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édito


Allumons nos envies ! - édito

« L’humanité doit apprendre à aimer l’envie de laisser aux générations futures une planète pleine de vie » : cette phrase, extraite du livre Les limites de la croissance  [1], résume bien la situation actuelle. Le modèle ultralibéral s’effondre. Nous disposons des éléments nécessaires pour construire une société durable. Notre défi : allumer nos envies, le désirer vraiment.

« Le monde ne s’oriente pas vers une voie durable. Si rien n’est fait pour inverser la tendance, les gouvernements devront assumer la responsabilité d’un niveau de dégradation sans précédent ainsi que les répercussions qui s’ensuivront » : tel est le nouvel avertissement lancé par le rapport Geo-5, publié par le Programme des Nations-unies pour l’environnement (PNUE), le 6 juin dernier, soit quelques jours avant l’ouverture de la conférence de Rio+20 [2]. Cette brique de 550 pages, solidement étayée, est le cinquième rapport sur l’environnement mondial rédigé par le PNUE. Il rappelle d’entrée de jeu que 500 objectifs ont été fixés à l’échelle mondiale pour atteindre une gestion durable de l’environnement et renforcer le bien-être de l’humanité. Parmi ces objectifs, l’évolution de ceux qui sont considérés comme prioritaires a été étudiée par 600 experts au cours d’une période de trois ans.
Le résultat de leur analyse est clair : un constat aux allures de cortège funèbre pour les écosystèmes.
1) Des progrès « significatifs » sont observés dans quatre domaines : la quasi-élimination des substances détruisant la couche d’ozone, la suppression du plomb dans les carburants, un meilleur accès des populations à l’eau potable et une avancée dans la recherche pour réduire la pollution marine.
2) Des progrès que l’on qualifiera de « relatifs » (les destructions ralentissent) ont été accomplis dans 40 secteurs. Exemple éclairant : la déforestation se réduit, passant de 16 millions d’hectares par an dans les années 90 à 13 millions d’hectares par an dans les années 2000 à 2010.
3) Vingt-quatre objectifs n’ont pas connu de progrès ou très peu : parmi eux, les émissions de gaz à effet de serre qui ont été en 2010 les plus importantes jamais enregistrées et qui grimpent encore, les stocks de poissons qui continuent de baisser ou les inondations qui ont augmenté de 230 % entre 1989 et 2000.
4) Huit objectifs ont connu une dégradation : les ressources en eaux douces souterraines ne cessent de diminuer en quantité et en qualité, les récifs coralliens subissent une détérioration rapide et une menace d’extinction pèse sur 20 % des espèces de vertébrés, entres autres exemples.
Un état des lieux de notre maison commune qu’il serait bien évidemment inconscient de vouloir taire, ignorer ou cacher.

« Si votre seul outil est un marteau, tout ressemble à un clou »

Deux jours plus tôt, le Département des affaires économiques et sociales des Nations unies publiait lui aussi un rapport intitulé Situation et perspectives de l’économie mondiale 2012, selon lequel « la crise de la zone euro constitue actuellement la plus grave menace pour l’économie mondiale. Un changement fondamental de politique est nécessaire, préconise le rapport, il faut se départir de l’austérité pour résoudre la crise de l’emploi et faciliter une croissance respectueuse de l’environnement ».
« Une croissance respectueuse de l’environnement » : voilà qui sonne à nos oreilles comme « un clair-obscur » ou « une voiture propre », c’est-à-dire un oxymore, une figure de style « par laquelle on allie de façon inattendue deux termes qui s’excluent ordinairement », comme l’explique le dictionnaire de l’Académie. En serions-nous arrivés là aujourd’hui dans les rapports entre écologie et économie ? D’une part, une réalité en forme de constat d’échec, incontournable, expliquée de long en large dans des rapports scientifiques précis comme Géo-5 ou les travaux du GIEC sur le climat. Des états des lieux qui se répètent en s’aggravant, et que la majorité de la population des pays développés ne veut ou ne peut pas entendre. Et puis, d’autre part, cette invocation absurde d’une « croissance respectueuse » préconisée par les économistes mainstream, qui sonne comme une sorte d’évidence aux oreilles de trop de gens. Parce que c’est notre seule politique économique et que… l’on a toujours fait comme ça.
« Si votre seul outil est un marteau, tout ressemble à un clou », constate Dennis Meadows, co-auteur du rapport Les limites de la croissance, en citant un proverbe japonais [3]. Pour les économistes, le seul outil est la croissance, tout ressemble donc à un besoin de croissance. »

