article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2

Relocaliser l’agriculture

Ville et alimentation, un avenir à cultiver - dossier

Le modèle agricole mondial actuel ne tient plus la route. « Dès que l’on intègre l’écologie dans le raisonnement, l’agriculture de masse, utilisant peu de travail mais beaucoup d’énergie, d’eau, de pesticides et d’engrais chimiques n’est plus adaptée au nouveau monde », constate le journaliste Hervé Kempf dans son dernier livre [1]. Face à un agrobusiness responsable de gigantesques pollutions et propagateur de la malbouffe, l’agroécologie apparaît comme un axe économique majeur pour contribuer à l’émergence d’une culture du manger sain, frais et de saison. Et, argument de poids par ces temps de crise du travail : le secteur pourrait créer trois millions d’emplois en Europe.

L’Europe dispose en effet d’atouts importants dans le secteur agricole. Grâce à ses climats, ses sols, ses produits et ses savoir-faire ancestraux. Pourvu qu’elle abandonne progressivement le modèle productiviste – largement subventionné au bénéfice de l’agrobusiness surtout – qui caractérise encore trop la politique agricole commune aujourd’hui. L’option d’avenir est d’organiser une marche en avant vers une sécurité alimentaire réinventée, basée sur la mise en valeur intelligente de nos terres, sur la création d’emplois porteurs de sens, sur la mise en place de circuits courts entre producteurs et consommateurs, et sur la juste répartition des marges bénéficiaires de l’agriculture, aujourd’hui injustement captées par l’agrobusiness, les centrales d’achats et la grande distribution. D’ici 2050, la population de la planète passera de 7 à 9 milliards d’habitants. Les deux tiers vivront alors dans les villes. C’est donc à l’intérieur et autour de celles-ci que l’agriculture de demain doit être redessinée, car c’est là que se trouvent à la fois les bouches à nourrir et la main-d’œuvre disponible.

André Ruwet

Détroit, les graines d’un autre monde

Le marché de la grosse voiture américaine s’est effondré. Et Detroit, cette ville du Midwest qui a incarné le rêve automobile américain, s’est réveillée dans un champ de ruines. De très nombreux habitants de « Motorcity » tirent aujourd’hui les leçons de cette prospérité éphémère, cruelles pour les hommes comme pour la nature. Ils ont commencé à cultiver leur terre blessée, pour guérir, pour s’émanciper, pour retrouver leur dignité. Dans les potagers de Detroit, ils sèment les graines d’un autre monde.

Posées sur les rives du détroit qui relie le lac Erie au lac Saint- Clair, cinq tours massives s’élancent vers le ciel. Telle la proue d’un navire, le Renaissance Center, siège mondial de General Motors, semble tirer derrière lui cet immense vaisseau urbain qu’est Detroit. Dans la première moitié du 20e siècle, l’industrie automobile, florissante, a hissé cette ville du Midwest américain au rang de quatrième plus grande métropole des Etats-Unis, derrière New York, Chicago et Philadelphie. Sa croissance démographique était alors vertigineuse. Entre 1910 et 1920, Motorcity a doublé sa population, en attirant notamment une importante population afroaméricaine venue du Sud des Etats-Unis. « C’était le rêve américain. De bons salaires, une bonne assurance maladie, une meilleure situation », raconte Darryl, un habitant de Detroit dont les ancêtres ont participé à cette grande migration.

(...)

La fourche et la fourchette, fers de lance de la relocalisation

Il n’aura fallu qu’un siècle pour que la catégorie sociale la plus importante dans l’histoire des grandes civilisations humaines, et ce depuis l’avènement de l’agriculture, il y a 10.000 ans, soit pratiquement balayée du paysage du monde du travail.
Pendant 9.900 ans, les choses ont évolué très lentement. Il y a 100 ans, les « actifs agricoles » représentaient encore l’essentiel de l’emploi total, même dans les pays dits développés. Nos aïeux étaient tous paysans ou avaient de profondes racines paysannes. L’hémorragie qui frappe le secteur s’est accélérée à l’issue des deux grandes guerres du 20e siècle, qui tuèrent des millions de paysans. Les Golden Sixties firent aussi couler le sang d’ex-paysans. Et au cours de ces dernières décennies, la mise à mort de l’agriculteur s’est faite violente. Entre les années 2000 et 2009, sans faire de gros titres dans la presse, 3,7 millions d’emplois à temps plein ont été perdus dans le secteur agricole au sein de l’Union européenne  [2]. L’équivalent de 400 Ford Genk environ. Dans un silence étourdissant…
Aujourd’hui, dans les grands pays industrialisés de l’Union européenne, l’emploi dans le secteur agricole s’est réduit à des taux qui varient entre 1 et 4 % de la population active (voir le graphique p.14).
L’énergie fossile a massivement pris le relais, épaulée par la chimie agricole, la mécanisation et l’irrigation à outrance (sans parler des organismes génétiquement modifiés, qui profitent surtout… à leurs fabricants). Avec des conséquences multiples  : sur l’emploi, sur la concentration de la richesse, sur l’environnement et la santé des populations.

