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La culture dans tous ses états

Winner. C’est compliqué la démocratie. Exemple par la culture. Dans chaque secteur, des commissions d’« experts » éclairent la ministre dans l’attribution des subsides. A priori, l’idée est excellente. Et démocratique. Passons à la pratique. Qui trouve-ton dans ces conseils ?

Les petits malins qui aiment s’asseoir près du tiroir-caisse. Les Cœurs Purs qui pensent que quelqu’un doit faire le job (et que ce sera pire sans eux). Les troisièmes couteaux, qui s’offrent la jouissance du bureau ovale. Les institutions qui gèrent leurs parts de marché. L’œil de Moscou (PS, MR, CdH, ECOLO). L’administration qui compte les alinéas et tape les rapports. Le délégué du ministre qui offre le café et la vaseline. Je n’ai oublié personne ? Le tout cimenté par la franche camaraderie des vestiaires et le secret des délibérations.
Bien sûr, dans ce petit monde incestueux, où tout le monde est souvent juge et partie, le conflit d’intérêts est patent. Mais d’un autre côté, qui pourrait juger ces matières, si ce n’est, précisément, ceux qui les pratiquent ? Dilemme. Le règlement d’ordre intérieur y pourvoit précisément. Lorsqu’on discute de votre dossier, vous devez sortir de la pièce. And the winner is… Désolé, Président, votre projet n’est pas subventionné. Tant mieux, cher ami, cela nous laissera « du rab » pour subventionner les absents. Très crédible, non ?

Looser. Jusqu’ici, on est dans le vaudeville. Les habituels petits jeux de pouvoir et d’influence. Il y en a qui aiment ça. Mais le contexte budgétaire dramatise tout. Et voilà les « conseils d’avis » transformés en peloton d’exécution. Tragédie. « Chers amis, faut-il vous couper le pied, la main ou la tête ?  » Le Conseil de l’art dramatique (CAD), qui coiffe l’ensemble du secteur théâtral, vient ainsi de rendre un « avis » chiffré sur les compagnies. En gros, le CAD consacre de nouveaux metteurs en scène (Fabrice Murgia, Anne-Cécile Vandalem) au détriment de la génération précédente (Wanson, Theunissen, et surtout Dussenne et Degotte) [1]. Une splendide automutilation. Très habilement, la ministre a ensuite transformé ces « avis » en « décisions ». Je comprends mieux mon bonheur de ne jamais avoir sollicité de subsides récurrents. Au moins, on ne peut pas me les couper (allégorie).
L’année prochaine, le CAD se penchera sur les « contrats programmes  » des institutions. Or, il y a actuellement dans le CAD des représentants du Théâtre national, du Théâtre de la Place, du Théâtre Le Public, du Théâtre de Namur, du Théâtre des Tanneurs et du Théâtre Océan Nord. Autant dire qu’il y aura plus de monde sur le palier qu’autour de la table. Pourquoi, dès lors, ne pas remplacer certains membres par les excellents Charlie Degotte et Frédéric Dussenne ? Privés d’outil de travail par le CAD, ils devraient avoir tout le temps d’assister aux réunions.

Music. Mieux vaut parfois remettre tout à plat. Avec une quarantaine d’autres musiciens, je viens de participer à la création du FACIR (Fédération des auteurs compositeurs interprètes réunis). Sous-titre : « Pour ne plus jouer pour des clous ». Le week-end du 23 juin, à l’occasion de la Fête de la musique, nous organiserons à Bruxelles les « Etats généraux de la chanson et des musiques actuelles  » [2].
En huit points, voici ma participation au débat.

  • 1. L’industrie musicale poursuit son processus de concentration. Trois grosses firmes de disques contrôlent aujourd’hui 80 % de la production mondiale et « formatent  » la consommation culturelle de masse. Quelle place, dans ce contexte, pour les productions indépendantes, les musiques « non commerciales » et les marchés nationaux ?
  • 2. La Belgique francophone vit depuis longtemps à l’ombre de Paris. Notre marché est ainsi doublement colonisé par les industries française et anglo-saxonne, et nous importons plus de 95 % de nos chansons et de nos musiques. Comment, dans ces conditions, développer un secteur musical autochtone et faire vivre nos professions ?
  • 3. La majorité des médias audiovisuels sont inféodés à cette situation. Des pans entiers de notre patrimoine et des musiques actuelles sont complètement évacués de l’antenne. Comment, au contraire, rendre compte de la diversité et de la richesse de notre vie musicale ?
  • 4. Le marché « traditionnel » du disque s’effondre, alors que, sur le net, la musique circule gratuitement. Entre liberté d’expression et financement des métiers de la musique, comment vivre cette révolution technologique ?
  • 5. Les politiques d’austérité de l’Union européenne pénalisent doublement la culture et la musique : directement, par la contraction des budgets culturels (baisse des subsides), et indirectement, par la baisse générale du pouvoir d’achat (moins d’argent pour les « loisirs »).
  • 6. Le statut d’« intermittent du spectacle », conquis de haute lutte par nos aînés, est aujourd’hui systématiquement remis en cause. Comment défendre un statut social adapté à l’exercice de nos professions ?
  • 7. Cette crise économique se double chez nous d’une profonde crise institutionnelle. L’existence même de la Belgique est remise en cause par l’autonomisation croissante de la Flandre. Or, si Bruxelles et la Wallonie devaient demain se réinventer un avenir commun, les artistes auront un rôle central à jouer dans la construction d’un imaginaire collectif. On ne bâtit pas une nation sur un vide culturel.
  • 8. Pour combattre une servitude, encore faut-il en prendre collectivement conscience. C’est pourquoi nous appelons aussi à une révolution dans les cœurs et les esprits. Seuls, nous ne sommes rien. Ensemble, nous pouvons tout. C’est le sens de ces Etats généraux.

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Moins 45 % pour Dussenne, moins 80 % pour Degotte. Avec impertinence et élégance, Degotte a refusé les 20 % qu’on lui « laissait ».

[2Le dimanche 23 juin, de 16 à 20 heures, à La Tricoterie, 158, rue Théodore Verhaegen à Saint-Gilles (près de la place de Bethléem). Plus d’infos sur www.facir.be. On peut également me contacter directement par mail à claude. semal@gmail.com.

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