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Le carnet de chèques et les coups de bâton

Si on me l’avait raconté, au détour d’une conversation, j’aurais refusé de le croire. Impossible, aurais-je pensé. Vous avez dû mal comprendre. Trop abject. Trop gros. Trop immoral. Eh bien ! c’était pourtant vrai. Désormais, les (riches) malfrats pourront monnayer leur impunité judiciaire d’un petit coup de stylo.

Plus besoin de corrompre un juge ou policier. C’est la loi elle-même qui est corrompue. Tout se fera au grand jour, les billets sur la table. Comme au poker et au Monopoly. Madame Annemie Turtelboom, du fond du cœur, le crime organisé vous dit merci !

Le Collège des procureurs généraux et la ministre VLD de la Justice viennent en effet d’envoyer, à tous les parquets du Royaume, la circulaire d’application de la loi de juillet 2011 (un conseil d’ami : fourguez toujours vos lois nauséabondes pendant les vacances d’été : tout le monde est à la plage). Une « transaction pénale » vous permettra, désormais, à n’importe quel stade de la procédure, d’éviter le tribunal, une condamnation et un casier judiciaire. Si vous avez, bien sûr, les moyens financiers de vous offrir ce « service ». C’est la « justice » à la carte (bleue), la justice au carnet de chèques. « Le but n’est pas de permettre une justice de classe, mais de rendre une justice plus efficace et plus rapide, se défend-on benoîtement au cabinet de la ministre. Il s’agit d’éviter des procédures longues et coûteuses. D’éviter que des faits répréhensibles soient passibles de prescription. » Ben voyons. Georges Orwell l’expliquait déjà très bien dans 1984 : « La Guerre, c’est la Paix ; la Liberté, c’est l’Esclavage. » Et mon cul, c’est du poulet.
Tous les crimes ne seront évidemment pas soumis à ce pécuniaire marchandage. Il concernera « uniquement »… les associations de malfaiteurs, la fraude informatique, la corruption, l’incendie volontaire, l’escroquerie, la faillite frauduleuse, les coups et blessures ou les vols sans violence. Vous avez compris, les maffieux ? En bande organisée, d’accord. Mais voler ou cogner, il faudra choisir ! Quant aux « crimes des pauvres », ces meurtres familiaux, infanticides, actes de terrorisme, prises d’otages, avortements et autres « faits de mendicité », ils resteront, eux, toujours passibles des tribunaux. Ouf ! Nous voilà enfin en sécurité.

Pendant que la ministre (VLD) incarne ainsi, à sa façon, la droite chrétienne et sécuritaire, la ministre (SP.A) de l’Emploi, Monica De Coninck, nous cuisine, à la grecque, sa recette de la « gauche moderne ». « Sévère, mais juste », comme l’autoproclame, sur son site, la Mère Fouettard (ou « Fouettarde » ?) de la socialdémocratie flamande.
La mesure la plus spectaculaire de son plan de réforme du chômage devrait concerner les « cohabitants » sans charge de famille qui, après 2, 3 ou 4 ans, verront leurs allocations de chômage tomber à 484 euros par mois (1.090 euros s’ils ont charge de famille). Une mesure qui devrait frapper d’abord les femmes.
Je n’ai jamais très bien compris comment, pour une femme de gauche, affamer les chômeurs pouvait prétendre créer de l’emploi. C’est même, en principe, mécaniquement l’inverse. Si vous rabotez les revenus des familles populaires, la consommation diminue, l’économie se contracte et le chômage augmente. Mais pour madame De Coninck, qui a « une grande expérience des politiques sociales » [1], acquise depuis 2001 au CPAS de la belle ville d’Anvers où, à défaut d’avoir fait baisser le chômage, elle a fait grimper la NV-A et le Vlaams Belang à 56 % [2], face aux chômeurs, il faut « une carotte, mais aussi un bâton ». Ah ! que j’aime ce viril langage animalier qui, dans un grand élan affectueux, assimile les chômeurs aux ânes et aux bourrins ! Que demande le peuple, camarades ? De l’avoine et des coups de pied au cul !

Ecoutons toutefois stoïquement la fin de son argumentation : « Il est normal que ceux qui se lèvent tôt pour travailler bénéficient d’un montant supérieur à celui que perçoivent les personnes sans emploi. Il faut créer un incitant pour retrouver du travail. » Si vous voulez, madame De Coninck. Mais cet « incitant » existe déjà. Cela s’appelle un salaire. Ce qu’il faut donc faire, c’est augmenter les bas salaires et valoriser le travail, plutôt que d’étrangler les maigres allocations de survie des chômeurs.
A défaut, il ne resterait aux « chômeurs cohabitants » qu’à former, avec quelques collègues, une association criminelle spécialisée dans l’escroquerie, la corruption, les incendies volontaires et les vols (sans violence). Evidemment, ils finiront par se faire prendre. Mais quelle importance, puisqu’une simple petite « transaction pénale » leur évitera, à jamais, de passer devant un tribunal ?
Décidément, on vit une époque formidable.
Allez… bon boulot, bonnes vacances et bel été à tous et toutes ! [3]

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

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[1Le Soir, 29 mai 2012.

[2Sondage TNS Media dans Le Soir du 5 mai 2012 (42,9 % pour la NV-A et 13,1 % pour le VB).

[3Si vous êtes en Ardenne au mois d’août, Ceci n’est pas un chanteur belge, mon nouveau spectacle musical, sera présenté à la Guinguette du Festival de théâtre de Spa, les 10 et 11 août à 18 heures. On pourra aussi y trouver mon tout nouveau CD Les Bals, les BBQ’s et les Crématoriums (chez Franc’amour).

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