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édito


Le grand retournement - édito

Il est bien trop tard pour être pessimiste. Alors avançons. L’essentiel est là pour négocier le grand retournement.

André Ruwet

Que 2030 semble loin ! C’est pourtant tout proche. Faites-en le constat vous-même.
Imagine a été créé en 1996, c’était hier. Or nous sommes en 2013, cela fait donc 17 ans. Et 2030, c’est exactement dans 17 ans. 1996, c’était hier. Et 2030, c’est déjà demain !
Ce centième numéro d’Imagine est composé de 100 sujets différents. C’est là une façon ludique et symbolique de montrer à quel point l’accélération fulgurante de la croissance matérielle de nos sociétés constitue la caractéristique de notre époque. Et de faire sentir que notre perception du temps nous emporte dans un tourbillon qui nous mène vers un dépassement des capacités de résistance des écosystèmes terrestres.

La grande accélération

200.000 personnes, soit l’équivalent de la taille d’une ville comme Liège : voilà – naissances moins décès – l’accroissement quotidien de la population sur notre planète. 200.000 personnes qu’il faut accueillir dans les meilleures conditions possible.
Jusqu’au milieu du siècle dernier, la plupart des populations du globe vivaient encore dans des sociétés marquées par des habitudes de consommation modérée, héritées de cultures agraires, comptant sur leurs propres ressources, généralement renouvelables. Après 1940-45, la « grande accélération » a été lancée. Elle se basait sur un état d’esprit et des techniques de guerre : mécanique lourde et chimie agricole, pétrole abondant et bon marché, transports intercontinentaux de marchandises… En moins d’une décennie, la plupart des grands indicateurs planétaires ont suivi une croissance encore jamais observée dans l’histoire des civilisations. Sur une période de 60 ans à peine (de 1950 à 2010), la taille de la population mondiale est ainsi passée 2,5 à 7 milliards d’habitants. Des dizaines d’autres indicateurs ont emprunté le même chemin : l’abattage des forêts tropicales, la surexploitation des terres cultivables, des zones de pêche, de l’eau et des fertilisants, la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, la perte de biodiversité, le tourisme international (la première industrie au monde !), les catastrophes climatiques naturelles… Tous ces indicateurs présentent aujourd’hui le même profil (voir nos graphiques au numéro 40 du magazine papier) : une croissance exponentielle [1].

L’Anthropocène

Ces courbes exponentielles nous indiquent qu’à l’échelle de la planète, après l’Holocène (cette période de stabilité climatique exceptionnelle qui a commencé il y a 10.000 ans, à la fin de l’ère glaciaire, et qui coïncide avec le développement des civilisations humaines), nous sommes à présent entrés dans une ère nouvelle, appelée « Anthropocène », « l’ère dont nous sommes les héros » [2]. Depuis les années 50, la puissance d’action de l’Homme l’a en effet rendu capable d’influer sur les processus atmosphériques, géologiques, hydrologiques et biosphériques qui, ensemble, composent les grands équilibres planétaires.
Cette fulgurante accélération peut passer relativement inaperçue quand on vit dans une région riche, industrialisée et de vieille civilisation comme la nôtre. Car notre paysage a depuis longtemps été transformé par l’Homme, et la perte de biodiversité est peu perceptible dans notre vie urbanisée, les gaz à effet de serre sont invisibles, les forêts tropicales bien loin et, même si elle se vide de ses stocks de poissons, en surface la mer reste bleue… Autre donnée fondamentale mais souvent oubliée : grâce aux importations massives de matières premières industrielles (minerais) et agricoles (soya, maïs, huile de palme…), nous vivons très largement sur le dos de vastes territoires autrefois naturels et aujourd’hui exploités au Sud.
Nous sommes donc aujourd’hui confrontés à une situation inédite dans l’histoire des civilisations : le dépassement des limites de la planète. Or le développement exponentiel n’existe évidemment pas dans la nature. Deux solutions se présentent donc à nous : soit nous trouvons la sagesse d’arrêter ce train fou, soit nous allons à terme vers un effondrement global, aveuglés par le consumérisme.

Fraterniser, aimer

Alors, que faire ? Comme il est déjà trop tard pour être pessimiste, avançons, dans l’optimiste de l’action. L’essentiel est là (lire notamment les sujets développés dans la partie 2013-2030 du magazine) pour négocier le grand retournement.
Comme le court terme est aujourd’hui triomphant, commençons donc par voir plus loin, en pensant à ceux qui vivent ailleurs et aux générations futures. Les pistes sont nombreuses et débutent comme souvent par des choses simples, quotidiennes et concrètes. Ayons l’empreinte écologique légère, dans notre façon de nous déplacer, de manger, de nous meubler, de nous habiller, de voyager. Confions notre épargne à une banque éthique. Informons nous à bonne source. Introduisons une (bonne) dose d’écologie partout où nous le pouvons : la consommation d’énergie, la gestion de ses déchets, l’école, la santé.... Et puis, surtout, optons pour la sobriété heureuse, consacrons du temps à nous-mêmes, cela fait un bien fou.
« Nous avons besoin de vivre poétiquement, estime notre grand témoin, Edgar Morin [3]. Dans le fond, c’est cela finalement le sens de la vie : la communion, la communauté, la fraternité. Nous sommes perdus sur cette petite planète. Nous ne savons pas pourquoi nous naissons et nous mourons. Et qu’est-ce qui nous rend la vie belle ? C’est fraterniser, c’est aimer. »

Andre.ruwet@imagine-magazine.com

[1Et nos réserves de matières premières ont pour leur part suivi le chemin inverse et ont dégringolé. Le zinc (17 années de réserves), l’étain (20 ans), le plomb (22 ans), le cuivre (31 ans)… Quant au pétrole il aurait, selon l’Agence internationale de l’énergie, franchi son « pic » d’exploitation en 2006, c’est-à-dire le moment où l’on commence à consommer la deuxième moitié du « réservoir ». Pour le gaz, ce « pic » est prévu vers 2020, selon l’Aspo (Association for the Study of Peak Oil and Gas).

[2Laurent Carpentier et Claude Lorius, Voyage dans l’Anthropocène, cette nouvelle ère dont nous sommes les héros, Actes Sud, 2011.

[3Lire les numéros 98 à 100 du magazine papier.

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