoirs et savoirs faire
qui donnent la capacité de se remettre des
chocs) et sur les flux naturels, qui tous
sont renouvelables à l’infini : les énergies
en provenance directe ou indirecte du
soleil, le cycle de l’eau et des gaz à effet
de serre, les terres agricoles nourries et
préservées, les stocks de poissons et les
écosystèmes protégés...
Aujourd’hui, l’heure est au respect des
limites de la planète et à la réparation
des dégâts causés. Nous avons en main
toutes les techniques et connaissances
pour le faire. Nous savons construire des
maisons à énergie positive, c’est-à-dire
produisant plus d’énergie qu’elles n’en
consomment. Nous pouvons organiser
une mobilité se passant progressivement
des carburants fossiles. Nos architectes et
urbanistes peuvent réorganiser nos villes
pour les rendre économes en ressources et
agréables à vivre. L’agroécologie, renforcée
par des millions d’emplois, est capable
de nous fournir des produits sains et de
saison en quantités suffisantes.
L’heure est aussi à la redécouverte de la
sobriété heureuse, car « les 7 % les plus
riches utilisent 50 % des ressources naturelles,
alors que les 50 % les plus pauvres
n’utilisent que 7 % de ces ressources »
(lire en pages 10 a 14).
Notre défi : affronter l’urgence
Notre planète n’est pas mise à sac par des
extraterrestres mais par nous-mêmes !
Depuis la Révolution industrielle, nous
avons déclenché une sorte de guerre contre
les écosystèmes – la trame de la vie sur
Terre. Le vrai problème est que la plupart
d’entre nous ne peuvent ou ne veulent pas
le (sa)voir, tant la propagande en faveur
du système productiviste s’est révélée
efficace. La force de l’occupant de notre
imaginaire est d’être parvenu à nous faire
croire qu’il n’y avait pas d’alternative à
l’idéologie de la croissance matérielle sans
fin. Or c’est faux ! Sommes-nous sur Terre
pour produire ou bien pour vivre ? Si « la
productivité se conjugue en termes d’avoir,
la convivialité se conjugue en termes
d’être », expliquait déjà Ivan Illich, ce penseur
visionnaire en quête d’un équilibre
postindustriel. Le sinistre TINA, « There is
no alternative », cher à Mrs Thatcher, est
donc bien une pensée morte. La preuve par
la destruction de la planète !
« Que changeriez-vous à la société si vous
en aviez le pouvoir ? », demande notre
journaliste à Dennis Meadows, l’un des
auteurs des Limites de la croissance. « Si
je pouvais changer quelque chose, ce serait
l’horizon de temps, c’est-à-dire la période
pendant laquelle on calcule les coûts et
les bénéfices. On aurait une société qui
réfléchirait sur le long terme, et qui aurait
le temps de changer les choses », répond
Meadows.
Rio+20 doit prendre la mesure de
l’« urgence écologique ». Et puis agir, vite :
ralentir et nous aider à réenchanter
notre imaginaire !
André Ruwet
[1] Livre qui expliquait le risque de connaître à l’avenir des printemps sans
insectes ni chants d’oiseaux. Cet ouvrage eut un énorme retentissement et
conduisit notamment à l’interdiction du DDT et à la création de l’Environmental
Protection Agency. Mais quand on constate les terribles maladies qui frappent
les familles d’agriculteurs, ainsi que la mortalité qui décime les ruchers, on se
dit que cet avertissement n’a pas suffi.
[2] L’écologie en 600 dates, publié par la revue Silence et Le Passager clandestin,
2012.
[3] Publié par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement,
sous la direction de la norvégienne Gro Harlem Bruntland.
[4] www.institutmomentum.org.
| éditoriaux
|
