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édito


Et si l’on relocalisait l’économie ? - édito

La mondialisation et son libre-échange reposent aujourd’hui sur trois piliers inacceptables : la course au moins-disant social et écologique, ainsi que l’usage frénétique des transports. Et qui gagne à ce jeu ? Les plus riches, les 29 millions de millionnaires en dollars répartis à travers le monde et qui sont américains, chinois, indiens, brésiliens, turcs, allemands, japonais, français, britanniques… Le fameux 1 % du mouvement Occupy Wall Street. Combattre ce système injuste est vital. Et le protectionnisme n’est pas une arme à abandonner à l’extrême droite, qui le transforme en néfaste repli sur soi. Sachons l’utiliser de manière positive, comme d’un marchepied vers un meilleur développement de tous. Car il en va de la protection de l’emploi et de l’environnement. Ici, chez nous. Mais aussi là-bas, au Sud ou à l’Est.

On nous avait pourtant promis le Grand Jour. « Avec la mondialisation et le libre-échange, c’est toute la planète qui va se développer, s’avancer sur les chemins de la prospérité, nous disait-on. Les pays du Sud, grâce à l’ouverture de nos marchés, peuvent entrer dans le jeu, nous vendre leurs productions, augmenter leur niveau de vie – et réciproquement. » « De plus, si chacun se spécialise dans le domaine où il est le meilleur et acquiert chez les autres ce que ceux-ci produisent le mieux, tout le monde s’enrichit ! » Cette théorie des partisans du libre-échange, dite « des avantages comparatifs », laissait entrevoir aux Occidentaux un futur high-tech (et teinté d’un fond de colonialisme ?), dans lequel les pays développés cultivaient les emplois dans le domaine des services et de l’industrie de pointe, offrant aux Chinois ou aux Indiens la fabrication des produits moins « nobles », et aux autres habitants du Sud l’agriculture ou l’extraction des matières premières. De plus, l’heureux consommateur européen ou étatsunien allait pouvoir profiter d’un monceau de marchandises à bas prix, acheter dans l’allégresse de tout, tout au long de l’année, bientôt rejoint par les classes moyennes récentes des pays émergents.
Il nous fallait donc abaisser les barrières douanières, laisser passer les biens (et les capitaux), et nous ouvrir à une « concurrence libre et non faussée »,comme le proclame notamment la littérature de l’Union européenne. Dont acte. Tant et si bien qu’aujourd’hui, la mondialisation et le libre-échange sont comme des évidences naturelles, qui ne peuvent être remises en cause.
Pourtant, quelques décennies plus tard, ces promesses paraissent bien loin – et surtout ne sont pas vraiment tenues. Car cette mondialisation et son libre-échange reposent à présent sur trois piliers insoutenables : la course au moins-disant social et écologique, ainsi qu’un usage des transports proche de l’absurde. Et le paradis qu’on nous promettait se transforme en enfer.

La destruction des emplois au Nord

Que ce soit la fermeture de la phase à chaud liégeoise d’ArcelorMittal, celle de Ford Genk, ou la concurrence constatée de médecins/ouvriers du bâtiment/chauffeurs routiers, etc., roumains/polonais/bulgares, etc., nous ne cessons aujourd’hui d’être bombardés de menaces, d’être mis en compétition avec d’autres économies plus ou moins lointaines. Aussi, même si différents facteurs entrent en jeu [1] , la mondialisation et cette fameuse « concurrence libre et non faussée » semblent à bon nombre de travailleurs être responsables de la perte de leur emploi, des baisses de salaires, durcissements des conditions de travail et autres joyeusetés.
La seule réponse avancée aujourd’hui est toujours la même : la modération salariale. Un joli mot, modération, qui fait insidieusement penser que, bien sûr, ce sont les salariés qui ont des exigences abusives et déraisonnables. Et nous sommes ainsi précipités dans une spirale négative sans fin, à qui osera proposer le salaire le plus bas.
Cette destruction des emplois à laquelle nous assistons depuis quelques années, Maurice Allais, seul prix Nobel d’économie français, l’avait prédite. Ce libéral aux idées hétérodoxes se battait contre la mondialisation telle que nous la connaissons : il estimait que, lorsque les écarts de niveaux de vie et de systèmes de production entre les participants sont trop grands, le libre-échange devient contreproductif, menant chez les plus riches soit à un chômage accru s’il y a rigidité des salaires, soit à des inégalités accrues s’il y a flexibilité des salaires [2]. Jacques Sapir, autre économiste français, voit le libre échange entraîner un effet à la baisse non seulement sur les salaires, mais aussi sur les prestations sociales, ainsi qu’une fiscalité plus injuste [3] .

