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édito


La puissance du bonheur - édito

Coupé de la nature, la tête pleine d’objectifs matérialistes, l’homme contemporain est mal équipé pour savoir ce qui le rend heureux. Il peine à trouver le chemin du bonheur. Mais il ne perçoit pas non plus celui qui le mène à la catastrophe…

Cet été, un article publié dans la revue scientifique Nature a fait le buzz. A la radio, un matin de juillet, on en a fait une info d’une minute sur le thème : « La fin du monde entre 2050 et 2100 ». Oups ! Mais no problemo, comme souvent cette info pour le moins angoissante fut désamorcée par la suivante : « Il y a une ruée sur les billets d’avions, les gens cherchent des last minute pour partir au soleil. » Ouf ! On respire. C’est peut-être la fin du monde… demain, mais aujourd’hui, c’est le bonheur ! Le bonheur ? L’empreinte écologique générée par de tels voyages – totalement disproportionnée par rapport au bonheur supposé que ces déplacements ravageurs (pour le climat) sont susceptibles d’apporter – témoigne de l’absence de limites qui caractérise notre époque. De quoi plonger dans un profond questionnement sur la manière dont l’homme contemporain est (encore) capable de percevoir le sens de son passage sur Terre.

« Rio + vain » Après le numéro spécial que nous avons publié en préambule au dernier Sommet de la planète intitulé « Rio + 20 », en juin dernier [1], il convient de tirer quelques leçons de cet « événement », ne fût-ce que par honnêteté intellectuelle. « Rio + vain » : voilà le résumé de ce « Sommet », puisque la déclaration finale ne comporte presque aucun engagement concret. D’où ces questions : est-ce que nous nous trompons ? Est-ce que les grands sujets d’importance planétaire que des centaines de millions de citoyens, des scientifiques de haut niveau et des associations innombrables défendent depuis tant d’années sont donc sans véritable importance ? Non, le problème n’est pas du tout là ! En fait, il est urgent de prendre acte que les principales thèses avancées par les écologistes, très généralement basées sur des études scientifiques, n’arrivent pas à susciter une prise en considération à la mesure de l’importance des enjeux. Car c’est bien de la pérennité des conditions de vie sur notre planète dont il est question. L’étude publiée par Nature le 7 juin [2] explique ainsi que « les hommes sont en train d’imposer une transformation rapide et irréversible de la Terre (qui la force à aller) vers un état inconnu ». L’étude parle de « bifurcation » et d’« instabilité » conduisant à des situations d’où il n’est plus possible de revenir en arrière. Un cas de figure semblable s’est produit lors de la transition interglaciaire, qui fut le dernier épisode rapide « chaud-froid-chaud », une période située entre 14.300 et 11.000 ans avant notre ère. Il y eut alors une chute significative de la biodiversité, la moitié des grandes espèces de mammifères disparurent, ainsi que de nombreuses espèces de grands oiseaux et de reptiles. Le graphique ci-joint, publié par Nature, montre l’évolution de la surface terrestre sous l’influence de l’action humaine depuis l’an 1700. La planète comptait alors 650 millions d’habitants et seule une superficie minime avait été transformée par l’homme [3]. La population passant d’un milliard de personnes en l’an 1800 à 7 milliards en 2011, on voit grimper en flèche la proportion de terres émergées transformées en zones agricoles et urbanisées. En faisant une simple projection tenant compte de l’accroissement de la population, on constate que la moitié des terres émergées sera transformée en 2025. La question essentielle qui se pose est : à partir de quel seuil allons-nous assister à un changement d’état des écosystèmes  ? « Au-delà de 50 %, l’effondrement serait irréversible », affirment les chercheurs.