Le refus de l’impuissance

Mais cela crève les yeux : notre modèle est en train de craquer de partout et ne peut tenir la route à terme. Les conditions de vie se durcissent pour le plus grand nombre et, si rien ne change, les nouvelles générations des pays dits développés vivront dans des conditions moins favorables qu’auparavant (lire notre dossier « Santé mentale, l’ultramoderne blessure », p. 14 à 21). Le temps de bâtir un autre modèle, plus équitable, plus équilibré, plus respectueux des populations et des écosystèmes, est donc venu. De plus en plus nombreux sont aujourd’hui celles et ceux qui refusent l’impuissance face aux perspectives de chaos, et ne croient pas que les solutions viendront uniquement d’en haut. Ils s’organisent donc individuellement et collectivement pour apporter leurs pièces, aussi modestes soient-elles, au nouveau puzzle, contribuant ainsi à inventer un autre modèle à taille humaine et respectant notre milieu de vie.
Si l’on regarde autour de soi, on constate que les initiatives individuelles et les « intelligences citoyennes » n’ont jamais été aussi nombreuses et créatives qu’aujourd’hui. Les avancées sont spectaculaires dans les secteurs de l’habitat (isolation-rénovation écologique, habitat groupé…), de l’alimentation (mouvement bio, achats groupés à des producteurs locaux…), de la mobilité (covoiturage, retour des piétons et du vélo…), de l’énergie (panneaux solaires, achat d’électricité verte, création de coopératives de producteurs…), de l’éducation à l’environnement (cours, stages, études, formations… ). De plus en plus nombreux sont celles et ceux qui font le choix de simplifier leur vie, de freiner volontairement ou de réorienter leur consommation pour avoir moins d’impacts négatifs sur les autres, sur les populations du Sud et sur l’environnement. Plutôt que de se frustrer, ils choisissent quand ils le peuvent des démarches positives, libératrices et constructives, comme de randonner pendant leurs vacances, de cultiver un bout de potager ou de partager un véhicule entre amis. Mille et un petits gestes qui, mis bout à bout, construisent une autre société (lire notre reportage « El Hierro, l’île de l’alternative paisible », p. 34 à 39).
« La » question qui se pose face à l’actuel chaos néolibéral : comment élargir rapidement ce mouvement pour engendrer un effet d’entraînement significatif sur notre modèle social ? Il semble en effet que, face à la puissance de frappe de la pub – jamais aucun système de propagande n’a eu autant d’influence sur les modes de vie et sur la planète –, le mouvement écologiste manque de modèles mobilisateurs pour mieux susciter l’envie.

« Qu’est-ce qui compte le plus pour vous ? »

« Parce que l’argent ne fait pas le bonheur et qu’une croissance infinie dans un monde fini n’a pas de sens », la Wallonie a lancé une démarche « afin de mener des politiques qui intègrent davantage les dimensions qui comptent pour ses citoyens ». Afin d’avancer dans cette direction, le gouvernement wallon a décidé, dans son Plan Marshall 2.Vert, de se doter d’indicateurs complémentaires par rapport au fameux Produit intérieur brut (PIB), qui ne mesure que le niveau d’activité économique. Une première étude a été réalisée l’année dernière par l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPS). Il a eu pour résultat de lister 29 indicateurs phares [4].
Un travail critique a ensuite été effectué par 25 experts belges et français. Une troisième étape vient d’être franchie, au printemps dernier, visant à prendre l’avis des citoyens via un questionnaire mis en ligne.
Celui-ci demande, parmi 18 dimensions différentes comme l’éducation, le logement, la justice, la santé, l’environnement, etc., « Qu’est-ce qui compte le plus pour vous ? », d’une part, et « Qu’est-ce qui compte le plus en tenant compte des générations futures ? », d’autre part. Début juin, 2.700 personnes avaient répondu au questionnaire. Ce travail devrait déboucher sur des propositions qui seront formulées par le Gouvernement wallon.
Que les pouvoirs publics régionaux se mettent eux aussi à avancer dans la recherche d’autres indicateurs de bien être que le PIB constitue une avancée encourageante, qui montre que l’ensemble du monde politique n’est pas totalement aveuglé par la croissance à tout prix. En effet, les populations se reconnaissent aussi dans certaines valeurs par un effet miroir et un effet d’entraînement. Un exemple négatif à ce propos : les salaires injustifiés payés à certains grands patrons ou à des joueurs de foot. Cet argent indécent ne peut reposer que sur l’exploitation des autres ou de la nature. Et il a pour effet de pousser l’ensemble de la société à l’excès, à la démesure, comme le fait aussi l’Euromillion. Alors que c’est au contraire d’une humanité plus partageuse, plus équitable dont nous avons besoin. Du moins si c’est le « bonheur intérieur brut » que nous voulons faire croître.
Le doute par rapport aux orientations actuelles de la société est plus profond que jamais dans la population [5]. Beaucoup espèrent vivre dans une autre société et cherchent d’autres pistes d’avenir.
Comment, en allant à contre-sens du matraquage de la pub, faire comprendre que les vrais plaisirs de la vie ne sont pas dans la consommation à outrance mais dans la relative sobriété, dans les relations aux autres, dans la jouissance de notre présence au monde et dans cette fête des sens qu’est la nature ? Comment faire sentir que le bonheur est là, « dans le près » ?
« Il y a juste assez d’énergie, de matière, d’argent, de résilience environnementale et de vertu humaine pour enclencher une réduction planifiée de l’empreinte écologique de l’humanité : une révolution de la durabilité vers un monde meilleur pour l’immense majorité d’entre nous est possible  », conclut le rapport Meadows. Cette révolution passe par l’équité et la justice, le partage des ressources, du travail et des revenus. Allumons nos envies !

André Ruwet

[1Les limites de la croissance (dans un monde fini), Donella Meadows, Dennis Meadows et Jorgen Randers, Rue de l’Echiquier, 2012.

[3Dans un article intitulé « La croissance mondiale va s’arrêter », paru dans Le Monde du 5 juin.

[4Aujourd’hui décrits dans un document de 257 pages disponible sur Internet : www.iweps.be/working-paper-de-liweps-ndeg4.

[5Une récente enquête menée par Solidaris, la RTBF et Le Soir révélait l’ampleur du mal-être de la population belge. Trois chiffres : 45 % craignent de tomber dans la précarité, 57 % sont inquiets pour l’avenir de leurs enfants et 57 % ont besoin d’un accompagnement psychologique (Le Soir, 12 juin 2012).

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