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Aux confins de l’Europe

Du cap Nord à Istanbul, 10.000 kilomètres à vélo

Le monde respire et parfois le souffle qui le traverse ouvre ou crée de nouvelles frontières. Où donc commence l’Orient ? Où se termine l’Occident ? En parcourant du nord au sud ses confins orientaux (à l’est de l’ancien rideau de fer), j’ai pris le pouls de l’Europe pendant six mois, revisitant son histoire contemporaine, pour brosser un portrait impressionniste de cette nouvelle ligne de démarcation, perméable à tous les trafics et véritable isobare politique entre l’Europe et la Russie. Extraits de ce carnet de voyage.

Ma bicyclette tient le juste rythme pour me mener tour à tour vers des territoires endeuillés du soviétisme, de véritables culs-de-sac de l’histoire. Parmi eux, Karosta en est certainement le point d’orgue.

Karosta, paysage tatoué d’une lassitude totalitaire

Cette ville, qui ne figurait sur aucune carte jusqu’en 1991, ne ressemble aujourd’hui à nulle autre dans le monde. En 1994, les navires russes quittèrent définitivement son port et emportèrent les derniers des 20.000 soldats et familles russes qui la peuplèrent, ce qui en fait aujourd’hui un district négligé de la Lettonie, à moitié fantôme, peuplé de quelque 7.000 âmes. Situé au centre de la Baltique, dans une région où la mer ne gèle jamais, son port artificiel fut construit de main d’homme dès 1890, comme base commerciale puis militaire de la flotte russe pour contrer le pouvoir croissant de l’empereur allemand Guillaume II. Au début du 20e siècle, le port formait un district militaire indépendant, une « ville dans la ville », qui pendant longtemps n’a pas communiqué avec la localité voisine de Liepaja… si bien que l’envoi d’une carte postale de Karosta à Liepaja coûtait autant que pour Vladivostok, à l’autre bout de la Sibérie !
Une ville décidément étrange ou du linge sèche aux fenêtres d’une rangée d’immeubles, face à une autre couverte de graffitis à hauteur d’un étage et totalement déserte. Des familles russes y vivent pourtant encore, et parmi elles même des Lettons attirés par des loyers bon marché.
Mais comment diable habiter dans l’un de ces logements et avoir pour seul horizon une façade sans porte ni fenêtre, menaçant de s’effondrer, préfigurant le sort réservé à sa propre habitation ?
Conçus provisoirement pour une trentaine d’années, ces « blocs » soviétiques – des cubes de béton produits en masse – furent assemblés rapidement par de simples structures métalliques soudées entre elles qui, sous l’effet de la rouille, menacent de s’écrouler. Un peu plus loin, des montagnes de gravats jonchent le terrain vague : des blocs détruits préventivement. Cet univers gris et minimaliste, construit partout sur le gigantesque territoire de l’ex-URSS (de la Biélorussie à la côte du Pacifique), tatoue le paysage d’une lassitude totalitaire que j’ai retrouvée dans les villes chinoises. Cette dérive mortelle et silencieuse me plonge physiquement dans la résignation et le désarroi. Si l’art contemporain a su trouver ici son décor de rêve, j’actionne mes pédales à vitesse réduite ou je marche, reniflant comme un chien un territoire meurtri, saisi par les décombres d’une histoire si absurdement réelle et contemporaine.

L’empire Europe a disloqué les familles

Giordis, un informaticien de 35 ans, exprime une opinion tranchée sur la « Communauté » européenne : « Nous sommes passés très vite d’un empire à l’autre. L’Europe édicte ses lois, impose ses standards qui tuent toutes les petites entreprises. L’arrivée des supermarchés, qui sont entre les mains lituaniennes, mais aussi françaises ou finlandaises, a tué les petits commerces. Le bazar où la grandmère venait vendre ses oeufs n’existe plus. La Communauté européenne a créé un eurocentrisme et un europrovincialisme, au sein duquel nous habitons… »
Il remonte le temps : « Les invasions successives de la Lituanie par les Suédois, les Prussiens, les Polonais et les Russes ont mis en danger notre fragile identité… mais nous ont appris à survivre. » Selon lui, la récente entrée de la Lituanie dans l’Europe représente paradoxalement un bien plus grand défi que la sortie du pays du bloc de l’Est :
« Nous avons l’habitude d’une culture unique, nous ne sommes pas du tout armés à affronter le mélange qu’est l’Europe. Certes, l’Union soviétique a déporté beaucoup de monde en Sibérie, mais elle nous laissait libres au coeur de la famille. L’Europe a disloqué celle-ci : sur un total de 3,5 millions d’habitants, entre 500 000 et un million de jeunes Lituaniens sont partis travailler en Angleterre et en Norvège. Ils ne reviendront peut-être jamais. »

(...)

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