Pour créer de la richesse au Sud ?

Serait-ce le prix à payer pour permettre à d’autres de se développer ? Cet argument, souvent assené, est battu en brèche par Sapir, qui constate que, rien qu’entre 2003 et 2005, la Banque mondiale a réduit, c’est le moins qu’on puisse dire, ses estimations des gains engrangés par les pays en voie de développement, passant de 539 à 90 milliards de dollars [4]. De plus, ces estimations englobaient la Chine dans les pays dits « pauvres », et ne tenaient pas compte des pertes de revenus dues à la suppression des barrières tarifaires.
Et même si l’on se concentre sur la Chine, le doute existe : deux à trois fois plus de Chinois seraient sortis de la pauvreté dans les années 80, lors des réformes de Deng Xiaoping soutenant l’entreprenariat rural, dans une économie alors très fermée, qu’au cours de la décennie suivante, lorsque les exportations chinoises et les investissements étrangers ont grimpé en flèche [5].
Côté emploi, le bilan semble donc maigre. Car il y a toujours un moins-disant ailleurs, et cela dans des domaines toujours plus larges. Les théoriciens libéraux y ont du coup ajouté un nouvel élément : l’équilibre sera atteint grâce aux luttes des ouvriers du Sud pour de meilleurs salaires et conditions de travail. « Le postulat central demeure, écrit le journaliste François Ruffin : il suffit, encore et toujours, de patienter – avec un fatalisme optimiste. (…) (Mais) ce sera pour quand, cet “équilibre” promis ? Dans combien de siècles les firmes auront-elles exploité tous les réservoirs de “main-d’œuvre docile” (…) ? Après quels cataclysmes écologiques, sociaux [6] ? »

Une mondialisation insoutenable

Autre argument des zélateurs de la libre concurrence et de la mondialisation : la baisse des prix… Certes, nos supermarchés et autres magasins sont inondés de produits pas chers, et nous avons l’insigne chance (?) de pouvoir manger des fraises au cœur de l’hiver. Mais à quel prix ? Car en plus du coût social, il y a évidemment un coût environnemental très important dans ce système. En raison des kilomètres parcourus par toutes ces marchandises, bien sûr : des transports à bas coût (grâce notamment, là aussi, à un dumping social effréné [7] permettent à des langoustines pêchées en Ecosse de se faire décortiquer en Thaïlande avant d’être vendues en Europe, ou à un pot de yaourt de parcourir plus de 9.000 kilomètres [8]. « L’accroissement des déplacements de marchandises n’est pas un fait inéluctable, écrivent Geneviève Azam et Philippe Mühlstein du Conseil scientifique d’Attac, mais une caractéristique du régime d’accumulation actuel du capital ; il est l’un des piliers sur lesquels ont reposé les gains de productivité de ces dernières décennies dans l’industrie et la grande distribution. Les économies de gestion des stocks découlent de la circulation d’un flux ininterrompu de camions, véritables “stocks roulants” [9] »
Le coût environnemental de cette mondialisation se situe aussi dans la chasse au moins-disant écologique : une activité qui serait chez nous régulée (et sans doute rendue plus coûteuse par des mesures de protection des travailleurs et de l’environnement) va se déplacer pour continuer à polluer tranquillement ailleurs, avant de nous revenir sous forme de produit fini.

