article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2

Dutroux au couvent, Charlie à la mosquée


Ephémérides. Sur le chemin de l’école, septembre a saupoudré d’épeires diadème (parfois appelée araignée des jardins ou araignée porte-croix) le sommet des buissons. Ne croyez pas la rumeur qui les accable. Ces carnassières, dit-on, tendraient des pièges mortels pour dévorer leurs victimes. C’est un mensonge.

Elles aiment la lumière et n’attrapent que les courants d’air. Si elles s’arrachent le ventre, c’est pour exposer leurs toiles immobiles au regard des passants. Ce sont des artistes. Ce soir, elles dîneront d’une goutte de rosée et d’un filet de vent.

Madone. Je ne comprends pas. Je ne comprendrai jamais. Quoi ? La fascination de certains intellectuels pour « la crapule » [1] Faire de madame Dutroux une victime de la vindicte populaire, une héroïne de l’Etat de droit et une pionnière de la réinsertion « couventine », il fallait y penser. Ils y ont pensé. Ils en ont même fait des tribunes libres, des cartes blanches et des pétitions. La palme d’or au Vif – L’Express,qui a titré en couverture, avec Michèle Martin en madone souffreteuse  : « Les victimes ont-elles tous les droits ? »  [2] Je dois avoir eu un moment d’inattention. Rappelez-moi : quels ont été « tous les droits » de Julie et Melissa ? « Tous les droits » d’Ann et Eefje ? Ah ! oui. On parle de « tous les droits » des parents. Ces pauvres gens qui sont, à perpétuité, condamnés à porter l’impossible deuil d’un enfant torturé. C’est sûr, ils exagèrent. Ce sont eux, les « abuseurs  ».

Cigare. La loi américaine fait du mensonge un crime. On jure de dire « toute la vérité », la main sur la Bible. Mentir est un acte grave. Pour y avoir succombé, les présidents Nixon et Clinton ont perdu leur mandat. A contrario, les lois européennes autorisent généralement l’inculpé à nier, se taire ou mentir. Michèle Martin a ainsi toujours eu, pour seule stratégie de défense, de minimiser son propre rôle dans ces crimes abominables. Elle s’est toujours présentée comme une « victime » manipulée par son mari. Elle en a donc dit le moins possible et n’a jamais collaboré avec la justice pour établir la vérité des faits. Or d’un simple point de vue moral, comment envisager la « rédemption » d’un criminel qui n’a jamais reconnu ses crimes ? La justice belge n’est pas un confessionnal.

Chiens. Excusez-moi, mais le sort de madame Dutroux, qui nourrissait les chiens de son mari pendant que les petites agonisaient sous ses pieds, je m’en tape donc furieusement le haricot. Vous savez quoi ? Pour moi, elle pourrait même crever la bouche ouverte, au fond d’une cave, au terme d’une maladie longue et douloureuse. C’est curieux, hein ? Non que son sort m’indiffère. Simplement, il doit y avoir cinq milliards de personnes, sur la Terre, dont les conditions d’existence me préoccupent davantage. Celles dont, précisément, l’« Etat de droit » ne dit rien – quand il ne préconise pas leur renvoi, illico, en enfer, par le premier charter venu. A chacun ses priorités. Je n’aime pas plus que vous les cris de haine que l’on entend parfois dans la rue. Mais je les comprends mieux que les pédants et hypocrites rappels aux vertus de la « réinsertion » quand, au même moment, on supprime des postes de juges, de policiers, de gardiens de prisons et d’assistants sociaux.

Pingouins. Dans son immense sagesse, le législateur ne m’a, heureusement, pas confié la rédaction des lois. Fort bien. C’est l’honneur de la démocratie d’avoir supprimé la peine de mort. C’est l’honneur de la justice d’avoir instauré des réductions de peine qui évitent à des êtres humains de vivre, à jamais, comme des animaux en cage [3]. Mais ce serait notre honneur à tous de reconnaître que ces deux mesures ont ouvert une brèche dans notre système pénal. Que faire, en effet, avec les violeurs, kidnappeurs, tueurs et psychopathes récidivistes, qui ne pourront jamais être « réintégrés » dans la société ? Tout le monde le sait : ceux-là resteront toujours dangereux, même après avoir purgé leur « peine ». Il y a là, me semble-t-il, quelque chose à inventer entre « prison » et « liberté  ». Genre « une île déserte », avec des pingouins qui courent vite. A contrario, la réponse monacale ne me satisfait évidemment pas. Après Martin chez les soeurs clarisses, Dutroux chez les pères trappistes ? Pourquoi pas enfant de choeur ? Tiens, à propos. Monsieur Martin vient de demander, lui aussi, une réduction de peine. Et un bracelet électronique. Encore un qui veut se réinsérer… Allez, les pétitionnaires  ! A vos plumes ! Je sens que l’Etat de droit va encore être menacé.

Humour. J’ai passé la semaine à balancer entre un net soutien à Charlie Hebdo, au nom de la satire et du droit au blasphème, et la position plus critique que voici. Car Charlie n’est pas, à proprement parler, un journal « comique ». C’est un journal satirique, laïque et « à gauche ». Or en politique, contrairement au champ moral, on juge les actes sur leurs conséquences, pas sur leurs motivations. Que voulait Charlie ? Faire rire, combattre l’intégrisme et, sans doute, renforcer le camp laïque et moderne dans le monde arabo-musulman. A quoi est-il arrivé ? A faire grincer les dents, et à rassembler pratiquement toute une communauté autour de ses intégristes. Je laisse, pour une fois, la conclusion à l’un des Grands Penseurs Anonymes de Facebook : « Si tu dis du mal d’un Noir, cela s’appelle du racisme. Si tu dis du mal d’un Juif, cela s’appelle de l’antisémitisme. Si tu dis du mal d’un Arabe, cela s’appelle de la liberté d’expression. » Qui a dit que les musulmans manquaient d’humour [4] ?

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1« La crapule (vieilli) : personnes qui ont des moeurs dissolues et malhonnêtes (voir canaille, pègre). » (Le Petit Robert).

[2Le Vif – L’Express, 6 septembre 2012.

[3Face à ce tout ce remue-ménage médiatique, lire la magnifique interview de Carine et Gino Russo dans Le Soir du 8 septembre 2012. Je ne sais pas comment ces deux-là font pour toujours trouver les mots justes.

[4Mon dixième album, Les bals, les BBQ et les crématoriums, vient de sortir chez Igloo Records / Franc’amour. Distribution AMG en Belgique et SOCADISC en France, ou par correspondance chez le producteur.

Autre(s) article(s) sur le même thème :

article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2