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La dépendance mondiale envers les matières premières

Les matières premières restent, au 21e siècle, un enjeu majeur de l’économie politique internationale et du développement. D’une part, la compétition pour l’approvisionnement en ressources naturelles s’exacerbe dans un monde de plus en plus multipolaire. D’autre part, les pays en développement, dont les économies reposent sur l’exportation des matières premières, doivent exploiter ce potentiel pour mieux s’en affranchir.

L’approvisionnement en matières premières est une condition sine qua non à tout processus de développement économique et social. La fabrication des produits industriels de pointe, qui est l’apanage des économies avancées, nécessite en effet des ressources naturelles dont la majorité sont localisées dans les pays en développement. En ce sens, les pays en développement bénéficient d’un avantage stratégique sur les pays qui, comme ceux de l’Union européenne, dépendent de l’importation de ces ressources.

Une malédiction, parfois

Toutefois, cet avantage est susceptible de se muer en malédiction. En effet, certaines matières premières fortement prisées sont localisées dans des pays très pauvres, dont les capacités institutionnelles sont faibles. Cette réalité implique de fortes tensions, illustrées par des systèmes politiques rentiers contrôlés par des élites prédatrices, des concessions de contrats léonins à des firmes transnationales ou des attaques de mouvements rebelles qui se financent par l’exploitation illégale des ressources naturelles, comme c’est par exemple le cas en République démocratique du Congo. Dans un monde inégalitaire où la demande en ressources naturelles croît au moment où elles se raréfient, les conflits pour l’approvisionnement en matières premières risquent ainsi de s’exacerber. En outre, les économies en développement basées sur l’exploitation des matières premières ont généralement souffert d’une trop faible diversification économique et de chocs externes provoqués par la détérioration des termes de l’échange. Les prix d’exportation des matières premières à faible valeur ajoutée n’ont pu compenser les prix d’importation plus élevés des produits industriels à forte valeur ajoutée, comme l’ont expérimenté la plupart des pays du tiers monde au cours de la seconde partie du 20e siècle.

La « maladie hollandaise »

Certes, depuis le début des années 2000, la conjoncture internationale a sensiblement évolué. La demande croissante de ces ressources dans les pays émergents du Sud, à commencer par la Chine, a entraîné la hausse des prix des matières premières. Cette conjoncture a bénéficié aux pays exportateurs des matières premières dont les prix ont le plus augmenté, comme le pétrole ou les produits miniers et céréaliers. Ces pays ont généralement réussi à enregistrer des excédents commerciaux et une augmentation de leurs revenus. L’impact a cependant varié en fonction des structures économiques des différents pays en développement. Ceux ne disposant pas de ressources pétrolières et étant importateurs nets de céréales ont par exemple subi de plein fouet l’augmentation des prix. En outre, une stratégie de développement à long terme ne peut se baser sur les revenus de quelques matières premières dont les prix sont fluctuants, surtout lorsque leur espérance de vie est limitée, comme c’est le cas du pétrole. Par ailleurs, les économies basées sur l’exploitation des matières premières créent généralement peu d’emplois, sont très inégalitaires et susceptibles d’être victimes de ce que les économistes appellent la « maladie hollandaise », c’est-à-dire l’appréciation du taux de change qui renchérit le coût des importations, pénalise les exportations des autres produits et représente un frein à la diversification de l’économie.

Un enjeu géostratégique à multiples facettes

On peut ainsi observer une corrélation entre le degré de pauvreté d’un pays et sa dépendance envers les matières premières, même si ce n’est pas une fatalité. Tout l’enjeu consiste en effet pour ces pays à exploiter les périodes de « vaches grasses » en utilisant une partie des excédents pour investir dans les autres secteurs, et ainsi progressivement sortir de la dépendance envers les matières premières et diversifier leur économie dans les secteurs à plus forte valeur ajoutée et créateurs d’emplois décents. En moyenne, au niveau mondial, le ratio entre les exportations de matières premières et les exportations totales de marchandises s’est élevé en 2009-2010 à 31 %. Autrement dit : les matières premières représentent 31 % de la valeur totale des exportations à l’échelle mondiale. Mais l’écart est énorme, parmi les pays en développement, entre l’Afrique centrale (98 %), qui n’exporte quasi que des matières premières, et l’Asie de l’Est (8 %), qui n’en exporte que très peu. Entre ces deux extrêmes, on trouve l’Afrique de l’Ouest (93 %), l’Afrique du Nord (79 %), l’Afrique de l’Est (77 %), l’Amérique du Sud (75 %), l’Asie de l’Ouest (74 %), l’Afrique du Sud (61 %), l’Asie du Sud (52 %), l’Asie du Sud-Est (33 %) et l’Amérique centrale (27 %) [1]. En conclusion, on observe que la dépendance mondiale envers les matières premières est un enjeu géostratégique à multiples facettes.

Par Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11 11 11

[1The State of Commodity Dependence 2012, UNCTAD, United Nations, p. 18.

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