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La schizophrénie du FMI

Couper dans les dépenses publiques provoque de plus graves dégâts économiques que prévu : voilà le constat fait par le FMI. Mais qu’à cela ne tienne, l’austérité doit continuer ! Essayons de comprendre cette schizophrénie.

Austérité et multiplicateur budgétaire  : le Fonds monétaire international (FMI) plie mais ne rompt pas ! Le FMI a révisé à la hausse le calcul de l’impact des politiques d’austérité sur la croissance économique  : ce que l’on appelle le « multiplicateur budgétaire » est ainsi plus élevé que précédemment estimé. Ce qui signifie que couper dans les dépenses provoque de plus graves dégâts économiques que prévu. Toutefois, cela ne remet pas en question la doctrine du FMI en la matière : au contraire, l’austérité doit, selon lui, continuer !

L’inverse de l’objectif recherché

Nombre d’économistes « hétérodoxes  » (c’est-à-dire dont le point de vue diffère du modèle dominant, considéré lui comme « orthodoxe ») et d’organisations de la société civile le dénoncent depuis de nombreuses années : réduire les dépenses publiques de 1 % n’aboutit pas automatiquement à réduire le déficit public d’autant.
En effet, une austérité excessive dans une économie en récession a souvent pour conséquence d’aggraver la crise économique, de créer du chômage de masse et d’entraîner une chute excessive des recettes fiscales, aboutissant finalement non pas à une baisse, mais à une hausse du déficit public, soit l’inverse de l’objectif recherché. Ce cercle vicieux a notamment été expérimenté par les pays européens au début des années 1930, par les pays du tiers-monde dans les années 1980 et 1990, ainsi que plus récemment par les pays d’Europe du Sud, à commencer par la Grèce et l’Espagne.
En janvier 2013, l’économiste en chef du FMI, Olivier Blanchard, a copublié une étude économétrique visant à quantifier cette réalité [1]. Jusqu’il y a peu, les modèles des prévisionnistes se fondaient sur un impact quasi nul. Mais il est désormais évident que l’effet de l’austérité était largement sous-estimé. Dès 2011, Christiano, Eichenbaum et Rebelo  [2] démontraient que, dans certaines conditions, le multiplicateur budgétaire pouvait excéder 3, ce qui signifie que pour chaque pourcent de consolidation budgétaire (d’austérité), l’économie peut décliner de plus de 3 %. Selon les calculs d’Auerbach et Gorodnichenko, le multiplicateur peut atteindre 2,5 en période de récession [3]. Une étude similaire sur l’impact de l’austérité dans 27 pays au cours des années 1930 aboutit à un multiplicateur de 1,6 [4]. L’étude du FMI, qui porte sur 26 pays européens et a été effectuée au cours de la crise actuelle, démontre que les multiplicateurs, bien que variant fortement d’un pays et d’un contexte à l’autre, ont été nettement supérieurs à 1.

Le changement dans la continuité

Cette révision théorique est-elle appelée à déboucher sur des changements de politiques de la part du FMI ? La réponse est clairement négative. Certes, au sein de la troïka (Banque centrale européenne, Commission européenne et FMI), qui est chargée de promouvoir les plans d’austérité en Europe, le FMI apparaît comme le moins radical, plaidant pour un étalement des mesures d’austérité dans le temps afin d’en limiter l’impact négatif. En ce sens, l’étude publiée par Blanchard peut être vue comme une manière de se distinguer des autres membres de la troïka suite au retour de la récession en Europe en 2012. Toutefois, l’étude prend également bien soin, dans ses conclusions, de lever toute ambiguïté : « Les résultats n’impliquent pas que la consolidation budgétaire n’est pas désirable. Toutes les économies avancées font face au défi de l’ajustement budgétaire en réponse aux niveaux élevés d’endettement gouvernemental et aux pressions futures sur les finances publiques causées par l’évolution démographique » [5]. En d’autres termes, le fait que le multiplicateur budgétaire soit plus élevé que prévu n’implique en rien pour le FMI d’abandonner les politiques d’austérité en cours.
Cette réalité est d’ailleurs confirmée par une étude du Center for Economic and Policy Research [6] analysant les recommandations adressées par le FMI à 27 pays européens dans le contexte de la crise actuelle. L’étude démontre que le FMI a formulé de nombreuses recommandations dans divers domaines, allant des politiques budgétaires, monétaires et financières aux politiques de santé, d’emploi et de pension. L’étude conclut que l’austérité prônée par le FMI et ses collègues de la troïka ont aggravé la récession, tandis que les prévisions de croissance concernant des pays comme la Grèce et l’Espagne ont systématiquement été surestimées.
En conclusion, d’une part le FMI souligne l’impact négatif de l’austérité sur l’activité économique et revoit ses projections de croissance à la baisse pour 2013. Mais d’autre part il continue de recommander les politiques de consolidation budgétaire, arguant que la crise pourrait être pire si les réformes étaient abandonnées. Ce n’est pourtant pas en s’obstinant dans l’erreur qu’on sortira de la crise européenne, mais bien en s’attaquant à ses causes structurelles, ce qui implique de résorber les déséquilibres internes, de réglementer le système financier et d’investir dans les défis d’avenir pour opérer une transition socioécologique.

Par Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11

[1O. Blanchard and D. Leigh, « Growth forecast errors and fiscal multipliers », IMF Working Paper, janvier 2013.

[2L. Christiano, M. Eichenbaum and S. Rebelo, « When is the government spending multiplier large ? », Journal of Political Economy, vol. 119, p. 78-121, 2011.

[3A. Auerbach and Y. Gorodnichenko, « Fiscal multipliers in recession and expansion », in A. Alesina and F. Giavazzi (ed.), Fiscal policy after the financial crisis, University of Chicago Press, 2012.

[4M. Almunia, A. Benetrix, B. Eichengreen, K. O’Rourke and G. Rua, « From Great Depression to great credit crisis : similarities, differences and lessons », Economic policy, vol. 25, 2010.

[5O. Blanchard and D. Leigh, « Growth forecast errors and fiscal multipliers », IMF Working Paper, janvier 2013.

[6Center for Economic and Policy Research, « Macroeconomic policy advice and the article IV consultations : an EU case study », CEPR, 2013.

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