(...)

Le projet « Ceinture aliment-terre liégeoise »


Et si l’on créait une « ceinture aliment-terre liégeoise » permettant de nourrir la population avec des produits frais et de qualité, en empruntant le circuit court entre producteurs et consommateurs ? C’est là le projet qui anime quelques acteurs associatifs de la région liégeoise. Ils en ont fait part aux principaux ministres concernés. Voici leurs arguments.

Après la fermeture des derniers charbonnages dans les années 70, et alors que l’industrie lourde (sidérurgie, fabrications métalliques et mécaniques, chimie…) est en perte de vitesse depuis un demi-siècle déjà, vers quels nouveaux secteurs s’orienter pour assurer des activités économiques pérennes dans la région liégeoise ? La question est cruciale, alors que les pays émergents (Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud) et l’Europe de l’Est s’affirment comme de rudes concurrents, dans un monde largement ouvert… au profit de quelques-uns surtout.
Certes, de nombreuses entreprises innovantes, porteuses d’avenir, sont apparues au cours des dernières décennies, notamment dans des secteurs de pointe liés à la recherche (santé, télécommunications, industrie spatiale…). Des métiers liés à l’évolution positive de l’économie ont bien sûr été créés : dans les énergies renouvelables, le recyclage et la récupération, l’isolation et la construction de bâtiments, l’image aussi (Internet, cinéma… ). Et c’est aussi le cas dans certains secteurs des services aux personnes, de la formation, de l’éducation et des soins aux aînés.
Par contre, à l’exception des emplois générés par le développement du transport de fret aérien et routier autour de l’aéroport de Bierset, peu de projets d’envergure ont été développés au cours de ces dernières années pour permettre aux compétences plus manuelles d’exercer leurs talents. Or, on le sait, le travail de manutentionnaire de nuit ou de chauffeur routier est fragile, très facilement délocalisable et lié à un secteur qui sera inéluctablement touché un jour par l’indispensable réduction de la consommation d’énergie fossile.
S’il existe un domaine dans lequel aucune réduction des besoins locaux et donc de la demande de produits n’est prévisible dans les décennies à venir, c’est bien celui de l’alimentation. Et la région liégeoise possède de nombreux atouts insuffisamment valorisés dans ce secteur.
Voici les principaux arguments sur lesquels six partenaires – le Groupe d’action locale (GAL) du Pays des Condruses (développement rural), PointFerme (vente de paniers fermiers), Barricade (culture d’alternatives & éducation permanente), l’AREBS –ALPI (formation et accompagnent à la création d’entreprises), Exposant D (actions et accompagnements pour un développement durable) et AGES (agence conseil en économie sociale) – se basent pour tracer les pistes de développement d’une « Ceinture aliment-terre liégeoise ». Convaincus que la relocalisation de la production de fruits, de légumes, de viande et de produits laitiers, articulée avec le développement d’une filière courte reliant les producteurs aux consommateurs est l’une des voies de la société de demain, les partenaires ont rédigé un projet intitulé « Ceinture aliment-terre liégeoise ». Il a été remis en décembre dernier aux ministres wallons directement concernés, MM. Marcourt (Economie), Nollet (Développement durable) et Di Antonio (Agriculture).

(...)

[1Fin de l’Occident, naissance du monde, Hervé Kempf, Seuil, 2013.

[2« L’agriculture dans l’UE27 », Eurostat, 7 mai 2010.

Autre(s) article(s) sur le même thème :

article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2