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édito


Protéger l’homme contre lui-même - édito

Les crises financières à répétition ont démontré combien l’homme pouvait être fragile, égoïste et cupide. Ses planches de salut pour le siècle à venir ? L’engagement citoyen, l’exigence éthique et l’accès à la connaissance pour tous.

Hugues Dorzée

« La mémoire du dégoût est plus grande que la mémoire de la tendresse », a dit un jour l’écrivain Milan Kundera. Du 11 Septembre à Fukushima, du tsunami aux crises financières, d’Haïti au génocide rwandais, la tentation est grande, effectivement, de ne voir qu’horreurs et barbarie dans le grand rétroviseur du monde. Et de désespérer de tout, de l’homme et de la nature. Avant de poursuivre innocemment, fatalistes, cyniques ou désinvoltes, notre marche au cœur de ce 21e siècle tourmenté, en attendant un impossible « sauveur » ou un hypothétique sursaut de l’humanité. La tentation est grande parce que la réalité est objectivement préoccupante.
Un milliard d’hommes vivent toujours avec moins de 1,25 dollar par jour. Près de la moitié du patrimoine mondial est détenu par 1 % des habitants les plus riches de la planète. L’analphabétisme frappe plus de 875 millions de personnes, dont deux tiers de femmes. Vingt mille enfants meurent chaque jour de faim. La multiplication des conflits armés, le pillage des mers et des forêts, le gaspillage des ressources…
Laissons de côté cette litanie de faits désespérants pour nous ranger un instant auprès du théoricien politique Antonio Gramsci, « pessimiste par l’intelligence et optimiste par la volonté ».
Notre mémoire est cruellement trompeuse, Kundera a raison. Et les deux dernières décennies sont porteuses, sinon de « tendresse », du moins d’espoir et de progrès. La Banque mondiale est affirmative  : la pauvreté recule. Lentement, mais sûrement. Les indicateurs relatifs au « bien-être » de l’humanité sont par ailleurs encourageants (accès à la santé, instruction, mortalité infantile, lutte contre le VIH…). En termes d’avancées démocratiques également : des peuples entiers se sont soulevés et des tyrans sont tombés (Kadhafi , Ben Ali, Moubarak…) ; des mouvements sociaux planétaires ont vu le jour et une certaine conscience collective, certes hétérogène et aux contours parfois flous, semble peu à peu émerger pour réclamer « un autre monde ».
Un monde plus juste et égalitaire. Un monde où le progrès serait réellement au service du développement humain. Un monde soucieux des générations futures. Un monde, enfin, où la puissance de l’argent ne serait pas la valeur première (et parfois exclusive) dans notre société.

Bipède, omnivore et inachevé

L’argent, parlons-en ! Homo sapiens naît bipède, omnivore et inachevé. Il se sait par ailleurs fragile et mortel. Alors, il court, il court. Après le bonheur, le temps qui passe, le désir et l’amour, la fraternité, mais aussi l’argent. Cet argent qui, dans nos sociétés consuméristes, plonge les moins nantis au mieux dans la débrouille, au pis dans l’exclusion. Cet argent « pourrisseur  » (Zola), vicié ou immoral, et son affolante servitude – c’est l’Harpagon de Molière se découvrant détroussé qui s’exclame : « Mon pauvre argent ! Mon cher ami ! On m’a privé de toi (…) J’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie (…) Sans toi, il m’est impossible de vivre (…) Je me meurs ; je suis mort ; je suis enterré. »
Ou cet argent au contraire bien gagné, créateur et épanouissant, source de joie et de lien social, de don et de partage. Cet argent public, enfin, indispensable impôt au service des besoins collectifs.
L’histoire récente nous a démontré, hélas ! que la cupidité de l’homme, son « avide intérêt du gain » (Rousseau, dans son Contrat social), sont définitivement sans limites et peuvent, si on le laisse agir à sa guise, prendre le pas sur son sens des réalités et du bien commun. Et mettre à mal, en un éclair, l’équilibre financier de la planète entière.
Financiarisation à outrance de l’économie, spéculations toxiques, dette publique et privée vertigineuses… Les crises financières à répétition nous ont démontré l’extrême fragilité de notre système néolibéral. Plongeant l’Europe (et pas seulement elle) dans la récession. Entraînant dans son sillage un cortège de catastrophes économiques et sociales : fermetures d’entreprises, délocalisations, pertes d’emplois… Poussant in fine les Etats les moins bien lotis à d’insoutenables cures d’austérité (gel des salaires, remise en cause de certaines allocations sociales, flexibilité du travail, privatisation de services publics…).
« Plus jamais ça », avaient-ils dit au lendemain de ces krachs à répétition. Il n’en fut rien : la planète financière, cette force tellement obscure et incompréhensible pour le citoyen lambda, s’est remise à tourner à vide.

Des esprits critiques et éclairés

« L’optimisme de la volonté », préconisait Gramsci. Suivons son conseil. Humblement. En misant sur… l’homme, tout simplement. Sur ce qu’il a de meilleur en lui : intelligence, morale et altruisme. Et protégeons-le de lui-même en érigeant d’indispensables garde-fous politiques, financiers, écologiques…
Comment ? Par l’engagement citoyen, l’exigence éthique et l’accès au savoir. En se réappropriant d’urgence la « chose publique ». En se détournant des populistes, des manichéens et des vendeurs de rêve. En ne laissant plus la connaissance (donc le pouvoir) entre les seules mains de savants ou de technocrates. En formant des générations d’esprits critiques et éclairés. En plaçant, enfin, tous nos espoirs dans le progrès social et dans un progrès technique synonyme d’ascension et non pas de régression. Le progrès au seul service de l’humanité. Pour assurer sa survie et tendre, autant que possible, vers un certain mieux-être universel.

Hugues.Dorzee@imagine-magazine.com

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