Débattre sans tabou

N’est-il pas grand temps de nous libérer de ce dogme du libre-échange et de la mondialisation irréversible ? Conserver et développer des emplois, limiter le recours aux transports, permettre à des normes environnementales de s’imposer, c’est ce que proposent notamment dans notre dossier les initiateurs du projet de « Ceinture aliment-terre liégeoise », ainsi que les partisans du développement d’une véritable agriculture urbaine bruxelloise (lire notre dossier en p.8 à 18), en relocalisant massivement chez nous une agriculture durable. Au Sud comme au Nord, la souveraineté alimentaire est un droit à atteindre – et nous en sommes loin.
N’est-il pas grand temps d’aider ce type de projets à se développer en ne comptant pas seulement sur la bonne volonté des consommateurs ? Combien de destructions d’emplois, combien d’émissions de CO2, combien de paysans auront disparu avant que la relocalisation soit effective si nous ne passons pas à la vitesse supérieure, en remettant en cause cette ouverture des frontières tous azimuts ?
Pour la vendre aux militants de gauche, la mondialisation a été enveloppée d’un joli papier cadeau laissant miroiter l’ouverture culturelle au monde, la solidarité Nord-Sud, le métissage des cultures. Et aujourd’hui, c’est l’extrême droite qui réclame la fermeture des frontières, récupérant ainsi les votes de nombre d’Européens angoissés et inquiets. Le débat est alors balayé, impossible puisque immoral.
Il est pourtant possible de réfléchir à une façon de freiner cette concurrence folle, sans pour autant se replier sur soi-même. Ce n’est qu’en ouvrant le débat, en explorant les différentes options, sans tabou, que nous pourrons avancer.
Le protectionnisme n’est qu’un outil, au service du pire ou du meilleur. A nous d’en tirer le meilleur. Pour Jacques Sapir, « il s’agit de préserver et d’étendre les acquis sociaux et écologiques. L’objectif est de pénaliser non pas tous les pays pratiquant les bas salaires, mais ceux qui, bien que leur productivité converge vers nos niveaux, ne mettent pas en place des politiques sociales et écologiques également convergentes – bref, d’empêcher le commerce mondial de tirer tout le monde vers le bas [10]. Il propose ainsi des taxes temporaires, dont les revenus seraient redistribués via un « fonds de convergence » aux pays et/ou aux projets tendant à rattraper leur retard en matière de mieux-disant social et écologique [11].
Les barrières douanières sont des instruments formidablement précis, modulables et souples, pourquoi en priver le monde ? L’OMC doit être radicalement réformée, les accords commerciaux être liés au respect des droits sociaux et environnementaux. L’Europe, les pays en voie de développement peuvent ouvrir la voie.
La globalisation produit aujourd’hui une insécurité généralisée, qui entraîne peurs et replis. Il est temps de la contrer pour que, rassurés, nous puissions développer la coopération qui, seule, nous permettra de conserver une planète habitable.

Laure de Hesselle

[1La hausse de la productivité, notamment, est souvent citée comme cause de la destruction d’emplois industriels.

[2La mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance, éditions Clément Juglar, 1999. Lire aussi sa « Lettre aux Français contre les tabous indiscutés », Marianne, n° 659, décembre 2009, et son interview dans Fakir, n° 40, mars 2009.

[3« Le retour du protectionnisme et la fureur de ses ennemis », in Le protectionnisme et ses ennemis, collectif, Les Liens qui libèrent, 2012.

[4Jacques Sapir, La démondialisation, Seuil, 2011.

[5Yasheng Huang, économiste du MIT, cité par François Ruffin dans Leur grande trouille. Journal intime de mes « pulsions protectionnistes », Les Liens qui libèrent, 2011.

[6François Ruffin, déjà cité, p. 186-187.

[7Plus aisé chez les camionneurs surtout, le rail étant mieux encadré syndicalement. Une des raisons du très lent développement européen du transport ferroviaire ? )

[8Cumul des kilomètres effectués par les différents ingrédients d’un pot de yaourt à la fraise en verre vendu à Stuttgart en 1993 (www.ac-reims.fr/ia51/ eedd/file/yaourt.pdf).

[9La relocalisation de l’économie,
base.d-p-h.info/fr/fiches/dph/fiche-dph- 8685.html.

[10Jacques Sapir, « Le retour du protectionnisme et la fureur de ses ennemis », déjà cité. »

[11Le budget européen, sur lequel s’écharpaient à la fin de l’année 2012 les dirigeants nationaux, était auparavant alimenté par les taxes communautaires, ce qui lui permettait d’être bien moins victime de la politique du chacun pour soi.

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