Les raisons du blocage Ce qui est étonnant, face à cette situation inédite dans l’histoire de l’homme sur la planète, c’est notre incapacité à nous mobiliser pour l’affronter. Comment de très nombreux contemporains ont-ils pu oublier qu’ils font partie de la nature ? Les pistes de réponses à cette question sont notamment à chercher parmi les hypothèses suivantes.
1) Une frange largement majoritaire de la population ne comprend pas les enjeux réels de la situation, parce qu’elle est peu formée, sous-informée ou désinformée, et que les problèmes écologiques sont complexes et demandent un minimum d’intérêt et d’attention. Une majorité des personnes ne se préoccupent carrément pas de l’avenir, car elles sont trop absorbées par les problèmes présents. Ce qui pose la question du fonctionnement de la démocratie face à de tels enjeux. Et de l’introduction urgente et prioritaire de l’écologie comme science ainsi que de l’éthique dans tous les programmes d’éducation [4].
2) La civilisation thermo-industrielle a mis entre les mains de milliards d’individus une force destructrice des écosystèmes jamais connue auparavant (voiture, avion, béton, pesticides, nucléaire, plastiques… ). La surconsommation est la norme. Ce qui force les écosystèmes à l’épuisement. Parce que notre niveau de vie, au Nord, n’est pas encore réellement frappé par les blessures que subissent les écosystèmes, rares sont les personnes qui perçoivent l’urgence de réagir.
3) L’homme, au cours de son histoire, n’a jamais connu l’expérience d’un épuisement global. Il a traversé bien des difficultés, des guerres, des famines, des périodes de sécheresse ou d’inondation, des catastrophes locales ou régionales... Quand les ressources manquaient, son plan B consistait à migrer vers d’autres lieux, comme le Nouveau Monde, jusque-là préservé de la prédation. Nous savons aujourd’hui que nous vivons sur une planète finie. Le vieux plan B est donc dépassé.
4) Nous avons un rapport au temps difficile. Auparavant, les changements étaient lents, ils s’étendaient sur des siècles ou des générations et nous les subissions sans nous en rendre compte. Les historiens nous prévenaient… longtemps après. Aujourd’hui, nous pouvons les anticiper ! Mais nous sommes incapables d’imaginer qu’un grand changement puisse arriver en quelques années.
5) Parce que beaucoup de « décideurs » ou de personnalités en vue sont focalisés sur des projets à rentabilité immédiate, politique, égotique ou financière, les grands enjeux de civilisation sont ignorés du quotidien et deviennent secondaires.
6) La plupart des grands médias ne veulent pas considérer les enjeux écologiques d’une manière appropriée. Parce qu’ils vont à l’opposé de leurs intérêts commerciaux (ils ne font pas vendre du papier ni de la pub), et que la majorité de la population refuse de voir cette réalité. Ces six raisons [5] sont une manière de comprendre comment, en un demi-siècle à peine, nous avons développé une civilisation d’hyperconsommation… à crédit. L’empreinte écologique de ces comportements ignorants / insouciants / suicidaires (au choix) est en effet empruntée. Aux plus pauvres et aux générations futures.

Aller à l’essentiel (par la fin) « Une promotion, une voiture… nous poursuivons des tas d’objectifs matérialistes pour accéder au bonheur. Mais une fois ces objectifs atteints, nous faisons le constat qu’ils ne nous rendent pas réellement heureux », explique Jordi Quoidbach, psychologue d’origine belge, chercheur au FNRS, post-doctorant à l’Université de Harvard, où il travaille sur le bonheur, un domaine on ne peut plus important et cependant nouveau dans le monde scientifique (lire notre dossier « La pratique de la pleine conscience », p. 34 à 41). « La relation entre l’argent et le bonheur est très faible. Au-delà d’un niveau de confort suffisant, gagner plus d’argent n’apporte pas plus de bonheur. Au contraire, on se rend compte que plus les gens ont de l’argent et moins ils profitent de la vie. Le matérialisme nous empêche de savourer les petites choses de la vie, qui sont si importantes… » Comment arriver à identifier ce qui est important pour soi ? « Des études faites sur de larges échantillons de la population montrent que beaucoup de personnes vivent sans se demander : quelles sont mes valeurs fondamentales, et est-ce que je ne suis pas en train de vivre en pilotage automatique ? L’expérience que je propose aux gens est de commencer le “voyage de la vie” par la fin. Je leur demande d’imaginer qu’ils participent à leurs funérailles, avec leur famille et leurs amis autour d’eux. Je leur dis : qu’est-ce que vous souhaiteriez que l’on dise de vous ? Pouvez-vous prononcer les paroles qui seraient dites par trois personnes de votre entourage ? Beaucoup se mettent à pleurer… Cette expérience permet d’identifier ce qui est vraiment important pour soi. Les personnes citent alors des valeurs fondamentales, comme avoir un impact positif sur la société, respecter les autres et l’environnement. Beaucoup d’études montrent que quand les gens se mettent à vivre en accord avec leurs valeurs, cela augmente significativement leur bonheur. Mais également leurs relations avec les autres et leur espérance de vie. » Simple et tellement vrai. Alors, on s’y met, ou on attend le prochain sommet de Rio ?

André Ruwet

Est-ce que l’on observe une relation entre la nature et le bonheur ?

Quelle est l’influence exercée par certains comportements ?

[1Lire Imagine n° 91, mai-juin 2012.

[2« Approaching a state shift in Earth’s biosphere » (« Approche d’un changement d’état de la biosphère terrestre ») est le travail d’une équipe pluridisciplinaire d’une vingtaine de chercheurs. Ce travail n’apporte rien de nouveau pour les personnes bien informées, sinon qu’« il réussit à synthétiser un nombre considérable d’études préalables », selon le philosophe Jean-Pierre Dupuy, cité par Libé le 10 août.

[3Le chiffre de 0,28 hectare par personne de nature transformée a été utilisé pour faire ce calcul, soit à peu près celui de l’Inde aujourd’hui. A partir de la Révolution industrielle, les chercheurs considèrent que la superficie est passée à 0,92 hectare par personne.

[4Etymologiquement l’écologie vient du grec oikos (maison, habitat) et logos (science). C’est donc littéralement la science de la maison, de l’habitat.

[5On peut en ajouter bien d’autres : l’hyper valorisation de l’avoir dans la réussite ; la mise à mal de la solidarité ; l’angoisse de la mort, apaisée par la consommation dans notre civilisation, etc.

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