article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2

Eva et Jean-Luc

Si vous voulez vraiment perdre une campagne électorale, n’hésitez jamais à faire appel à moi. Spécialiste des causes perdues, du décimalisme picrocholin et de la tectonique groupusculaire, je saurai plomber votre score en moins de quatre semaines.

Effet « crash » garanti. Jamais un de « mes » candidats n’a gagné la moindre élection. Un résultat à deux chiffres est déjà carrément proscrit. En plus, je travaille pour la beauté du geste. Là où le moindre « dircom » s’offre une villa dans le Lubéron en trois campagnes, je prodigue mes conseils pour quatre « boulets frites », café Lequet. A défaut, un bac de Leffe blonde fera l’affaire. Votre maigre budget, vous pourrez tout entier le dilapider en slogans protestataires ineptes et en petits clips abscons. Je suis une publicité vivante pour ma propre méthode. Après quarante ans d’activités diverses, 95 % de la population belge ignore toujours mon existence. C’est vous dire si je suis efficace dans l’inefficacité. Qui dit mieux ? Qui ? Eva Joly, candidate d’Europe Ecologie Les Verts à l’élection présidentielle française.

La « planification écologique  » de Mélanchon. Bien sûr, cette magistrate austère et courageuse, plus proche d’un François Bayrou que d’un René Dumont, plus à cheval sur la loi que sur un âne cévenol, n’avait pas vraiment le profil d’une faucheuse d’OGM. La seule fois où elle a combattu les hydrocarbures, ce devait être en instruisant le dossier ELF.
Bien sûr, au pays des Gaulois, son origine nordique l’a parfois desservie. Il a fallu tout un clip de campagne, ode par ailleurs admirable aux parlers régionaux, pour accorder, avec humour, son accent scandinave et ses lunettes fluo à la polyphonie bigarrée des terroirs français.
Et, bien sûr, la direction de son parti lui a d’emblée scié les chevilles. En signant, à l’entame de sa campagne, en échange d’une vingtaine de circonscriptions, un accord « pâté d’alouette » avec le PS de Martine Aubry (une alouette d’écologie, un cheval de social-démocratie), Cécile Duflot et Jean-Vincent Placé ont, collatéralement, savonné la planche de leur tête d’affiche. Pourquoi, en effet, irait-on voter pour une candidate, si l’on a préalablement négocié la non-application de son programme [1] ?
Mais surtout, Eva Joly a été confrontée à l’incroyable campagne de Jean-Luc Mélenchon et du Front de gauche. En quarante ans de vie politique, je n’ai jamais vu ça. Une campagne qui, pour ne citer qu’un seul chiffre, a rassemblé plus de 300.000 personnes en dix jours à ses trois grands meetings à Paris, place de la Bastille, à Toulouse et sur les plages du Prado, à Marseille. Une mobilisation populaire inouïe à l’échelle de la France, autour de mots d’ordre pourtant très « politiques  », comme l’instauration d’une « 6e République » débarrassée de son monarchisme présidentiel.
Or le Front de gauche, qui regroupe aujourd’hui une dizaine de partis et d’associations, a placé l’écologie au cœur de son programme  : « L’humain d’abord ». La « planification écologique », un des points centraux du programme, entend réorganiser la production complète du pays sur des bases écologiques et sociales compatibles avec le bien-être du plus grand nombre. Ce qui a même amené des « décroissants  » de la première heure, comme le grand humaniste Albert Jacquard, ou comme Paul Ariès, du Sarkophage, à soutenir la candidature de Mélenchon.

Puisse la « vieille écologie » adapter ses lunettes. Eva Joly aurait pu se réjouir de cette contagion idéologique. Elle aurait pu se réjouir d’avoir enfin, à gauche, un partenaire pour qui l’écologie est le moteur du programme, et non, à la sauce hollandaise, un compromis saisonnier sur la couleur du klaxon et des enjoliveurs. Avec deux jambes, les écologistes auraient pu avancer plus vite, et plus loin. Au lieu de quoi, pour protéger son pré carré électoral, la magistrate a préféré ouvrir un hasardeux procès en délégitimation. L’écologie, ce serait elle, et rien qu’elle. Et le Front de gauche, des révolutionnaires irréalistes, inféodés à un PCF « pronucléaire » [2]. Voilà un argument qui doit faire sourire Martine Billard, députée de Paris et vice-présidente du Parti de gauche, qui militait chez les Verts depuis 1993, ou Corinne Morel Darleux, secrétaire nationale du Parti de gauche, du courant transpartis Utopia. Et les centaines de militants écologistes qui officient aujourd’hui au Front de gauche.
Chère Eva, je vous le dis en toute amitié, je crois que vous ne comprenez rien à ce qui se passe aujourd’hui en France. Car le modèle du Front de gauche, ce n’est pas le « programme commun » de 1981. Ce sont les « révolutions citoyennes » d’Amérique latine, cette « insurrection civique » théorisée par Rafael Correa, l’actuel président de la République d’Equateur, qui vient de signer une remarquée lettre de soutien à Jean-Luc Mélenchon [3] . Ce qui nous ramène un peu en Belgique, puisque Rafael Correa, marié à une Belge, fit ses études à l’UCL, fut le président de l’AGL, et partagea même un kot avec mon (lointain) copain Patrick Dupriez, actuel nouveau président Ecolo du Parlement wallon. Comme quoi, le monde est petit pour qui a l’esprit large.
Or, quel que soit le président élu le 6 mai chez nos voisins, la France se fera aussitôt attaquer par cette spéculation internationale qui a déjà mis la Grèce, l’Espagne et le Portugal à genoux, et dont l’Amérique latine, précisément, a su se protéger. Faire vivre une démocratie écologique et sociale en France, en Belgique ou en Europe passera donc inévitablement par un choc frontal entre les peuples du monde mobilisés et ce capitalisme financier mondial. Pour se préparer à ce combat, la « vieille gauche » a su changer de lunettes. Puisse la « vieille écologie » y adapter aussi les siennes.

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Piège à cons d’autant plus magistral que François Hollande a, depuis, affirmé que son programme gouvernemental n’était pas engagé par cet accord !… (Des paroles et des actes, 11 avril 2012, France 2).

[2Mélenchon « n’est pas écologiste, il est allié au Parti communiste », une formation « pronucléaire ». (Le Monde, 15 avril 2012). Il existe, il est vrai, un courant productiviste et « pronucléaire » au PCF. Mais, outre que ce courant est encore plus important au PS, il est intellectuellement malhonnête de nier l’évolution du Front de gauche sur cette question. Jean-Luc Mélenchon fait même, aujourd’hui, de l’unicité et du respect de notre écosystème, le fondement de sa philosophie politique. Voir par exemple son intervention devant les militants de France Nature Environnement : www.jean-luc-melenchon.fr/2012/01/28/interventiondevant- france-nature-environnement/.

[39 avril 2012.

Autre(s) article(s) sur le même thème :

article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2