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Des abeilles et des hommes

Mon fils, à quatre ans, vient de faire sa première conférence sur « les abeilles ». C’est vous dire si, après une visite gourmande à un apiculteur de Thiviers (24800, France), ancien instituteur reconverti en exploitant apicole, nous avons, en famille, potassé le sujet. Savez-vous, par exemple, que le « miel de forêt » vient du butinage du caca des pucerons ? Hilarité garantie dans les bacs à sable.

Mais ce qui est le plus étonnant, pour moi, chez ces petites bestioles, c’est la « programmation  » génétique de toute leur courte vie. Après vingt et un jours de vie larvaire, et une petite pause zen en posture de nymphe sculpturale, la jeune abeille se met aussitôt au boulot. Suivant scrupuleusement le calendrier de ses jours, sans une seconde d’apprentissage, elle nettoie la ruche, biberonne ses petites sœurs, maçonne les alvéoles, joue au ventilateur et prend son tour de garde à l’entrée de la ruche, avant de s’envoler, enivrée d’espace, vers le précieux nectar des fleurs. Elle dispose même d’un langage corporel inné, tout en courbes et en huits, pour signaler à ses sœurs le moindre cerisier en fleurs. Elle en reviendra les cuisses lourdes de pollen, l’haleine parfumée à la menthe et à l’acacia. Balaise, non, le GSM floral [1] ? Qui meurt d’épuisement, entre le vingt-cinquième et le vingt-huitième jour, après les incessants va-et-vient d’un ultime ballet mellifère.

Titus Andronicus [2]. Autre fait remarquable, ces anonymes butineuses ont le même patrimoine génétique que leur reine, physiquement plus grande, qui, après une brève partouze dans les airs avec tous les mâles de la ruche, consacrera sa vie monacale à pondre des dizaines de milliers d’œufs. C’est donc l’alimentation seule – la fameuse « gelée royale » – qui, agissant comme une « clé » génétique, va transformer les unes en reines et les autres en esclaves. Pour les amateurs de tragédie shakespearienne, le premier acte de la nouvelle reine sera d’ailleurs, pour consolider son trône, d’assassiner, dans leur berceau, toutes les autres « princesses ». Il n’y a pas que chez les hommes que la tragédie fonde l’histoire. Nous autres, petits bipèdes modernes, qui passons vingt-cinq ans de notre vie en apprentissage, avons souvent le sentiment que tout est question d’éducation et de culture, et que nous pourrons toujours soumettre nos vies, et la société elle-même, à la fantaisie de notre volonté. C’est ce qui fonde une morale de la liberté, et, à vrai dire, je n’en imagine pas d’autre humainement acceptable. Mais sans tomber dans un anthropomorphisme idiot, je voudrais bien connaître, dans la motivation secrète de nos actes, le poids réel du grand singe ou du reptile qui, depuis la nuit des temps, pousse encore discrètement sa gueule entre nos hémisphères.

« We shall overcome. » Cette contradiction entre le pouvoir de l’esprit et le poids anthropologique de la communauté est peut-être au cœur du beau roman de Richard Powers, Le temps où nous chantions [3]. On retrouve ici la force d’une littérature qui, sans une seule note de musique, nous intéresse aux subtilités harmoniques du chant lyrique, comme J. K. Rowling, dans Harry Potter, pouvait nous passionner pour un tournoi de Quidditch. Dans une Amérique profondément marquée par la question raciale, cette saga raconte l’improbable mariage entre un physicien juif, rescapé de l’Holocauste, et une jeune femme noire, passionnée, comme lui, par l’opéra. De cette union naîtront trois enfants métis et mélomanes qui, sortis du cocon de leur polyphonie familiale, tenteront de trouver leur place dans une société « post-communautaire » rêvée, transcendée par l’universalité supposée du chant lyrique. Mais, comme l’élection d’Obama vient de le rappeler, au pays de l’oncle Tom, un métis reste un Noir, l’égalité des races, une utopie, et, entre jazz, opéra et cantiques, la musique elle-même parle la langue des maîtres ou celle de la libération. Pour l’auteur, le communautarisme semble ainsi rester, tragiquement, aux USA, le cadre de référence obligé des individus qui y vivent.

Etui pénien. En toile de fond, le livre évoque la longue lutte pour les droits civiques dans un pays qui est souvent, aujourd’hui, présenté comme le modèle universel de la démocratie. Il y a cinquante ans à peine, deux abrutis pouvaient pourtant y lyncher un adolescent noir et le jeter à la rivière avant d’être acquittés, sous les applaudissements, par un jury blanc. Quant à l’héritage de Martin Luther King, autrefois porté par une foule mixte et bigarrée, il est à présent incarné par un mouvement noir, religieux et xénophobe, dont sont à la fois exclus les femmes et les Blancs. Puisse donc ce livre, à la ligne de basse plutôt pessimiste, nourrir notre réflexion sur la société multiculturelle que nous appelons de nos vœux. Car pour dépasser le communautarisme et combattre efficacement le racisme, il faudra aussi comprendre pourquoi tant de sociétés traditionnelles, qui renforcent leurs particularismes par des codes culturels, des interdits alimentaires et des mutilations physiques, sont, de fait, profondément xénophobes. C’est entendu : ce repli identitaire, qui semblait hier indispensable à la création du lien social est devenu, dans les sociétés « post-ethniques  », un véritable poison. Mais il s’agit là, me semble-t-il, d’un conflit de légitimité (entre la « communauté » et la « société  ») et non d’un conflit moral (entre le « bien » et le « mal »). Comprendre cela éviterait bien des faux débats. C’était notre rubrique « On n’est pas sorti de l’auberge, mais on peut toujours boire un verre et en discuter ».

La question qui tue. On le sait, le vert « chlorophylle » symbolise la nature et l’écologie. C’est, certes, la couleur des végétaux, des reptiles et des batraciens. De nombreux insectes sont verts, comme certains oiseaux et quelques poissons. Mais, à ma connaissance, aucun mammifère. Une explication à ce mystère [4] ?

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Ce système de « localisation » fonctionne dans un rayon de plus ou moins 2.500 mètres. Or, pour obtenir des miels « typés » (genre « miel d’acacia » ou « miel de tournesol »), on doit transporter les ruches et les rapprocher des plantes en fleurs. Mais si on les déplace en deçà de cette distance, les abeilles, désorientées, reviendront toujours à l’emplacement d’origine de la ruche. Il faut donc la déplacer de plus de trois kilomètres. L’ensemble des abeilles se « reprogrammera » dès lors automatiquement en mémorisant l’emplacement de son nouvel habitat. Magique, non ?

[2Titre de la (peut-être) première tragédie de William Shakespeare.

[3Editions 10-18, 2008.

[4Me poser des questions idiotes est pratiquement mon seul luxe. Merci de respecter cette petite manie.

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