article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2

Culture

Le sourire du diable

Les arts et la culture, par essence rebelles ou patrimoniaux, populaires ou élitistes, ont longtemps cru pouvoir échapper à la marchandisation du monde. Comme les mauvaises herbes et les orchidées du salon, ils semblaient devoir être l’objet de tous les soins ou, au contraire, pousser sans effort entre les interstices des pavés.

En France, où la Comédie-Française fut fondée en 1680, les arts sont une sorte de pouvoir régalien à qui Malraux, avec ses Maisons de la culture, a offert des lieux de culte plus proches des temples que des music-halls. De Louis XIV à la pyramide du Louvre, la culture est restée un attribut du pouvoir, un des fondements de la nation. Depuis Voltaire, la figure de l’intellectuel engagé fait, en outre, partie du patrimoine français. Par principe, De Gaulle s’interdisait d’embastiller Jean-Paul Sartre [1]. L’art, c’était la civilisation. La parole critique, la démocratie. Protégé par cette double barrière, un ministre de la Culture pouvait ainsi, en période d’austérité, brandir un « joker » pour défendre le budget de « ses » artistes. Et un sous-secrétaire d’Etat se prendre pour Frédéric II de Bavière. Même en Belgique, à la fin du 20e siècle, quelles figures publiques trouvait- on encore sur nos vieux billets de banques ? Ensor, Permeke, Adolphe Sax, Victor Horta et… René Magritte. Ce qui, pour un ancien faux-monnayeur, était particulièrement… surréaliste [2]. Or, c’est tout ce bel édifice séculaire qui est aujourd’hui bousculé par les nouveaux développements du capitalisme.

Mais le diable a la voix douce et la parole enjôleuse. S’il vous métamorphose en objet, c’est au nom de la modernité. S’il fait de vous son esclave, c’est en parlant de liberté. S’il vous prive d’identité, c’est en louant les vertus du métissage. S’il ne parle qu’anglais, c’est que « Summertime » est tellement plus radio friendly que « T’endetter ». S’il vous cloue au sol, sans ailes et sans voix, c’est en faisant miroiter les vastes espaces de la mondialisation. Quoi ! Vous n’aimez pas la liberté, la modernité et la disparition des frontières ? C’est que vous êtes définitivement ringard, addict aux subsides, et sans doute à moitié facho.
Les cinéastes européens ont beau se mobiliser pour défendre « l’exception culturelle » dans les négociations commerciales entre l’Europe et les USA : ils semblent bien isolés face au rouleau compresseur d’un capitalisme triomphant qui, partout, formate le monde à son image.
En 30 ans, le paysage culturel a connu de profonds bouleversements. Regardez ce qui s’est passé avec les radios « libres » et les télévisions.
Il y a 30 ans, on nous disait que la libéralisation des ondes allait ouvrir de nouveaux espaces de liberté et d’expression. Et nous l’avons cru. Or nous avons tous, un soir, désespérément zappé d’une chaîne à l’autre, pour tomber partout sur les mêmes séries télé américaines. Nous avons tous, le long d’une autoroute, cherché en vain, sur la bande FM, une programmation musicale « hors piste ». A quoi bon ces mille bouquets hertziens, s’ils nous servent, tous, à la même heure, les mêmes rondelles de cornichon avec la même sauce ketchup ?

En trente ans, l’industrie du disque nous a vendu trois fois le même catalogue sous des emballages différents (33 tours, CD, MP3). MP3). Oui, nous avons acheté des disques, mais on trouvait aussi une radio transistor au prix d’un paquet de cigarettes. Aujourd’hui, on nous vend des iPod et des portables au prix d’un cancer du poumon. Nous achetions de la musique ; on nous vend de l’électronique et de l’électroménager. Il y a 30 ans, on trouvait à la Fnac tous les chanteurs belges et tous les labels indépendants. En 1982, j’y ai vendu 200 exemplaires de mon premier 33 tours, en venant les livrer moi-même en tram. Exit les petits producteurs : ce temple de la culture n’est plus qu’une annexe de Vanden Borre, un parking pour têtes de gondole.

Il y a 30 ans, le secteur « public » offrait encore un réel contrepoids à la seule logique marchande du secteur « privé ». Aujourd’hui financé par la publicité, le secteur « public » semble avoir depuis renoncé à ses missions propres, et programme désormais les mêmes émissions dans les mêmes tranches horaires. Il y a 30 ans, une émission belge de « variétés » contenait 100 % de créations. La principale émission culturelle de la RTBF est, aujourd’hui, un karaoké géant, mâtiné de reality show, avec 100 % de « reprises ». Cette caractéristique était, autrefois, le seul apanage des orchestres de bals [3]. Bonjour la créativité !
Il y a 30 ans, le marché international de l’art était encore parfois, avec Buys ou Sol LeWitt, un nid d’insurrection intellectuelle. C’est devenu un segment rentable de l’ingénierie fiscale, un secteur d’ajustement pour placements bancaires. Et je pourrais continuer comme ça jusque demain…

Le capitalisme n’a toutefois pas totalement épuisé son propre capital de créativité. L’explosion de la bulle Internet et des réseaux sociaux comme Facebook en sont un bel exemple. On y retrouve, bien sûr, les nouvelles formes du capital (comme les plates-formes de « vente en ligne ») mais aussi, tous les nouveaux visages de la contestation.
Car des artistes et des citoyens se sont parallèlement emparés de ces nouveaux médias comme outils gratuits d’expression, de communication et de mobilisation. Quel sera donc le visage de la culture dans 30 ans ? Je serais bien en peine de le dire. Il doit être là, en germe, entre les blogs et les pixels. Mais qui sait aussi où se cache, entre les plumes des anges, le nouveau sourire du diable ?

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Jean-Paul Sartre avait accepté d’être l’éditeur responsable de La Cause du peuple, journal maoïste interdit par Marcellin, et il l’avait lui-même vendu sur les boulevards. Il aurait dû, à ce titre, être inculpé.

[2Selon Marcel Mariën, Magritte avait, pendant la guerre, mis en circulation de faux billets de cent francs (Le Radeau de la Mémoire).

[3Et encore ! Le Red and Black Power Blues Band faisait danser les gens sur ses propres chansons. Pifou, son batteur, est aujourd’hui coach à The Voice.

Autre(s) article(s) sur le même thème :

article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2