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A Champs la rivière, ça va. A Barjac, aussi.

Les d’jins. Il y a juste quarante ans, à Champs la rivière, petit village à six kilomètres de Bastogne, Jofroi créait, avec Bernard Gillain et Julos Beaucarne, le festival Champs 73 : Musiques et t’chansons des d’jins de ç’costé-ci. L’acte de baptême du renouveau du folk wallon et de la nouvelle chanson belge. Avec la bénédiction de Marie clap sabot, une des émissions phares de la RTB, le festival allait rapidement devenir Le Temps des cerises, et rassembler, chaque année, plusieurs milliers de spectateurs dans les jardins de l’abbaye de Floreffe.

Au même moment, une quarantaine de musiciens de jazz (et d’ailleurs) se regroupaient dans Les Lundis d’Hortense, pendant que Bialek, Anciaux et Duchesne réinventaient une chanson belgowallonne plus sociale et plus urbaine. C’est dans tout ce terreau culturel que l’écologie politique a pu, je crois, chez nous, aussi rapidement planter ses racines et hisser les voiles. Selon saint Gramsci, la contagion culturelle avait précédé l’émergence politique.

Les chèvres. Vingt ans plus tard, à deux pas des Cévennes où il chante depuis 1969, Jofroi « pose son sac » à Cabiac, à un jet de ruisseau de Barjac, ce beau village du Haut-Gard qui pousse sa corne de chèvre dans le cul de l’Ardèche. A cinquante cinq kilomètres d’Antraigues, le village de Jean Ferrat, Edouard Chaulet, le maire de Barjac, est un écocommuniste convaincu qui défend, lui aussi, une agriculture et une culture sans OGM. Jofroi devient rapidement directeur artistique du festival « Chansons de paroles ». Ce festival est devenu, en quelques années, la véritable plaque tournante de la « chanson à texte » en francophonie. Regroupant une vingtaine de concerts en une semaine, il est l’incontournable rendez-vous de l’été des amoureux de la chanson. Je viens d’y croiser Daniel Hélin et Greame Allwright, les Ogres de Barback et Michel Bühler, et surtout Anne Sylvestre, la marraine du festival, qui a su conserver, à septante-huit ans, une extraordinaire fraîcheur d’écriture, d’émotion et d’impertinence [1].

Le soleil. En 200 textes et chansons, Jofroi vient de publier aux Editions du Soleil un beau livre qui raconte toute cette histoire [2]. En le parcourant avec bonheur, je me rendais compte combien cette mémoire collective est aujourd’hui volée, niée, masquée par ceux-là même qui devraient s’en enorgueillir. De retour du Québec, Jofroi avait tenu à participer à nos récents « Etats généreux de la musique » à Bruxelles. Il ne décolérait pas depuis qu’un programmateur de la RTBF lui ait tranquillement déclaré que les chansons de son dernier CD – son 25e album ! – ne pouvaient pas passer sur antenne… avant minuit. Or l’auditeur « moyen » de la RTBF a aujourd’hui 53 ou 54 ans. Le Temps des cerises, Jofroi, Bialek et Julos, c’est sa jeunesse et ses vingt ans. Au même titre que Dylan, Joan Baez et les Beatles, Béranger et Ferré, Higelin et Anne Sylvestre. Quel crétin des Alpes, dans quel bureau orwellien, a-t-il décrété que cette mémoire collective devait être effacée des écrans ? Et que ce que nous réclamions tous, c’était The Voice à tous les étages entre deux perpétuels remake des hitparades pop-rock anglo-saxons ? Confondre modernité et amnésie, c’est prendre son Alzheimer pour une eau de jouvence. On ne rend pas service à la jeunesse d’aujourd’hui en la privant de la nôtre.

Un mystère. De la vie génétiquement programmée des abeilles à l’improbable sexualité de la douve du foie, le lecteur de cette chronique sait combien les mystères de la nature m’amusent et m’émerveillent. Je crois aux vertus de la science comme unique moyen d’explorer et de comprendre l’univers. Mais en même temps, chaque découverte scientifique me semble porter en elle un nouveau paradoxe, une nouvelle énigme. Bref, plus j’en sais, et moins je comprends. Face aux obscurs créationnistes, nous avons tous, aujourd’hui, assimilé un darwinisme de comptoir qui nous tient lieu de pensée. Depuis la maternelle, nous savons tous que l’homme descend du singe, l’oiseau du dinosaure, et blablabla la sélection des espèces. Mais si l’évolution et la transformation sont la règle commune, pourquoi et comment certaines plantes, mollusques, scorpions, insectes et poissons ont-ils conservé, pendant des dizaines de millions d’années, la même forme et la même apparence ? C’était le mystère du jour, que je soumets à votre méditation. N’en concluez pas pour autant, impertinent lecteur, que Jofroi serait un archéoptéryx  [3], et l’auteur de ces lignes, un cœlacanthe en sursis [4].

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Anne Sylvestre. Et elle chante encore ?, biographie de Daniel Pantchenko.

[2Jofroi, de Champs la rivière à Cabiac sur terre, éditions du Soleil, renseignements : www.jofroi.com.

[3Dinosaure à plumes.

[4Poisson des profondeurs qualifié de « fossile vivant ».

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