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Tu veux la voir, ma télé-réalité ?

Fadi Lalala. Les comédiens, danseurs et musiciens sont dans la rue. Pour ne pas dire « à la rue ». Fadila Laanan, la ministre de la Culture, a tranquillement annoncé, le même jour, une baisse de 45 % des aides aux projets théâtraux (- 560.000 euros), et la subsidiation des sociétés privées de téléréalité (+ 150.000 euros). Arroser les clones d’Endemol pour étrangler la création, est-ce la nouvelle doctrine culturelle du Parti socialiste ?

Le PAC va-t-il, dorénavant, former des pompom girls et les candidats de Top Chef et Koh-Lanta  ? Comment un parti qui a porté pendant quarante ans l’émancipation culturelle peut-il aussi distraitement l’enterrer ? Que penserait Henri Ingberg de cette distraction [1] ? L’amour est dans le pré, mais la ministre est-elle dans la culture ? Dans l’aculture ? Dans la ridiculture  ? Pour la culture, tapez « The Voice », pour l’aculture, tapez « Jean-Claude Van Damme », pour la ridiculture, tapez « Nounours » [2]. Et envoyez vos SMS à la RTBF, 2,50 euros l’appel.

Combat de pauvres. Le « budget théâtre » devrait donc être amputé de 560.000 euros, comme celui de la danse et de la musique. Pour les artistes « non conventionnés  », c’est une catastrophe. On nous enlève entre 28 et 45 % de nos revenus. Mais tous, en Belgique, n’ont pas ce genre de problèmes. Osons quelques comparaisons. A lui seul, l’ancien député Francis Vermeiren (Open VLD) va toucher, du Parlement, 621.500 euros d’« indemnités de départ » [3]. Le gouvernement fédéral a payé, en un an, 2.000.000 d’euros à Brussels Airport Compagny pour un bâtiment resté vide [4]. La nouvelle gare de Mons coûte 17.500 euros par passager journalier [5]. Et le gouvernement a bien sûr trouvé, en une nuit, quatre milliards pour refinancer Dexia. Notez bien : ces quatre exemples relèvent, tous, d’une décision « politique » et de budgets « publics ». Je résume. Si la culture était une banque, elle serait refinancée. Si la culture était une gare, elle serait financée. Si la culture était un centre fermé – même vide –, elle serait financée. Même si la culture était un vieux député libéral flamand, elle serait refinancée ! Mais la culture est la culture, et certains n’ont toujours pas très bien compris à quoi cela pouvait servir [6]. « Combat de pauvres », comme l’a élégamment « twitté » la ministre, décidément très en verve.

Tu veux ma place ? Dans l’opinion, les artistes sont souvent victimes d’une double illusion. On imagine des stars qui gagnent des millions « en s’amusant ». Ou on fantasme sur des chômeurs professionnels « payés à ne rien foutre ». Or, pour l’écrasante majorité de mes collègues, ce n’est ni ceci, ni cela. Nous passons notre vie à conduire des camionnettes, à décharger des décors, à remplir de la paperasserie, à rédiger des dossiers, à répéter gratuitement, pour partager nos spectacles, dans tous les lieux, par tous les temps, devant tous les publics. Cela manque un peu de romantisme, mais c’est comme ça. Nous travaillons beaucoup, dans une totale insécurité, pour en vivre très modestement. Départ à huit heures, retour à deux heures du matin. Dans ma génération, nous étions cinquante « chanteurs professionnels » en 1975. Nous sommes encore deux et demi. Si la place était si confortable, ne serions-nous pas plus nombreux  ?

Corporatisme. J’ai lu, ici et là, que le mouvement des arts de la scène serait « corporatiste ». Mais pourquoi fait-on ce reproche aux intermittents du spectacle, plutôt qu’aux enseignants ou aux métallos ? N’est-il pas logique que chacun se mobilise d’abord dans « son » secteur, là où « le fer le blesse » ? Que chacun « tienne la barricade » là où il se trouve ? Les idées et les luttes sociales ne tombent pas du ciel. Elles naissent de nos conditions concrètes d’existence. Les travailleurs de la culture, les artistes mais aussi de nombreux techniciens spécialisés, sont victimes de la politique d’austérité du gouvernement. Et en la combattant, ils se battent aussi pour vous. Permettez-moi cette périphrase. Quand ils ont coupé le salaire des musiciens, je ne me suis pas inquiété. Je n’étais pas musicien. Quand ils ont coupé le salaire des danseurs, je ne me suis pas inquiété. Je n’étais pas danseur. Quand ils ont coupé les salaires des comédiens, je ne me suis pas inquiété. Je n’étais pas comédien. Quand ils ont coupé mon salaire, il n’y avait plus personne pour s’inquiéter. Travailleurs, chômeurs, restons unis contre l’austérité. Ne nous laissons pas monter les uns contre les autres. Si la culture coûte trop cher, essayez l’ignorance. Nounours avec nous, Fadila à Koh-Lanta !

Pour la route. Citoyen belge n’ayant jamais fraudé souhaiterait pouvoir profiter de l’amnistie fiscale. Pourrais-je, par exemple, déduire 50 % de l’argent que je n’ai pas fraudé du montant de mes prochains impôts ?

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Véritable « ministre de la Culture bis », Henri Ingberg, socialiste et passionné de culture, a été pendant dix ans le secrétaire général de l’administration de la Fédération Wallonie Bruxelles.

[2Avant de mourir, il faut avoir vu les voeux de Fadila Laanan : www.youtube.com/watch?v=lyYQFkILlxQ

[3RTBF info, 2 décembre 2012. Notez que les libéraux sont toujours contre l’intervention de l’Etat dans les affaires publiques, et toujours pour son intervention dans leurs affaires privées. Pour éviter tout poujadisme, ces primes sont destinées, au départ, à la réinsertion professionnelle des députés après leur mandat, ce qui n’est pas illégitime. Mais elles sont cumulables et le député flamand a 76 ans.

[4Belga, 19 mai 2012

[5L’Echo, 2 décembre 2012.

[6Lire par exemple « Pour en finir avec la culture », de votre serviteur, disponible en ligne par ce canal : www.cairn.info/revue-pensee-plurielle-2003-1-page-37.html.

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